Opéra hispano-russe

Un thriller mélodramatique et historique de Victor del Arbol qu’un James Gray devrait mettre en images…..dans une excellente traduction de Claude Bleton

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4e de couv’

Gonzalo Gil reçoit un message qui bouleverse son existence : sa soeur, de qui il est sans nouvelles depuis de nombreuses années, a mis fin à ses jours dans des circonstances tragiques. Et la police la soupçonne d’avoir auparavant assassiné un mafieux russe pour venger la mort de son jeune fils. Ce qui ne semble alors qu’ un sombre règlement de comptes ouvre une voie tortueuse sur les secrets de l’histoire familiale et de la figure mythique du père, nimbée de non-dits et de silences.
Cet homme idéaliste, parti servir la révolution dans la Russie stalinienne, a connu dans l’enfer de Nazino l’incarnation du mal absolu, avec l’implacable Igor, et de l’amour fou avec l’incandescente Irina. La violence des sentiments qui se font jour dans cette maudite “île aux cannibales” marque à jamais le destin des trois protagonistes et celui de leurs descendants. Révolution communiste, guerre civile espagnole, Seconde Guerre mondiale, c’est toujours du côté de la résistance, de la probité, de l’abnégation que ce parangon de vertu, mort à la fleur de l’âge, a traversé le siècle dernier. Sur fond de pression immobilière et de mafia russe, l’enquête qui s’ouvre aujourd’hui à Barcelone rebat les cartes du passé. La chance tant attendue, pour Gonzalo, d’ébranler la statue du commandeur, de connaître l’homme pour pouvoir enfin aimer le père.
Toutes les vagues de l’océan déferlent dans cette admirable fresque d’un xxe siècle dantesque porteur de toutes les utopies et de toutes les abjections humaines.

Le roman est paru en 2015. C’est A. après une séance de notre Club de Lecture qui me l’a passé – et je la remercie chaleureusement pour ce voyage dans le temps et les profondeurs de la bassesse des Hommes.

Construction diabolique avec des va-et-vient entre Barcelone aujourd’hui (2002) et le passé (Moscou en 1933/34, Tomsk en 1933, Argèles en 1939, Barcelone en 1938 et 1967 …. ) Chaque chapitre  apportant son lot de cruautés, distillant des bribes d’existence, des fragments de souvenirs significatifs ou encore à vifs, de personnages qui sont tous inextricablement liés dans une tragédie grecque de haut volée….

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Prenons Tomsk (ou plutôt l’île de Nazino – l’île des cannibales) où sont arrivés (transférés) en 1933 plus de 6 000 « éléments socialement nuisibles ou sans classe » parmi lesquels Elias, communiste, le père de Gonzalo (ce dernier sera de son côté le « père » d’un fils et d’une fille), … Elias sera un de la petite centaine personnes qui pourra échapper de l’enfer de Nazino avec Irina et sa fille Anna ….(pour arriver à Moscou à 3.700 km de là). Irina périra lors de la fuite ce qu’Anne, qui sera abandonnée aux mains du méchant Igor Stern n’oubliera jamais…. Elias travaillera ensuite pour les russes (les stalinistes) à Barcelone sous les bombes et luttant contre les Franquistes…(ainsi que contre les membres du POUM )….

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et à Argèles (camp de regroupement des réfugiés de la guerre d’Espagne) avant de réintégrer la vie « normale » à Barcelone …

L’histoire de Elias (Irina et Anna) n’est qu’un pan du roman qui mêle cette histoire familiale à l’Histoire (avec un grand H). Gonzalo, son fils, « avocaillon intègre » marié à une femme dont le père est « avocat mafiosant » avec des tentacules de relations « donnant-donnant » qui sont, comme le lecteur le constatera progressivement, inextricablement enracinées dans le passé….. Les recherches autour du suicide de la sœur de Gonzalo et du dernier dossier sur lequel elle avait travaillé constitueront une sorte de puzzle de la vie de son père, permettront de déterrer (parfois pas hasard ou inadvertance) des squelettes dans les armoires, jeter une lumière crue sur les côtés pas très reluisant (et je pèse mes mots) d’Elias (l’étoffe d’un héro et mythe mité)… cela se termine en tragédie grecque, tant pis pour le bonheur de Gonzalo, dont le lecteur perçoit les contours et craint le dynamitage.

