«Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille»

Une lecture (écriture) magnifique et terrible, écrit par un rescapé et couronné du Prix Fémina 2018.

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Livre sorti en avril 2018, contourné par moi d’abord, ensuite re-entré dans mon champs de vision suite aux polémiques lors de la constitution des short-lists pour le Goncourt 2018… Ce sont finalement ces débats là autour de la question « la non-fiction mérite-elle un prix Goncourt? » qui m’ont incité  finalement de l’acheter avant son sacre du Femina et de le lire, une fois les poussières médiatiques tombées.

Je n’avais quasiment jamais rien lu de P. Lançon (les rares fois que j’avais ouvert un « Charlie Hebdo » je ne faisais pas trop attention aux noms d’auteurs) – et je ne regrette pas une seule page même si j’ai poussé plus d’une fois un râle gutturale (tout ce sang, bave, salives, lambeaux, cervelle, douleurs…dans ces pages) et même senti qqs larmes pointer dans un des derniers chapitres (pourtant il ne fait rien pour nous faire pleurer – ni sur son sort, ni sur celui d’autres).

Quant à cette question de la fiction… Lançon il en parle lui-même « écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre. Du même coup, la séparation entre fiction et non-fiction était vaine: tout était fiction, puisque tout était écrit – choix des faits, cadrage des scènes, écriture, composition  Ce qui comptait, c’était la sensation de vérité et le sentiment de liberté donné à celui qui écrivait comme à ceux qui lisaient.  » (p. 365/366)

Ou plus tard : « Si écrire consiste à imaginer tout ce qui manque, à substituer au vide un certain ordre, je n’écris pas : comment pourrais-je créer la moindre fiction alors que j’ai moi-même été avalé par une fiction ? » ou « En quoi l’imagination était-elle différente du souvenir ? En quoi lui était-elle liée ?  (p. 375)

Je ne veux/peux pas écrire des tonnes sur ce livre. Le livre vit en moi maintenant, a laissé des traces, m’incite/m’invite à (re-)lire Proust, Kafka (Les lettres), Thomas Mann (La montagne magique), Chandler, Jean Hougron (« Tu récolteras la tempête » était un des 1ers livres que j’ai lu en français), R. Chandler, Racine, Baudelaire, Shakespeare – La nuit des rois !… Cette myriade d’auteurs l’ont aidé dans son calvaire de reconstitution (et/ou sont évoqué quand il parle de sa vie d’avant ….jusqu’à l’enfance). Il me montre aussi que je ne suis pas le seul qui trouve du (re-)confort dans la musique de J.S.Bach (avec Kempff, Gould,  ou…) ou dans le Jazz….

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Ses pages sur Houellebecq sont drôles et tristes, les reproductions des articles écrits à partir de son lit remuent, les « portraits » qu’il dresse, soit des membres du corps médical (ahh la chère chirurgienne Chloé… ou Denise, sa kiné….), des policiers garde de corps, de certains de ses ami(es) et/ou de ses camarades d’hospitalisation sont d’une justesse criante et d’un réalisme éblouissant, et sa manière de parler de sa reconstitution, son chemin de croix pour se retrouver (même s’il est un « autre » – belle idée de faire marcher Monsieur Tarbes – son « nom de code aux Invalides –  à côté de Phlippe Lançon -)  sans fioritures, sans apitoiement, force le respect et l’admiration et est d’une belle littéralité.

Le lambeau, son « escalope » qu’il porte pour la reconstitution (avec un de ses péronés) de son visage détruit par les assassins de l’équipe de Charlie Hebdo, vous fera peut-être se dresser quelques poils…:

« ...pour la bonne compréhension de ce qui va suivre, il suffit de savoir que ma mâchoire inférieur ayant largement disparu, on avait greffé à la place mon péroné droit, accompagné d’une veine et d’un bout de peau de jambe qui, sous le nom de palette, me tenait lieu de menton. Deux ans et bien des opérations plus tard, on allait gonfler la peau du cou, grâce à un expandeur en silicone qu’on y avait installé et qu’on allait peu à peu remplir de sérum physiologique, puis tirer cette peau de pêche, qui transformait le bas de mon visage en patchwork. Ainsi aurais-je de nouveau un menton à peu près uni, avec une barbe destinée à masquer  les cicatrices, et non quelques longs poils éparse, comme on les a sur les mollets (p. 228)

Pourtant ils sont plutôt rares ces passages jargonnant, il y davantage de passages réflectifs sur le(s) ressenti(s) comme ici :

