The young lady

Film peinture à voir !

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Glaçant et brûlant ce film à petit budget sur la base d’un roman russe (lorgnant lui-même du côté de Macbeth et Flaubert. https://fr.wikipedia.org/wiki/Lady_Macbeth_du_district_de_Mtsensk_(roman)

Une jeune femme (Florence Pugh – retenez son nom !) est mariée (par intérêt) à un homme (assez riche – et sous la coupe de son papounet) qui n’en a cure. Elle va tourner rapidement en rond chez elle et jettera son dévolu – lors d’une absence très très long aussi bien de son mari que de son beau-père – sur une nouvelle embauche de son mari, qui saura satisfaire ses besoins charnels et combler le vide de sa vie (l’acteur de ce palefrenier est pour moi peut-être le seul personnage pas assez habité et crédible).

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Interior, Sunlight on the Floor 1906 Vilhelm Hammershoi 1864-1916 Purchased 1930 http://www.tate.org.uk/art/work/N04509

Une fois « installée » la situation tri-angulaire autour de laquelle évoluent d’autres personnages (notamment une servante noir) le drame peut prendre son envol.

L’ensemble se passe dans une région sauvage, triste, venté et dans une maison qui m’a rappelé tout le temps les peintures de Hammershoi, le vide protestant des couloirs, montées d’escaliers, chambres….

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La stylisation (bcp de plans fixes – qui renforcent le jeu des acteurs et accentuent le vide, l’ennui) rajoute au sentiments d’oppression et d’asphyxie qui débouchera sur une violence inouïe (mais terriblement « feutrée »).

Un petit bijou ce film. Fans de films bruits et fureurs à montage rapide s’abstenir. Fans des Hauts de Hurlevent ….allez-y les yeux ouverts…. ne serait-ce que pour l’actrice qui arrive à vous faire avaler le naturel d’un encore-enfant, le rire heureux, la démence (?), la violence ….. et cela sans sourciller, hypnotisant.

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(un autre tableau auquel j’ai pensé – l’ennui – ici la « Paresse » Ramon Casas –  – dans un grand lit)

 

 

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« Kvinnen i mit liv » ou « Digmus Paradigmus » – Livre Inter 2017

« La succession » – Jean-Paul Dubois

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Pour moi, à priori, un autre prétendant au top trois ou cinq de la liste du livre Inter (encore 4 à lire) …. et pourtant, je peux l’avouer maintenant, je n’avais (avant la publication de la liste des livres Inter) aucune envie de lire ce livre et avais toujours choisi d’autres lectures chez mon libraire….. C’est une bien belle claque romanesque.

Quel tisseur ce JP Dubois : il prend la Cesta Punta (basque), Spyridon (ça vous rappelle quelque chose ? Jaenada), Miami, Toulouse, Hemingway, une belle Triumph, une Karmann rafistolée, une belle norvégienne aussi, dénommée Ingvild, Arvo Part (Cantas), le cinéma (ahh la liste des films que Jules aimait – p. 78 !), Olivier Gendebien et sa Ferrari Testa Rossa, un chien sauvé des eaux, un quagga aussi, l’article 99-477, ainsi qu’une flopée d’anecdotes les plus farfelues l’une de l’autre en les mélangeant avec le flux de pensées d’un homme de « 44 ans, la vie sociale d’un guéridon, une vie amoureuse frappée du syndrome de Guillain-Barré, …(pratiquant)… avec application et rigueur un métier estimable mais pour lequel (je) il n’était pas fait » (p. 221) et nous tisse ainsi un grand tapis d’un destin d’homme sur lequel il fait bon marcher, sauter, s’endormir (sans whisky ni  Tramadol) .

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Les premières 100 pages sur les 232 pages je me suis dit : bof, ok, Dubois sait raconter, entraîner le lecteur, mais pour nous emmener ou ? Eh ben, son récit s’est truffé peu à peu d’un ton grave, désabusé, mélancolique qui commence à vous étreindre, émouvoir – jusqu’à la dernière ligne.