Et le lecteur sort sonné des 681 pages (livre de poche), face à cette fresque foisonnante (et souvent émouvante et écœurante) – tableau qui parfois tire un peu trop par les cheveux (même si le labyrinthe des complots enchevêtrés et la noirceur des personnages – les « bons » ET les « méchants » –   sont contrebalancés par une documentation  historique formidable).

 La première goutte qui tombe est celle qui commence à briser la pierre. La  première goutte qui tombe est celle qui commence à être océan.  

Ces vers traversent et ferment le roman – et chacun des protagonistes peut s’y retrouver…. (et les failles de tout un chacun deviennent  des crevasses…).

Pour les fans de romans noirs (avec accents historiques) un MUST.

 

 

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Une douleur jusqu’à la garde

Deux films au programme, deux fois de la série « soutien au cinéma français »

La Douleur (Emmanuel Finkiel

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Synopsis – Allociné :

Juin 1944, la France est toujours sous l’Occupation allemande. L’écrivain Robert Antelme, figure majeure de la Résistance, est arrêté et déporté. Sa jeune épouse Marguerite, écrivain et résistante, est tiraillée par l’angoisse de ne pas avoir de ses nouvelles et sa liaison secrète avec son camarade Dyonis. Elle rencontre un agent français de la Gestapo, Rabier, et, prête à tout pour retrouver son mari, se met à l’épreuve d’une relation ambiguë avec cet homme trouble, seul à pouvoir l’aider. La fin de la guerre et le retour des camps annoncent à Marguerite le début d’une insoutenable attente, une agonie lente et silencieuse au milieu du chaos de la Libération de Paris.

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Un film « France Inter »  acclamé par la critique et basé sur une oeuvre éponyme de Marguerite Duras dans lequel est relaté dans une 1ere partie l’arrestation de Robert Anthelme, depuis 1939 son mari, résistant (et écrivain : L’espèce humaine – sur les camps). Marguerite D. a pu échapper à la Gestapo à l’aide F. Mitterand (Jacques Morland). Elle essaie par tous les moyens (en flirtant aussi avec un agent de la Gestapo (joué de manière très convaincant par B. Magimel)). Suit dans une 2e partie du film, après la déportation de son mari, son attente à elle jusqu’à son retour des camps, dans un état qu’on peut bien s’imaginer.

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Mélanie Thierry, qui joue Mme. Duras explose à l’écran. L’attente devient presque physiquement palpable pour le spectateur (une impression de longueur). Par ailleurs, à la « douleur » du non savoir, de l’attente…(peu à peu des revenants des camps et toujours pas son mari…!) s’ajoute une 2e « douleur »…. c’est que M.D. se rend compte qu’elle n’aime plus ce mari absent et voudrais bien refaire sa vie avec son amant joué par Benjamin Biolay (Mélanie T. joue très bien cette période, surligné par la voix off (le texte de la Duras) mais j’ai eu du mal à « sentir » ce que les deux font ensemble …. leur attirance/couple est resté mystérieux pour moi – la faute à Benjamin B?).
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Filmé comme vu par un œil de photographe, l’oeuvre nous propose des plans magnifiques, une intensité du jeu (pour moi plus forte dans la 1ere partie) des acteurs et surtout de Mélanie Thierry …. Belle retranscription à l’écran de cette moment historique entre guerre et paix, la joie dehors à la libération et la tristesse (et attente) chez Marguerite…. Un beau film introspectif donc qui fera peut-être pleurer certains (une scène m’a marqué…). Jamais Finkiel (il était assistant chez Kieslowski) en rajoute, il reste sobre et poursuit son héroïne qui est sur presque tous les plans….  rajoutant ainsi à la subjectivité (de la caméra) bercée par les mots de la Duras…

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Jusqu’à la garde (Xavier Legrand)

Synopsis (Allociné) :

Le couple Besson divorce. Pour protéger son fils d’un père qu’elle accuse de violences, Miriam en demande la garde exclusive. La juge en charge du dossier accorde une garde partagée au père qu’elle considère bafoué. Pris en otage entre ses parents, Julien va tout faire pour empêcher que le pire n’arrive.