« Aucune émission de cuisine télévisée – et il’y en a d’excellentes, quoique toutes exagérément bavardes, cherchant à compenser ce qui ne peut être mangé par ce qui ne mérite pas forcément d’être dit – ne m’a jamais donné autant de joie concrète que le premier aliment ingéré (difficilement) par la bouche, après deux mois d’alimentation exclusivement par sonde. C’était un simple yaourt nature, avec un peu de sucre, comme à la cantine : une sorte de madeleine hospitalière hors du temps. Une aide-soignante me l’a soudain apporté, un jour vers 15 heures, avec ce naturel jovial et parfois brutal, faute de temps, qui caractérise l’hôpital : comme si ce yaourt, qui n’avais jamais été là, dans ma chambre, m’y attendait en réalité depuis toujours. ce n’est pas seulement le patient qui patiente. C’est le monde autour de lui. L’infirmière et l’aide-soignante font la navette entre les deux attentes. Elle font peu à peu entrer le monde du dehors, devenu mystérieux et lointain sur instruction de l’invisible médecin. Le patient, qui a tous les âges, accueille tout avec gratitude, avec angoisse. J’ai accueilli le yaourt.  » (p. 400)

Il a sa manière à lui à décrire les va-et-vient dans les couloirs d’hôpital avec la « potence » dont les roues grincent, les sondes gastriques, les difficultés de vascularisation des greffes …. et toujours – pour nous « reposer  » ? –  ces retours dans son passé…. sans euphémiser ses (houleux et ardentes) relations avec  sa « maitresse-femme » Gabriela – vivant en train de divorcer à NY mais présente pendant pas mal de temps auprès de lui, mais sans être capable de comprendre (réellement) ce que Philippe L. traverse.

A lire absolument (quand on est loin d’un hôpital – sauf peut-être pour y puiser des forces, mais je dis ça puisque je suis en forme (en santé).  Lançon décrit les relations complexes professionnelles et humaines au plus près de l’intime du malade/convalescent). Il nous fait la visite de l’univers de l’hôpital, des malades et de la maladie (que je ne connais finalement que de loin, lors de visites d’ami/proches opérés/soignés), nous présentes des femmes et des hommes animés d’une passion et d’un dévouement incroyable….

Je peux tout a fait m’imaginer des lecteurs/-trices qui seront rebutés par cette concentration « sur soi », finalement il ne parle quasiment que de lui, que ce ne serait pas un Proust introspectif qui veut …. pas d’attaque, ni d’esprit de vengeance vis-à vis des djihadistes et/ou l’Islam, pas d’analyse non plus (ce sera pour une autre fois ?) Moi, cela ne m’a pas gène un seul moment…

Celui qui ne veut pas lancer à le lire, qu’il aille sur le site de France Inter pour écouter en podcast la lecture d’extraits de ce livre par Guillaume Gallienne (un régal qui fait entendre la belle écriture portée par une belle voix):

https://www.franceinter.fr/embed/player/aod/3d7825df-1182-49d3-95dd-35f51d90afee

 

 

PS – Pour finir un drôle d’article sur les photos de la couverture du livre « Le lambeau » sur Instagram..

Entre deux selfies, la couverture crème apparaît dans le petit carré réglementaire, avec sa ribambelle d’émojis et de hashtags : #sundaymood, #teatime, #Ilovebooks, #livreaddict… Sur certains clichés, le livre se trouve artistiquement mis en scène, sur une pelouse vert tendre ou au bord d’une piscine, entouré d’un mug et d’une jolie bougie parfumée, caressé par des ongles manucurés ou des pétales de fleurs séchées, et même tatoué d’un baiser au rouge à lèvres.

https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20180912.OBS2249/entre-deux-selfies-en-bikini-que-fait-le-lambeau-de-lancon-sur-instagram.html

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Vedro con mio diletto

La différence entre le chant et l’interprétation ?

Je suis accro – devinez de quelle version ?

Jaroussky

Orlinski

Bartoli

 

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My Ladies Rock

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My Ladies Rock – Chorégraphie de Jean-Claude Galotta à la MC2 de Grenoble

« My » = « mon interprétation/ma lecture de… »

« Ladies Rock » = quelques grandes voix féminines du rock des 60-70-80th (les défricheuses du rock, les combattantes et/ou guerrières » (le programme dixit).

Avec des amis (on était à 8) une soirée qui a plu à presque tout le monde d’une manière ou l’autre.