Sans vouloir trop dévoiler de l’histoire : sous la tonalité de l’écriture, souvent burlesque et/ou emprunte d’un ton à la Monthy Python et un parcours en surface allegretto du narrateur, s’est tapie une tragédie (grecque) dont un élément essentiel est le fait qu’il est issu d’une lignée de suicidés (comme la famille Hemingway) – les Katrakilis,  et les Gallieni – et essaie de couper les liens d’avec cette lignée.

Le roman s’avère être une danse acrobatique et virtuose au-dessus d’un volcan en combustion lente. Eros paisible vs Thanatos impavide qui rôde (ahh ces petites bêtes grouillantes – les Hespérophanes)

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Si l’on m’avait demandé mon point de vue sur ces questions durant les premières semaines de ce nouveau millénaire, j’aurais répondu que les vers xylophages qui me vrillaient maintenant l’esprit nuit et jour, et qui me grignotaient déjà sans doute dans le placenta, accréditaient plutôt la thèse de la maison de passage mal fagotée, transitionnelle et attrape-nigaud. (p. 224)

Les pages sur le travail du médecin (succédant à son père), sur les maladies et les malades qui viennent en consultation sont dignes du premier Winkler… avec le petit plus du désenchantement.

Malheureusement il y avait tout le reste, le temps perdu à écouter les pères voulant savoir s’ils avaient engendré des surdoués, les mères inquiètes de leur transit, les veufs qui venaient passer un moment, et ce temps – presque une vie – passé à essayer de soigner les cénestopathes, ces malades incernables souffrant de malaises ou de perceptions pénibles qu’aucune lésion anatomique ou cérébrale, aucune analyse, aucun examen ne permettait jamais d’objectiver. Le monde, la ville, les cabinets étaient remplis de cénestopathes. Il n’y avait rien de plus exaspérant et déprimant que d’essayer de soigner quelqu’un qui fabriquait sans cesse son propre mal­heur, sans posséder la fiole appropriée à lui mettre sous le nez. Et puis il y avait les palpations. Cette façon de s’approprier des corps étrangers me mettait mal à l’aise. Les pénétrer. L’instant du latex. Et Chupetôn qui se retournait. Cette image mentale m’était insupportable. Joey avait raison, je n’étais pas fait pour ça. Mon boulot, c’était d’attraper une pelote au vol et de la projeter contre un mur à la vitesse d’une voiture de course pour que, sous la violence de l’impact, elle s’ouvre en deux, et libère son cœur de buis, prisonnier depuis trop de temps. (p. 166) 

Un roman tristement joyeux ou joyeusement triste !

On rit et on pleure de tout cela, une fois encore, sans savoir si l’auteur invente ou s’inspire de la fantaisie du réel et l’on apprécie hautement l’exercice de funambule entre légèreté, cocasserie et gravité. Le roman pourtant semble grignoté par la nuit, plus sombre que les précédents, profondément mélancolique. Décidément marqué par le masque de Scotch rougi qui brûle en son centre. — Michel Abescat/ Telerama

 

 

 

 

 

 

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Le grand Paris – Livre Inter 2017

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Présentation de l’éditeur (et 4e de couv’)