Premier film de Xavier Legrand sur la trame d’un court métrage acclamé…

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Le film a été primé au festival de Venise et tombe à pic dans un monde dans lequel on (re-)parle bcp sur les violences faites aux femmes…. Donc d’emblée on sait que ce n’est pas une comédie….

Le début du film est magnifique : de manière quasi documentaire, on assiste, avec des changements de point de vue sensibles, à une séance de confrontation devant une juge qui doit décider de la garde d’un des deux enfants (une fille a presque 18 ans…) du couple divorcé. C’est « technique », les avocats des deux parties débitent leur « défense » à l’image de l’homme et de la femme (elle mutique, lui bouillonnant, impressionnant par sa carrure), on est jeté en plein dans un drame dont on ne connait rien…(on sait qu’il y avait des violences (morales), que les enfants ne veulent pas de l' »autre » (nom donné au père) qui les angoisse… mais rien sur le passé avant le divorce…..la juge doit trancher sur la seule base des « faits » et se trouve face à une femme presque butée qui donne l’impression de davantage penser à elle-même qu’à l’enfant….et un père dont qqs indices laissent planer le doute ….peut-être il est « juste » maladroit dans un corps cachant finalement un être sensible (et brisé par ses parents…)…

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Le mari, Denis Menochet, est impressionnant (ses explosions de colère sont fortes et viennent pas surprise…) et Léa Drucker rend tout à fait crédible cette femme qui essaie de se reconstruire une nouvelle vie…. La fin du film est digne d’un thriller américain, tout en tension – peut-être un peu moins « subtil » que le début….

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Ce que j’ai aimé, c’est le dévoilement progressif des « histoires » et de l’environnement des personnages… sans explications inutiles, faisant confiance au spectateur. Il distille de la matière à réflexion sur la justice (et ses jugements – toujours le facteur humain, n’est-cepas ?!), sur le silence des femmes, sur le mal que les parents peuvent faire aux enfants, sur les frustrations qui peuvent en naître…

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Adieu, beaux rêves souriants du passé, les roses de mon visage sont déjà fanées

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Nouvelle soirée magnifique à la MC2 (un grand merci aux programmateurs) :

Huit musiciens (violon, violoncelle, accordéon (!), trombone, cor, contrebasse, clarinette, flûte – + parfois quelques notes égrenés au piano (un nocturne chopinesque….entre autres ) et cinq chanteurs, parmi lesquels Judith Chemla (c’est elle dans « Une vie » de Maupassant réalisé par Stéphane Brizé), recréent LE grand opéra de Verdi « La Traviata »  sous forme de théâtre-opéra.

Vous vous rappelez le Crocodile trompeur/Didon et Enée d’après Purcell ? (c’était un coup de cœur en 2013). Là, on fait un saut de puce de 150 années environs (de Purcell à Verdi) et ce n’est déjà plus aussi loufoque…mais aussi inventif du point de vue mise en scène (dès le début….la fête sur un lointain son de techno (!sic) sur lequel se greffe l’accordéon, joint peu à peu par les autres instruments. Elle se déroule sous un voile, les acteurs/musiciens illuminés par des petites lampes….Ou aussi l’intermède (en lieu et place d’un entre-acte) ou on assiste à un traité sur les différents sortes d’haschisch …(le club spleenique des Gautier et Baudelaire nous salue)…

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Ecouter Chemla, brindille alourdie par la maladie, virevolter entre texte et parole donne une impression rare de ce que peut être la liberté sur une scène. «J’avais le désir d’aller au cœur de cet opéra. J’attendais les bonnes personnes, je ne savais pas quand, mais je savais que ce projet aurait lieu un jour», explique Chemla, travaillée depuis longtemps par le personnage, et qui considère chaque représentation comme «un miracle». (Libération 29.12.2016)