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D’après L. et moi la grammaire de la danse était trop « sage », répétitif – à part quelques mouvements d’ensemble et/ou deux « pas de deux » notamment avec Lilou Niang, une danseuse d’une sensualité époustouflante….

Lilou Niang

Une belle série musicale de Brenda Lee à Aretha Franklin en passant par Nina Hagen, Patti Smith, Marianne Faithfull, Lizzy Mercier Descloux, Nico etc… pour finir avec Nina Turner…

Il faut bien le dire, la musique n’a (presque) pas pris de rides…. et a réveillé pas mal de souvenirs (au moins dans mon cas)… tandis que la danse ne m’a pas enthousiasmé (je dois vraiment avoir un problème avec ses chorégraphies – ahh ces bras levés et tendus (sans grâce dans des mouvements souvent assez saccadés) – et que dire des scènes de kamasutra simulées (« le cheval infernal » & « le singe ») pour souligner encore le côté libération de femmes… hmmm! Ce qui s’est rajouté aux textes illustratifs sur l’importance des femmes….

Sur 8 on était donc 6 d’avoir passé une « excellente soirée qui n’a pas durée assez longtemps »…. toutefois on était tous d’accord que la musique donnait envie a) de danser, b) de se replonger dans la musique des 60th…

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PS Mon ami L. me le rappelle à l’instant : « j’ai vu de la créativité. Dans un dernier élan Monsieur Gallota nous a offert 5 minutes d’imagination et de fraîcheur ! Viva Pontcharra ! Le groupe portait un nom révélateur ? Nextape.  » En effet, en 5 minutes ce groupe de Hip-Hop invité par M. Galotta a offert humour et créativité.

Libération en a parlé aussi du spectacle donné au Rond Point à Paris et livre un peu une « autre » explication à mes bafouilles.

Libération :

My Ladies Rock, deux ans après My Rock construit autour de 13 morceaux phares et autant de vignettes chorégraphiées, poursuit avec les mêmes principes. L’homme a de la suite dans les idées, ayant compris entre-temps que «les femmes avaient exercé une influence sur cette musique plus grande encore que ce que je croyais», dit-il dans l’interview qui tient lieu de notes de programme. S’ensuit une succession de tableaux illustrant la part féminine dans le rock, d’après la vision du maître de cérémonie dont la voix donne le diapason à la manière de fiches Wikipédia, tandis qu’en toile de fond s’affichent des clichés de ces rockeuses. Wanda Jackson, Brenda Lee, pour commencer par les pionnières, celles qui «n’y sont pas allées avec le dos de la guitare» (sic).

Le dispositif va se répéter pour d’autres, dans un monologue pédagogique qui laisse peu d’espace à la suggestion. Ça n’est pas l’enjeu de tels ébats, dont on perçoit trop vite les ficelles : chaque chanson va générer une chorégraphie parfaitement raccord avec les lieux communs qui lui sont depuis des années associés. Torpeur mélodramatique pour Sister Morphine de Marianne Faithfull, élans sensuels pour Baby I Love You d’Aretha Franklin, reine de la soul dont on se demande au passage ce qu’elle fait dans cette histoire de rock. Ce n’est pas la seule : Joan Baez est ainsi convoquée pour chanter Swing Low, Sweet Chariot, autrement dit du negro spiritual par l’une des voix du folk ! En revanche, pas une trace de celles qui peuplent le rock depuis vingt-cinq ans. Passons.

Aucune mise à distance ici, la scénographie colle à l’excès à l’objet dans un naturalisme illustratif : quand vient l’heure de Nina Hagen, on laisse voir un sein percer sur fond de résilles trouées ; pour Siouxsie, le look gothique est de rigueur ; pour Janis Joplin, tout le monde se drape façon hippie. Tout est conforme à l’image communément admise, rien n’est laissé à l’imaginaire. A force de vouloir démontrer plus que de juste montrer, quitte à enfiler les évidences textuelles et contextuelles, le chorégraphe parvient même à masquer la qualité des danseurs : de beaux mouvements collectifs, mais aussi des solos, duos… On ne voit plus que les limites d’un tel exercice qui, dans un zèle opportuniste, se termine par un rappel sur la place des femmes dans nos sociétés, juste après la version de Proud Mary par Tina Turner. Sans mentionner que celle-ci fut battue par son mari Ike Turner. Pas sûr que le public de scolaires – présent aux côtés d’un autre, bien plus âgé – le sache, et tant qu’à tout dire, pourquoi faire l’économie de cette histoire ? Non, décidément, rien ne va dans cette chorégraphie.
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Le cœur blanc

Une petite sortie au pied de la Montagne de Lure ? Le plateau d’Albion ? Mais sans les attraits touristiques, plutôt du point de vue des saisonniers ?