Enfant de l’Ouest parisien, Alexandre Belgrand a grandi à l’ombre des tours de la Défense, au bord de la voie royale qui conduit du Louvre à la Grande Arche et qui sert de frise chronologique à l’histoire de France. Héritier autoproclamé de ce majestueux récit, il rejoint une école de commerce, certain d’intégrer à sa sortie l’élite de la nation.
L’un de ses professeurs l’initiera alors à l’histoire secrète de la capitale, avant de le faire entrer au service de l’homme fort de la droite – «le Prince» – en passe de remporter la prochaine présidentielle. Il lui aura fallu, auparavant, parfaire sa formation d’urbaniste au milieu du désert algérien, d’où il assistera, impuissant, au soulèvement des quartiers de l’Est parisien à l’automne 2005.
Au soir du 6 mai 2007, il est au Fouquet’s, dans le tout premier cercle, prêt à intégrer le cabinet du Prince. Suivront, pour Alexandre, deux années d’alcoolisation heureuse, de travail acharné et d’amitiés nocturnes au cœur du triangle d’or parisien. Il écrira l’un des discours les plus remarqués du Prince, prélude au lancement d’une grande consultation architecturale sur l’avenir de Paris ; c’est lui encore qui imaginera de doter la nouvelle métropole d’un grand métro automatique, le Grand Paris Express. Il aura alors l’orgueil de se croire indestructible.
Sa disgrâce, imprévue et brutale, le conduira jusqu’à l’Est maudit de la grande métropole. C’est là que, dans sa quête de plus en plus mystique d’une ville réconciliée, il devra s’enfoncer, accomplissant son destin d’urbaniste jusqu’à son ultime conversion, ainsi qu’il le lui avait été prédit au milieu du désert : «Nous autres, urbanistes, nous parlons aux dieux plutôt qu’aux hommes.»

David Caviglioli (Nouvel Obs) avait classé le livre de Aurélien Bellanger parmi les livres « surhumains« , non pas pour cause de la performance quasi-prodigieuse de son écriture mais parce qu’il « flotte au-dessus des hommes….et les regarde de haut, comme le passager d’un avion qui voit la ville s’éloigner à travers le hublot, et qui découvre que son existence est un phénomène minuscule, encapsulé dans un réseau urbain qui détermine les destins et trajectoires. »

Les 476 pages,  racontées par Alexandre Belgrand (notons le A. et le B. de Aurélien Bellanger), jeune urbaniste, traitent outre son enfance, son « éducation », son entrée en service du Prince (= Nicolas Sarkozy au moment de sa campagne de 2007…) ou il fera partie du premier cercle des conseillers son urbanisme, surtout Paris, et encore une fois Paris et sa banlieue, l’urbanisme, les émeutes de 2005, le Fouquet’s, l’exercice du pouvoir (sous toutes les formes), le départ dans le 93 (pardon neuf-trois) et la lente imprégnation de notre vie quotidienne par la question de l’islam.

C’est le début du roman qui m’a plus le plus, quand Alexandre “enfant des Hauts-de-Seine triomphants, enfant du 92 destiné à perpétuer, en tant qu’ingénieur, architecte ou cadre dirigeant d’une multinationale, la domination occidentale du monde”, va quitter l’Essec pour suivre un prof obnubilé par un projet fou : lutter contre la décadence française en réinventant Paris, épicentre historique et spirituel de la Grande Nation, en le pensant à l’échelle qui est la sienne, le bassin parisien – soit un tiers du territoire. C’est la vision du Grand Paris. (enlargeyourparis.fr)…. après je me suis peu à peu noyé, perdu, juste parfois « sauvé » par des paragraphes d’une fulgurance exceptionnelle.

Aurélien Bellanger est un féru de Wikipedia on dirait, et se trouve ainsi pas loin de M. Houellebecq et son érudition, en rajoutant un peu d’humour (rire jaune souvent). Celui qui lit Bellanger apprend des choses sur le situationnisme, ses dérives, sa psycho-géographie, un peu de Foucault ? ou un aimez-vous Kant, Le Corbusier ou Debord ? Oui, Bellanger nous ouvre un grand dédale (voir aussi ses photos sur son compte tweet)…..après avoir commencé quasi-linéairement.