Verdi avec un chouia de jazz – ça a de la gueule et passé par ce filtre là l’émotion, la puissance émotionnelle de la partition de Giuseppe V. fonctionne toujours…. [je dois avouer que l’émotion m’a pris lors de l’affrontement de Violetta et Germont (Acte II…..Un di, quando le veneri &  Ah! Dite alla giovine & Morro…)… « La Chemla » n’est pas une Gheorghiu ni une Nebresko (et écoutez un jour la version de la Callas….! ou vous comprenez ce que je veux dire), mais sa fragilité (et blancheur) couplée avec une surprenante force de sa voix (on se demande ou elle puise ça ?!) rend le « discours d’une malade avec ces palpitations amoureuses » d’autant plus convaincant encore. Rajoutons à cela que Judith Chemla varie constamment son jeu, change sa voix des fois et son regard brillant, perdu et parfois triste nous touche au plus profond.

Un spectacle de 2 heures (sans entre-acte) qui passe comme une lettre à la poste et offre vraiment pour tous les goûts (théatreux ou opératiques)….

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On devrait dépoussiérer tous les opéras de cette manière, les réduire à leur essence même pour attirer un plus grand nombre …. Les spectateurs debout pour une longue ovation en sont l’illustration….

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Couleurs de l’incendie

Moi aussi je fais partie des lecteurs qui se sont « jeté » sur le nouveau roman de Pierre Lemaitre.

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530 pages d’un roman feuilletonesque qui se lit rapidement, facilement et arrive, sans problème aucun de jeter un pont entre le goncourisé  « Au revoir la-haut » » (2013) qui se passait à la fin de la 1ere guerre mondiale, vers les années 20 finissant/le début des années 30…. avec quelques personnages aperçus dans le premier (mais n’ayez pas peur : il ne faut pas avoir lu le 1er pour suivre, apprécier celui-ci.)

L’Éditeur Albin Michel résume ainsi :

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l’Europe.

La famille Péricourt y joue un rôle important et c’est une floppée de satellites « secondaires » qui gravite autour de cette famille et notamment autour de Madeleine la vengeresse, son fils tétraplégique… , des traîtres et méchants, des lâches, des journaleux, des banquiers comploteurs…..après une entrée en matière (la scène des obsèques qui fera la joie d’un metteur en scène….) formidable.

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Extrêmement bien documenté (toutefois la documentation disparaît derrière un tissu romanesque crée de toute pièce …- [J’ai lu dans ce contexte dans Le Monde que pour cette documentation P. Lemaitre a travaillé avec Camille Cléret, une doctorante spécialiste de l’histoire des femmes dans les années 1930 (une femme à la tête d’une banque dans les années 30 n’était pas si courant – sauf si on songe au film « La Banquière » (de Francis Girod – Romy Schneider y jouait Marthe Hanau)].

S’ajoute à cela une cantatrice plus vraie que nature – Solange Gallinato (un mix de la Callas et de la Malibran) -, la nounou Vladi (dans tout le livre elle ne parlera que le polonais….) auxquelles P. Lemaitre rajoute une galerie de personnages dessinés souvent brossé en grands traits, sans aller très loin dans la psychologie, mais assez pour les sortir de silhouettes et pour nous, les lecteurs, de pouvoir nous les représenter (« L’enquêteur était assez gros, avec un nez en forme de navet, il portait une épaisse barbe et ressemblait assez au Ribouldingue des Pieds nickelés... » (p. 254) .

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August Macke – Portrait de la femme de l’artiste, avec chapeau

« Elle était célibataire. Divorcée, plus exactement, mais pour l’époque, c’était pareil. Son ex-mari, Henri d’Aulnay-Pradelle, croupissait en prison après un procès retentissant. Et cette situation de femme sans homme avait été un souci pour son père qui pensait à l’avenir. “On se remarie, à cet âge-là !, disait-il, une banque qui a des intérêts dans de nombreuses sociétés commerciales, ça n’est pas une affaire de femme.” Madeleine d’ailleurs fut d’accord, mais à une condition : un mari, passe encore, mais pas un homme, avec Henri, j’ai eu mon lot, merci bien, le mariage, soit, mais pour la bagatelle, il ne faudra pas compter sur moi. Quoiqu’elle ait souvent prétendu l’inverse, elle avait mis pas mal d’espoirs dans cette première union qui s’était révélée calamiteuse, alors maintenant, c’était clair (…). » Page 14