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Catherine Poulain vous l’offre – récolte des asperges (blanches et vertes), melons, fraises, fleurs de tilleul, olives, cerises, abricots, raisins, … là on les ramasse, cueille, trie… et on  se fatigue avec eux….

Nous serons au plus près de Rosalinde, Acacio, Thomas, Esméralda, Césario, Mounia (Moonface), Loulou  & les autres …. Avec son écriture « sensorielle » et « charnelle » l’auteure du phénomène éditoriale « Le Grand Marin » nous fait vivre le quotidien des journaliers – des corvées, les soirées/nuits de beuverie (je n’ai pas compté les canettes…), d’amours torrides, enfumés, conditions de vie digne d’un pays en voie de développement…

Extrait d’entretien avec l’Express

« J’ai voulu écrire une histoire sur le désir, ce ‘sale désir, sournois, menteur, qui s’impose toujours, envahit, investit, serpent qui paralyse, jusqu’à sa chute qui vient toujours’. Tous ont ce désir qui les tue : le désir de justice, le désir de l’ailleurs, le désir d’aller plus loin, le désir des morsures du soleil ou de celles des hommes et des femmes. Comme tous ces saisonniers vivent avec leur corps en pleine nature, ils ont ce côté animal qui, à mes yeux, est normal. Nous étions parfois comme des petites bêtes, très isolés du monde. Et ces corps vivants ont des odeurs, des effluves, de tabac, de fruits rouges, de sueur, d’alcool, je suis contente de les avoir évoquées, elles font partie du monde. »

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« Le Grand Marin » était centré sur la narratrice, là le livre-récit-roman devient polyphonique et perd – au moins pour moi – en force, puisqu’il y aura de redites (qu’on peut expliquer par une certaine monotonie de la vie de ces ouvriers (qu’on ne voit pas et qu’on ne veut pas voir/accepter dans les bars des villages (pou les campings..) en période de venue des touristes….

«  »...c’était nous. Nous qui finirions dans des cabanons pourris, qui mourrions dans le feu de l’été ou la solitude de l’hiver, dans le travail et dans l’alcool. Ceux dont on ne veut pas dans les douches du camping, des fois qu’on contaminerait le site ou que ça fasse trop mauvais effet pour les touristes… » (p. 115)

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Toutefois parfois des pages d’une beauté sidérante, notamment quand Catherine P. décrit la nature ou laisse libre cours aux femmes pour décrire leur attirance (et parfois la répulsion/peur des hommes), la mort de l’un, la disparition de l’autre, les désillusions, les espoirs, la dureté des saisons…

« Mais moi je me rappelle que je me suis vue vieille dans un miroir écaillé il y a à peine une heure, que ma chute a commencé, je me défais, ces rides très fines qui me viennent autour des yeux, les plis des sourires devenus fissures sur ma peau d’abricot – le cadeau d’amour du soleil – oh non je n’ai pas envie de faire ma faraude*, je fixe mes pieds poussiéreux dans mes sandales usé&es, je dis seulement – Oh je ne crois pas.… » (p. 216)

*= me pavaner, parader….

On dirait Florence Aubenas qui rajoute un kilo de plumes de poésie et d’envolées dans ces textes sur les laissés pour compte ou marginaux (volontaires)…

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Et je termine ce petit survol de ce livre dont la fin, après un grand incendie ravageant les coteaux, reste ouvert (vers un 3e livre ?) avec une photo d’un plaqueminier  (la cabane de Rosalinde se trouve à l’ombre d’un…)… Je ne suis pas aussi enthousiaste  que pour Le Grand marin, mais C. Poulain a une très très belle plume qui sort totalement de tout venant de l’Edition actuelle.

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« Dope ou ecstasy » ou « poitrine ou seins » – that’s the question ….

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Trop de travail cette semaine – donc je me limite à la reproduction de deux textes qui valent bien leur pesant de cacahuètes.

La Maison internationale des littératures à Bruxelles

avait invité des traducteurs à traduire une nouvelle (du flamand en français – je ne peux cependant pas vous proposer la version flamande). Mon ami-collègue Dominique Jonkers y a participé et sa version a été publiée avec celle de Guillaume Deneufbourg (sur 11 participants) !