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Juste deux extraits sortis quasiment par hasard pour donner une idée de l’écriture

Par-delà mes études minutieuses, par-delà les rapports que je lisais, les cartes que je compulsais, les architectes et les sociologues que j’interrogeais, le Grand Paris Express, lentement, prenait forme, comme une bête sauvage en gestation, une hydre, quelque chose que je portais en moi et dont j’ignorais mais la chose était-elle encore en mon pouvoir — si je devais le faire naître ou l’anéantir. J’avais entre les mains le destin de Babel, la mâchoire endiamantée du progrès, la machine capable de rendre enfin la ville endormie aux cycles dévastateurs des rituels païens de l’économie-monde. J’opérais directement au niveau des temps géologiques, j’accomplissais une œuvre qui dépassait toute durée connue pour atteindre à la structure de l’espèce, à sa mise en danger, à sa projection sur la surface hyperbolique d’une ville conçue moins pour lui servir d’habitat que pour lui permettre d’accéder à un stade critique, terminal — l’extase religieuse de l’espace. Les villes modernes étaient les dernières et les plus grandes des hérésies qu’on ait vues : la religion mise à nu comme une infrastructure.  (p. 300) 

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Elle avait suivi, je crois, deux ou trois cours d’ethnologie, sans doute la vulgarisation des travaux algériens de Bourdieu, et elle prétendait connaître les sociétés maghrébines, des mariages entre cousins à l’enfermement rituel des femmes, des codes d’honneur implacables aux obsessions médiévales pour les hymens intacts, voire pour les clitoris excisés. Elle avait également lu le Coran, du moins ses pages qui prêtaient le plus à polémique, elle l’avait lu aussi littéralement que pouvait le lire quelqu’un de malveillant et d’instruit en tout, sauf en matière religieuse –  aussi littéralement en tout cas que pouvait le lire un fondamentaliste. Elle Savait lu et elle y avait trouvé des choses effrayantes sur les femmes et sur les infidèles. Elle avait même entrepris un soir de m’expliquer le concept de «dhimmitude » — ni plus ni moins la réduction des chrétiens en esclavage, esclavage qui prendrait évidemment pour la femme la forme d’un esclavage sexuel. (p. 403)

Pour finir un extrait de la critique de Marianne.net – je suis d’accord et dois avouer que je me suis perdu dans ce dédale, tout en étant impressionné :

« Tout ne sera que dédales de disgrâces, trahisons, orgueils et préjugés. Et c’est précisément dans ces nœuds de vipère que, par-dessus une trame de politique-fiction, Bellanger compose pour de bon le roman-chaos du temps présent : que devient la mission d’un urbaniste quand les politiques n’ont plus l’usage du monde ? Que signifie alors bâtir une civilisation ? Imaginant jusqu’à la conversion (lisez pour voir…) de son protagoniste, il invoque les forces telluriques de l’Histoire, y oppose l’impasse politicienne qui s’est refermée sous «les ruines emmêlées et fumantes du 21 avril 2002 et du 11 septembre 2001». Limpide et cynique en sa première partie, le roman devient possédé et déroutant en progressant : une fiction moderne et pamphlétaire. » (Marianne.net)

********************

Un peu de musique dans tout ça ? La chanson de NTM figurerait selon Bellanger un tournant pour la jeunesse du 93 (« champ pétrolifère largement inexploité. Il y avait là une population jeune, cosmopolite , arriviste…..Les banlieusards ne rêvaient plus depuis longtemps d’une révolution quelconque mais seulement d’ascension sociale. » (p. 388)

Laisse pas traîner ton fils – NTM  (page 388/89)

Je peux comprendre que des lecteurs aiment (à la folie) mais pour moi il y a un trop plein qui a tué l’admiration dans l’œuf.

 

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Trois saisons d’orage – Livre Inter 2017

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Roman dramatique en trois actes de Cecile Coulon chez Viviane Hamy, comme un croisement entre Racine (pour l’unité de lieux et le(s) drame(s) – toutefois sans alexandrins), Nature writing (pour la nature omniprésente et en même temps deus ex machinae), et Simenon (pour le drame amoureux, les tourments des individus et les non-dits…)

Drôle d’Ovni pour moi de cette auteure dont j’ai lu en 2012 Le roi n’a pas sommeil (déjà sous le signe du Livre Inter). Je n’avais pas trop aimé ce « roi », mais reste sous le charme du nouveau-né.