Lecture parfaite quand on a comme moi (actuellement) des journées bien chargées : c’est léger, haut en couleur – la langue : mélange de style littéraire, de langage parlé, de quelques adresse directe de l’auteur au lecteur… » (genre : tu te souviens encore de ce personnage…?) …. parsemé de petits pics à notre époque (ahh, ces similitudes entre la banque suisse et UBS…., les réflexions des conseillers fiscaux et des journalistes ….), se lit d’une traite, ne « prends pas la tête », a des airs de feuilleton (ou de séries TV) et n’a pas beaucoup d’autres but on dirait que de nous offrir un plaisir de lecture Dumas-esque, avec les petites longueurs qui vont avec….

Ainsi je lis, que P. Lemaitre a dit dans une interview qu’il a voulu rendre « hommage à la manière dont la littérature de Dumas, Balzac ou même Hugo a fabriqué le lecteur [qu’il est] aujourd’hui … Tout mon travail, est une salutation à la littérature qui m’a transmis le plaisir de la lecture. »

Une belle lecture d’évasion – qui toutefois n’a pas agi aussi fortement que « Au revoir la-haut » malgré quelques passages extraordinaires. Le livre se dévore mais ne s’ancre pas profondément (en moi) – oui un plaisir fugace comme peut l’être la bouche délicieuse, la sensation de douceur caressante d’un Château Branaire-Ducru (2002)…. On peut vivre sans (l’avoir lu) mais on aura raté un petit plaisir.

Casta Diva

« Paul que le manège de Vladi amusait souvent, consentit avec lassitude à sa demande de passer Casta Diva….Vladi…n’accompagna pas la musique en chantant elle-même, elle ralentit son ménage pendant la longue introduction comme si elle s’attendait, à chaque seconde, que survienne quelque chose de surprenant et de terrible, puis la voix de Solange Gallinato emplit la pièce, Vladi serra son plumeau contre son cœur. Elle ferma les yeux lorsque s’égrenèrent les trilles délicats de Queste sacre que l’artiste entamait de manière presque confidentielle et achevait sur une note claire, amis intime, comme un secret dont elle aurait été soulagée de se délivrer. Il semblait que la respiration de la chanteuse, prise à la première mesure, n’avait cessé de se dérouler jusqu’au demi-ton fatidique, ce là dièse d’antiche piante qui arrivait telle une confession. Vladi avait repris son travail, mais lentement, marquant un moment d’arrêt pour souligner la lente descente chromatique d’A noi vogli il bel sembiante que la Gallinato, fidèle à sa manière, osait achever sur une infinitésimale cassure qui vous retournait l’âme  (p. 114/115) ….

 

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Oh Zeus : Dezeuze

J’ai pu voir l’exposition (rétrospective) de Daniel Dezeuze au Musée de Grenoble une petite dizaine de jours avant sa fermeture… (maintenant c’est trop tard !)

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Armes – Armes de poing – Canon de table (1987-1989)

Cette image (toutes les photos ont été pris avec mon smartphone) est (pour moi) assez symptomatique pour une phase du travail de cet artiste (qui a commencé dans les années 60) pendant laquelle il récupère des objets et matériaux pour les détourner, re-créer la violence du monde avec une ingéniosité quasi-enfantine matinée d’art brute. (Il récupère aussi des portes dans des maisons destinée à être démolies et les pose telle quelle contre un mur… (sa philosophie : « peinture de désastres » !)

 

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Arcs et arbalètes (1990)

Un peu plus tard il utilise des matériaux de récup’ pour construire des arbalètes – évoquant l’idée de la « traversée », du regard « acéré », aigu et percutant (des indiens) …

Particulièrement drôles les « objets de cueillette »… nés d’une imagination débordante…

Une salle plus loin j’étais intrigué par une « articulation gothique » (1985 – « clin d’œil au ready-made duchampien avec son détournement de planches de ski…et son aspect lisse et design....  » (catalogue)

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Par contre, j’avais un peu de mal avec les peintures sur panneaux extensibles (l’artiste aimant les motifs de résille). « Le raffinement des couleurs qui s’infiltre dans les croisillons transcende le matériau premier* et fait de ces objets de véritables tableaux. » (catalogue) *récupéré sur des chantiers)

Intriguant, mais – pour moi – pas émouvant son « per une selva oscura III » (1997) – inspiré du Chant de l’Enfer (Divine Comédie de Dante….Cet objet « oppose son insondable densité à toute velléité d’interprétation »

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J’ai retrouvé ensuite un peu plus mon sourire avec

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une série [« chants d’oiseaux lointains à la limite du perceptible » (2008) et la « Third Meditation….] plus ludiques, poétiques pour moi, qui a toujours un peu de mal avec l’art contemporain.

Ce qui vaut également pour l’avant dernière salle avec « Tableaux-Valises » (2015-2017) – un ensemble de 20 valides colorées, qui m’ont emmené en voyage (« vides de tout contenu…..elles renferment ce que le spectateur veut y mettre » – j’y ai mis le paquet… en profitant des battements des ailes de papillons multicolores (1994-2014) dont la poudre des pastels s’approche un peu des poudres pigmentées et irisées posée sur les ailes des papillons…)

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En sortant du Musée rappel à l’ordre de la réalité…: j’y ai vu mon premier « Frigo solidaire » …..

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Dans le rétroviseur : un dimanche pluvieux bien saisi, découverte d’un artiste que je ne connaissais (même pas) de nom (Deleuze oui, Dezeuz, non) … un peu plus « intelligent » donc ….

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Festen – un festin

Certains d’entre vous se souviendrons du film de la Nouvelle Vague Danoise de 1998 (prix de Jury à Cannes) …..d’après le Dogme de 1995 (Lars van Trier et Thomas Vinterberg)

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La MC2 (coproduction de la pièce qui est passé à Paris aussi (Théâtre de l’Odéon) nous le sert – devant une salle comble (et à la fin debout ! (rare)) – dans la mise en scène de Cyril Teste (et son collectif MXM)

Synopsis

Tout le monde a été invité pour les soixante ans du chef de famille. La famille et les amis se retrouvent dans le manoir d’Helge Hansen. Christian, le fils aîné de Helge, est chargé par son père de dire quelques mots au cours du dîner sur sa sœur jumelle, Linda, morte un an plus tôt. Tandis qu’au sous-sol tout se prépare avec pour chef d’orchestre Kim, le chef cuisinier et ami d’enfance de Christian, le maître de cérémonie convie les invités à passer à table. Personne ne se doute de rien quand Christian se lève pour faire son discours et révéler de terribles secrets.

Cyril Teste « adapte » le film (qui lui même se base sur une trame théâtrale (on ne sait plus dit C. Teste si – à l’origine, dans les années ’90’ – il y avait d’abord le film ou d’abord la pièce de théâtre…. )

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Performance filmique (sur le site de MXM) :

  1. La performance filmique est une forme théâtrale, performatice et cinématographique;
  2. La performance filmique doit être tournée, montée et réalisée en temps réel sous les yeux du public;
  3. La musique et le son doivent être mixés en temps réel;
  4. La performance filmique peut se tourner en décors naturels ou sur un plateau de théâtre, de tournage;
  5. La performance filmique doit être issue d’un texte théâtral, ou d’une adaptation libre d’un texte théâtral;
  6. Les images préenregistrées ne doivent pas dépasser 5 minutes et sont uniquement utilisées pour des raisons pratiques à la performance filmique;
  7. Le temps du film correspond au temps du tournage.

Ainsi cela devient une prouesse technique qui est à la fois théâtrale et filmique. Nous, les spectateurs regardent donc d’une part la pièce jouée sur scène (devant) et/ou en coulisse et pouvons observer sur un grand écran, la vidéo réalisée et projetée en direct (2 caméras)….. avec pour 3% (à savoir qqs scènes « hallucinées/rêvées/fantasmées des insert – imperceptibles – de préenregistrements)… Hallucinant.