Histoire « simple », linéaire, raconté dans un style de conte quasi intemporel (il n’y a que très peu d’indications temporelles : juste la guerre, les événements de 68 (sublimées par une petite phrase) en 37 chapitres avec des titres prémonitoires « Souffrir », « Dans les flammes », « Quitter la ville », « La fille du médecin »…. (et il ne faut pas trop chercher non-plus le « réalisme » (la ville si proche et si loin ?, les médecins spécialistes qui s’installent d’un coup dans ce village…)  – on s’en fout, non ? On veut y croire.

Les Protagonistes principaux: Le médecin André qui va préférer installer son cabinet dans un village près de carrières (ah ces noms ….: Les Fontaines/ Les Trois-Gueules) dans une belle bâtisse. Il va y vivre seul mais sera rejoint bientôt par son fils Bénédict (un enfant né d’une seule nuit avec une femme – Elise – qui restera en ville, ne pouvant supporter être loin de la ville) qu’il élèvera seul.

Élise. La pauvre Élise. Elle avait amené Benedict à son père, vingt-six ans plus tôt, et il ne Savait jamais quitté. Elle était la grand-mère de la ville, celle qu’on voit peu, deux ou trois fois par an. Petit à petit, on oublierait de l’appeler, de lui envoyer des cartes de vœux, des photos de l’enfant. Alors elle serait déçue, en colère, et ça n’aurait rien à voir avec leur amour. Les Trois-Gueules étaient à l’œuvre, enveloppant leurs habitants de brume et de chaleur. Ils oubliaient, doucement, comme on glisse dans un bain brûlant, ils oubliaient qu’il y avait un monde de l’autre côté, et qu’un jour ils avaient, eux aussi, fait partie de ce monde. Mais une fois passé les entrées des carrières où fumaient des fourmis blanches, une fois remonté jusqu’au plateau des Fontaines, cela n’avait plus d’importance. Tout changeait subitement, le temps se figeait, les lieux qu’ils avaient habités paraissaient si sombres, si étriqués. Les Trois-Gueules, secret bien gardé, secret gigantesque, écrasaient les vies d’avant… (p. 68)

Bénédict deviendra également médecin et reprendra le cabinet. Il épousera Agnès, une belle femme indomptable.

Benedict n’était pas très grand ; à ses côtés, Agnès paraissait immense, très fine, presque déséquilibrée, sur ses jambes habituées à marcher, à courir. Les premiers temps, quand elle était arrivée en ville, elle ne pensait qu’à faire l’amour, le désir la suivait partout, comme un animal domestique. Alors elle avait apaisé la faim, elle avait mordu d’autres peaux, dormi dans d’autres lits. Dans sa banlieue, elle avait cru que ce désir ne passerait jamais ; après quelques mois c’était devenu tellement banal qu’elle s’en était presque lassée. Le sexe ne l’avait pas déçue, simplement contentée. Comme on apprécie une glace en plein été, un chocolat chaud au coin du feu. Ça lui avait suffi. Puis d’autres choses prirent de l’importance : les amis, le travail, les restaurants, le parc, le cinéma, les flirts. Être séduite était sans doute plus agréable que de passer à l’acte. (p.63)

Ils auront une fille Bérangère, la brillante…

Et puis/il y avait Bérangère. Elle était drôle, intelligente. Elle avait un front large, une bouche et des cheveux fins. Ils s’étaient rencontrés sous un préau et, depuis, ils ne se quittaient plus. Valère n’imaginait pas sa vie sans elle; il était tombé amoureux très vite, de sa façon d’être à l’aise avec n’importe qui, de cette manière de traverser la rue, de dire bonjour, très naturellement, parce qu’elle était la hile de Benedict et la petite-fille d’André. On avait respecté, béni Bérangère avant même qu’elle vienne au monde. La vie continuait, elle persistait. Malgré les forces qui planaient au-dessus des Trois-Gueules, mal­gré les cris gutturaux des oiseaux qui jaillissaient du torrent, les femmes accouchaient d’enfants robustes, et Bérangère, cette fille du pays, qui n’avait rien vu d’autre que la plaine devant la terrasse de son immense Cabane, Bérangère était tout ce que Les Fontaines attendaient qu’elle soit. (p. 92)

qui, elle,  va tomber amoureuse d’un des fils d’un paysan : Valère.

… »leurs ressources étaient immenses: il avait le sang des Fontaines, connaissait les paysans, et serait bientôt, avec ses frères malheureusement, le propriétaire d’une ferme, la plus grande des Trois-Gueules. … ». (p. 135)

Autres acteurs : le maire, le prêtre Clément et surtout le village (avec ses propres règles, qui n’accepte pas toutes les personnes arrivées de la ville et qui pourtant va grossir et s’approcher de la ville), la carrière (et ses « fourmis blancs ») ainsi que, enfin, la nature (belle, mystérieuse, impitoyable).

Je ne vais pas « spoiler » le déroulé du récit qui va se transformer vers la page 98 (« Les choses sérieuses ») en drame « sensuel » grec avec l’issue inévitable et « annoncée » (par les indices dont Cécile Coulon parsème les pages – c’est par ailleurs peut-être le seul reproche que je ferai au livre : d’une certaine manière on sait comment ça se termine(era)).

Toutefois, Cécile Coulon « parle » une langue empruntée des contes, parfois presque archaïque, et – sorry, je me répète – sensuelle, qui touche.

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Un très beau livre-saga.

Rien de superflue, juste les mots-cailloux qui avancent, « envoûtant » le lecteur dans cette tragédie du terroir et de la ville. On se laisse happer. Pour moi, un sérieux candidat au Prix du Livre Inter 2017.

PS : Ce qui précède n’est en rien partagé par mes amis lecteurs du Shadow-Cabinet ! Je semble être le seul qui défendrait se livre. Dans nos discussions – lors de nos échanges de livres – ça fuse des « Harlekin ! », « raté », « Rédaction de troisième (sic !) » « pas lu jusqu’à la fin » ….

 

 

 

 

 

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Sans chiens ni curés – Livre Inter 2017

« L’homme des bois » Pierric Bailly (P.O.L.)

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La vie d’un autre en 153 pages. Double portrait de l’auteur  (en filigrane) et de son père (en grand) mort mystérieusement accidentelle dans le Jura, coin de la France au centre de l’oeuvre de P. Bailly (le dernier livre lu de lui en 2011 – déjà dans la sélection du Livre Inter: michael-jackson-le-livre   )

C’est un très beau petit récit (je n’ose pas dire roman) qui entremêle les réflexions d’un auteur (très peu) sur son écriture, sur la vie de son père, sur sa relation avec lui, sur la campagne, la région jurassienne…

« Il m’arrive à penser à cette histoire comme à une sorte de roman noir, un polar sans coupable sinon la nature, la campagne française, la vie rurale, la forêt jurassienne. » (p. 153)

Il y a une petite musique douce, mélancolique, avec parfois le sourire en coin ou teinté par des micro-événements qu’un Surréaliste n’aurait pas renié (ahh cette scène dans la voiture avec l’urne (les cendres du père) et les bouteilles d’eau….!) (p. 131)

L’homme qu’était le père de P. Bailly était « un homme idéal sur le papier » (p. 104) … »Il n’était pas comme les autres. Il ne faisait pas son malin. Ou alors, pas de la même façon que les autres. Il n’était pas viril, ne jouait pas les machos…. Ce n’était pas un bourrin. Pas un mec comme on l’imagine, qui raconte des blagues et qui rigole fort. Il était doux et attentionné, je l’ai déjà dit. Cela plaisait aux femmes. » (p. 105)…. « mais c’était trop beau pour être vrai.… » (p. 107)