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Par ailleurs, drôle d’idée, mais saluée par les acteurs – qui sont restés pendant 45 minutes (!) pour répondre à des questions devant une salle encore à moitié pleine : 4 spectateurs passent chaque soir le dîner » de « Festen » parmi les acteurs, jouant les invités de Helge Hansen…. tirés au sort ? préparé et guidé au minimum….  Préparé comme les repas pris par les comédiens (c’est réalisé en « direct » – et doit donc être servi pile-poil…..(avec un Pernand-Vergelesses pour les 4 invités du public….pas pour les acteurs, comme le souligne C.Teste)

Racisme, misogynie, violences faites aux femmes, inceste, différences de classes sociales….. sont les maîtres mots de cette pièce aux trames emprunté à Hamlet, s’inspirant du mythe de Orphée et Eurydice (un tableau de Corot qui a toute sa signification)….

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Extrait du site de Libé : 

http://next.liberation.fr/theatre/2017/11/16/digestion-difficile-a-la-table-de-festen_1610559

Ecran vs plateau, fiction vs réalité, passé vs présent, tout ça tout ça… On frétille d’avance une fois installé sur notre siège à Bonlieu – scène nationale d’Annecy où la pièce a été créée -, face à ce plateau augmenté d’un écran géant, surplombant une scénographie «vivante» elle-même scindée en différents espaces amovibles comme un effet infini de split screens : tous ces jeux à inventer avec la topographie même du théâtre, entre actions visibles au plateau et celles cachées dans les coulisses (mais révélées par les caméras) ! Que de choses à orchestrer entre champ et hors champ, entre images captées en live et en différé ! Certains vœux sont exaucés : avec ce tabouret de piano vide, que filme un cameraman sur le plateau pour retransmettre fidèlement la scène sur la vidéo du dessus, à ceci près que le siège visible à l’écran géant est, lui, occupé par la sœur suicidée.

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Quant à moi, je suis sorti mitigé. Trop près de la scène (rang E) la vue d’ensemble était un peu « handicapée » et je devais faire parfois le choix entre la vidéo (et ses grands plans) ou l’ensemble…ce qui m’a perdu parfois, je ne savais plus si j’étais au cinéma ou au théâtre….. une sorte de trop-plein de signifiants aussi (questionnement pourquoi Teste souligne tel geste, pourquoi pas un autre….) Je n’ai (bizarrement) pas non plus « profité » du travail olfactif (il y a des essences qui irriguent la pièce selon les phases d’évolution du héro…. (essence de forêt, essence de maison… et ensuite florale (pour représenter la sœur jumelle). De plus j’ai eu le ressenti d’un spectacle un peu froid… « dérangé » aussi par les 2 cameramans …

Par contre, bluffé absolument par la performance millimétrée des acteurs en symbiose avec les caméras, l’intensité des acteurs (mention à Sophie Cattani (Hélène) et surtout  Mathias Labelle qui joue Christian) …. dans un jeu tendu à souhait, et « même » larmes, ce qui m’impressionne toujours.

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Et constate que deux jours après avoir vu le spectacle – et malgré le visionnage du film – il y a toujours des résonances… des flashs… une image….

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Molly & Mildred

Coup de projecteur sur deux films américains vus ces derniers jours (avant d’aller voir certainement « La douleur » ).

« 3 Billboards – les panneaux de la vengeance » de Martin McDonagh et « Mollys Game »/ « Le grand jeu »  d’Aaron Sorkin

Cette première réalisation du scénariste (Des hommes d’honneur, Le Président et Miss Wade, The Social Network, A la maison-blanche (TV), The Newsroom (TV) /auteur (de pièces de théâtre) qu’on dit aussi « overachiever » (qqn qui veut constamment se dépasser) ne vit (à mes yeux pas très objectifs) que grâce à Jessica Chastain de presque tous les plans et qui peut ici jouer un peu comme elle l’a fait dans « Mrs Sloane » (vu récemment à la TV) : personnalité glaçante/glaciale de winner, sex-appeal (pour appâter) dans des robes pas toujours (pour moi) du meilleur goût, une intelligence au-dessus du lot …..