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Par petites touches, dans une langue simple, sans fioritures, parfois en alignant des substantifs et/ou objets P. Bailly nous le décrit ce père à visage et intérêts multiples et son rapport avec lui.  Se greffe sur cette description du père une « enquête » (vers la page 88) pour vérifier/ déstabiliser la « version élaborée à partir de l’enquête de la gendarmerie » (la chute du père d’une falaise : accident ou suicide ?).

Enfin il y a des réflexions sur la région, la nature. Le lecteur apprend ce qu’est une « reculée » (« tout simplement une entaille dans le plateau, une échancrure. C’est tout de même plus large que les mots ne le laissent imaginer. Ça prend la forme d’une vallée fermée, d’un cul-de-sac…. » (p. 55), se promène dans les forêts, sur les chemins réalisés sur d’anciennes voie ferrées, sur la route entre Lons, Logna et La Frasnée, lelong Le Drouvenant…et assiste à des fêtes du genre « soufflacus » (p. 29)

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(La Frasnée)

Franchement j’ai passé un très très beau et émouvant moment avec ce livre doux-amer (lecture glissée à mi-parcours de la lecture de « Le grand Paris » de Bellanger pour respirer un peu, prendre de l’oxygène...) .

C’est un beau double-portrait (qui m’a par ailleurs souvent fait penser à mon père à moi – qui est mort aussi, avant de pouvoir profiter de sa retraite) et c’est, d’une certaine manière, un texte politique aussi (parce qu’il parle de la « province », parce qu’il parle des gens qui chantent encore du Léo Ferré lors des enterrements, parce qu’il raconte la (petite) vie de(s) salariés en quête de plus…. (ahh ces « Lady Chatterley du Jura » que le père rencontre et avec lesquelles il ne peut vivre…)  et parce qu’il parle d’un « homme droit »…. ! Franchement, ça fait du bien dans les temps qui courent !

*le titre de mes bafouilles est sortie de l’avis de décès que P. Bailly va insérer dans le journal (le père n’aimait pas les chiens, ni trop les curés) 

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Livre Inter 2017 – La liste des livres à lire

Lancement du Prix du Livre Inter 2017 ce midi à la Radio. (5117 personnes ont adressé un courrier pour devenir membre du jury – et une personne a « enfin » réussi après 43 (quarante-trois) essais.

Cette année je n’ai en date d’aujourd’hui lu qu’un seul des 10.

Histoire du lion Personne de Stéphane Audeguy (Seuil)

L’homme des bois de Pierric Bailly (P.O.L.)

https://lorenztradfin.wordpress.com/2017/04/06/sans-chiens-ni-cures-livre-inter-2017/

Le Grand Paris d’Aurélien Bellanger (Gallimard)

https://wordpress.com/posts/lorenztradfin.wordpress.com

Vie de ma voisine de Geneviève Brissac (Grasset)

Trois saisons d’orage de Cécile Coulon (Viviane Hamy)

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L’autre qu’on adorait de Catherine Cusset (Gallimard)

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo (Gallimard)

La succession de Jean-Paul Dubois (L’Olivier)

https://lorenztradfin.wordpress.com/2017/04/21/kvinnen-i-mit-liv-ou-digmus-paradigmus-livre-inter-2017/

Au commencement du septième jour de Luc Lang (Stock)

https://lorenztradfin.wordpress.com/2017/01/26/pas-convaincu/

14 juillet d’Eric Vuillard (Actes Sud)

 

 

https://www.franceinter.fr/livres/decouvrez-les-titres-des-10-livres-en-competition-pour-le-livre-inter-2017

 

 

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Tribus (Tribes) – Comment s’entendre ?

Au théâtre cette semaine à la MC2 une tragi-comédie de la dramaturge anglaise Nina Raine (traduite par Theo Hakola*) et mise en scène par Mélanie Leray. « Tribes/ Tribus »

C’est l’histoire d’un couple d’universitaires juifs proches de la retraite, qui vit encore avec ses grands enfants. L’aîné, Daniel, écrit une thèse sur le langage ; Ruth, la fille, est chanteuse d’opéra, et le cadet, Billy, qui est sourd, revient vivre à la maison. Il oralise, n’a jamais appris la langue des signes, mais rencontre Sylvia, une jeune fille au départ entendante, grandie dans une famille sourde,  affectée par une maladie génétique qui la rend progressivement sourde. Sylvia initie Billy à la langue des signes. … L’essentiel de la pièce tourne autour de cette histoire et la problématique est celle du langage et de la hiérarchie supposée entre les langues (entretien avec Mélanie Leray dans « La Terrasse ») – ou aussi celle des silences et paroles vives (moi).

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La pièce est une co-production de la MC2, le Canal-Théâtre du Pays de Redon, a été créée à Bourges, est passée à Paris (Théâtre du Rond-Point) et a eu le soutien entre autres du Théâtre National de Bretagne…

C’est moins un texte sur la surdité que sur la difficulté de communiquer au sein d’une famille « dysfonctionelle » d’aujourd’hui, tribus(taire) de ceux qui entendent et ceux qui n’entendent pas – et de tribus, le pas vers « groupe » n’est pas loin, et vu que l’homme est un loup pour l’homme pas loin de « meutes » non plus je m’approche de termes tels que « malentendus », « conflits », « haine » et/ou aux questions autour de termes tels que « appartenance » (à un groupe), « communauté », « famille », « exclusion »…..ou aussi « le monde du silence » ou « le monde dans lequel personne n’entend/écoute vraiment »…

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On rit (un peu jaune) au début de la pièce quand on assiste aux duels des personnages assez narcissiques (affichant tous  – sauf Billy – des approches passives et/ou agressives d’écoute (ou non-écoute :  radio/écouteurs/smartphones….qui s’expriment ensuite dans des engueulades, l’humour (vache/singe), la langue des signes (absent dans la 1ere partie, présente dans la 2e), ou l’écriture aussi) qui masque maux et blessures La présence de la musique (notamment à un moment dans lequel passe un air de Mozart) permet de montrer que l’émotion et le plaisir d’entendre ne peut pas vraiment être partagé (ce qui est confirmé ensuite lors d’une scène dans laquelle Sylvia joue au piano – et tout le monde écoute – différemment)… et toujours la langue… Finalement c’est le premier des 2 actes qui est le plus passionnant (intéressant). Après l’exposition des personnes, de leur failles et faiblesses (et/ou forces) le 2e acte montre le lent processus d’éloignement du fils sourd, son apprentissage de la langue des signes (que les parents ne voulaient jamais apprendre ni lui faire enseigner (l’isolant ainsi davantage), sa relation avec Sylvia, les frustrations des autres membres de la famille….et la grande question « comment peut-on sentir quelques chose, avoir un sentiment si on n’a pas de mot pour le désigner » (impliquant ainsi que les signes  ne peuvent pas exprimer des sentiments) – la pièce perd en acuité…

Ce n’est pas la surdité qui rend sourd et ce n’est, certes, pas l’intelligence qui rend moins con.

Mention spéciale à Leslie Bouchet – elle joue Sylvia : présence très forte, passant d’un sourire irradiant à une colère douloureuse en un clin d’œil.

PHOTO_Tribus_©Ivan_Verbizh_2-655x367-color

* »Contacté pour traduire Tribes j’ai répondu « oui » assez facilement et ce, pour deux motifs simples : (1) envie de payer mon loyer, et (2) envie de travailler avec Mélanie Leroy ….. »

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