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Le « scenario de départ » est du réel en béton : Surnommée la « Princesse du poker », Molly Bloom vient du Colorado (père psychologue, mère prof de ski). Molly fera du ski de bosse,  intègre l’équipe nationale américaine, mais fera un accident terrible. Out le ski ! Elle change de braquet, devient assistante d’un agent immobilier (qui organise des parties de poker privées). Molly va se décider un jour, lasse de son traitement et appatée par le gain potentiel, à concurrencer son patron, et les jeux clandestins qu’elle lancera seront bientôt réputés en Californie (= Hollywood).  (Tobey Maguire, Leonardo di Caprio, Matt Damon et autres Ben Affleck joueront lors des soirées /nuits organisés par elle (ou elle touche chaque fois sa part).

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En passant à la côte Est (NY) elle va s’approcher un peu trop de figures du crime organisé – dont les figures sont dans le viseur du FBI qui fera un jour une descente chez elle et l’arrêtera…. au lieu de trahir les joueurs, Molly gardera le silence – vive le code éthique – et s’en sortira à peine « effleurée » grâce à un avocat brillant…

C’est raconté – le livre que la vraie Molly a tiré de ses aventures offre assez de matière – avec du punch, au début même avec un côté scorsesien (« Casino »), ça devient lourd-dingue quand le trauma d’enfance de Molly sera résolu en deux minutes grâce à son père….) mais reste (malgré une certaine longueur – 2h20 quand-même ) plaisant (notamment si on aime Jessica Chastain, ce qui est mon cas.

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Le film de Martin McDonagh (« Bons baisers de Bruges ») :

« 3 Billboards – les panneaux de la vengeance »

joue sur un tout autre tableau, avec une écriture (et mise en scène) autrement plus ciselée.

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Synopsis (Télérama)

Après des mois sans que l’enquête sur la mort de sa fille ait avancé, Mildred Hayes prend les choses en main, affichant un message controversé visant le très respecté chef de la police sur trois grands panneaux à l’entrée de leur ville.

Description de l’Amérique profonde et d’une vie « violente » – en effet trois quatre fois il y a de petites explosions (d’actes) de violence, mais l’impossibilité des personnages de communiquer (normalement) est comme un fil rouge dans ce film avec la multitude de « fuck » à l’appui.

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Doigt d’honneur que sont les trois panneaux d’affiche que Mildred loue – et par lesquels elle devient ainsi

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une sorte de deus ex machinae.… divisant la population de la bourgade…

Tous les personnages, même les plus secondaires sont bien dessinés,  Martin McDonagh leur donne vie – et ce qui est scénaristiquement bien fait : chacun prend pour son grade, chacun est bon – et mauvais…. (ou a ses raisons, distillées par ailleurs de manière plutôt subtile)…On s’ écharpe sans arrêt, les « fuck » partout, et parfois un sentiment de malaise qui pointe son nez…. (ainsi le rdv du « nain » – Peter Dinklage, vu dans « Games of Throne » – avec Mildred devient une sorte de « massacre » (psy) aussi bien pour le nain, pour Mildred – qui entendra ses 4 vérités à ce moment-là – que pour son ex-mari présent dans le même restaurant avec sa cruche de maîtresse de 19 ans….

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C’est parfois jouissif de rire jaune et noir – mais certainement pas pour tout le monde (toutefois, on y était à 6 – et avons tous aimé) – il faut se laisser aller, se laisser « manipuler » par Martin McDonagh qui nous fait – comme sur les balançoires qui jalonnent le film – ballotter entre sympathie et malaise …

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Ainsi la scène (glaçante) de Sam Rockwell qui joue dans ce film le policier, pas fut-fut, de 30 ans habitant encore chez sa mère (homosexuel refoulé ?)  qui va (dans un beau plan-séquence tendu)  entrer dans le bureau de l’agence qui a loué les panneaux pour tabasser et jeter par la fenêtre le patron de l’agence – et cela sur un air de musique toutdoux … (on ne sait sur quel pied danser)… ainsi aussi la lecture (en voix off des lettres du chief de la police (joué par Woody Harrelson) qui fournissent un contrepoint au personnage …. et surtout Frances McDormand – impériale et presque sans sourire (peut-être 2 fois ..?.).

A la sortie bcp pensaient aux Frères Cohen – mais je les trouve plus déjantés encore et poussant davantage du côté de la violence …. Le film est truffé de repartis qui pourraient devenir des classiques… jouissif si on aime ce genre de films autour des rednecks…. POur moi à voir !

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