La lecture des deux textes est un exemple réjouissant de ce que peut/sait le traducteur, l’importance de la créativité dont nous devons faire preuve…. Regardez juste les deux propositions de la 1ere phrase :

  1. « OK, j’avoue, c’est en partie à cause de la nuit dernière. C’est pas que je la regrette, faut aussi savoir prendre du bon temps. »
  2. « Bon, d’accord, la nuit dernière y est pour quelque chose — non pas que j’aie des regrets, faut bien que je vive ma vie, moi aussi. »

  et le reste est du même acabit…. un vrai atelier d’écriture !!

https://www.passaporta.be/nl/magazine/found-in-translation-annelies-verbeke-1?fbclid=IwAR0XFCi_eP9NcDFQ2BjfUTexm3Ycgl1HxunIFawhVKFidZeThZmiNyXnIug

Onze lecteurs enthousiastes ont répondu à notre invitation à traduire la nouvelle « In Hamelen » de l’auteure flamande Annelies Verbeke, issue de son dernier recueil Halleluja (éditions De Geus, 2017). Après avoir participé à notre atelier de traduction en présence de l’auteure et de sa traductrice française Françoise Antoine, ils ont eu l’occasion de proposer une seconde version améliorée, en profitant de ce qui avait été dit. Les textes de Dominique Jonkers et de Guillaume Deneufbourg ont ainsi été retenus pour une publication dans ce Magazine. Félicitations de Passa Porta !

Françoise Antoine : « Traduire cette nouvelle d’Annelies Verbeke n’était pas une mince affaire. Le vocabulaire utilisé par l’auteur est relativement neutre, mais le ton est rapide, tandis que l’atmosphère oscille entre désespoir, grotesque et absurde. La tentation est forte en français d’employer un registre familier, voire argotique : mais jusqu’où aller ?

Puisqu’il n’y a guère de réponse tranchée, nous avons choisi deux excellentes traductions aux partis pris différents, de la plus fidèle au texte original à la plus libre. Malgré leur approche particulière, toutes les deux présentent une grande cohérence interne et ont la capacité de rendre les états d’âme variés du personnage de la nouvelle. »

Comparez les deux versions ci-dessous !

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Annelies Verbeke
Traduit par Guillaume Deneufbourg

OK, j’avoue, c’est en partie à cause de la nuit dernière. C’est pas que je la regrette, faut aussi savoir prendre du bon temps. Le Baron de Münchhausen s’était débrouillé pour en avoir et mon problème, avec la MDMA, il vient pas de la dope elle-même, mais plutôt que je peux boire autant d’alcool que je veux quand j’en ai pris, j’arrive jamais à saturation – en même temps, ça date pas d’hier, j’ai pareil avec la coke. Donc oui, c’est ma faute, j’aurais pas dû descendre tous ces cocktails, mais sinon, pour le reste, j’en encore bien kiffé la soirée : j’ai passé mon temps à faire des tresses avec les poils de bras du baron, et lui, il arrêtait pas de m’embrasser sur les tempes, la bouche et les épaules, pendant qu’on se serrait l’un contre l’autre, qu’on dansait. Puis il y a eu cette promenade, on a dû rentrer dare-dare à la maison à cause de cette bonne femme, cette Katia, je me souviens plus du nom de son personnage – celle avec sa cuillère en bois – Dame Holle ou un truc du genre. Mais bref, elle était pas son personnage hier soir, on avait tous quartier libre, elle était au restaurant, déguisée en elle-même donc, et elle poussait son mari du coude en montrant du doigt dehors, vers nous, sur le trottoir, le baron pissait sur l’asphalte, il dessinait une montgolfière, mais ça se voyait pas tellement à cause de la pluie. Je voyais déjà le truc venir, j’allais terminer chez lui, mais c’était pas le problème, pas plus que son bide – il m’avait demandé avant si je le trouvais pas trop gros – j’aime encore bien ça moi, les bedons, je suis même restée couchée dessus un moment, ventre contre ventre, en croix, il me caressait les fesses, c’était bon d’ailleurs, je m’en souviens ; par contre, pour le sexe après, ce sont des choses qui arrivent, mais pas moyen de me concentrer, j’étais assise sur lui, et lui il était comme plusieurs mètres en dessous, à un moment donné, son crâne avait carrément la taille d’une tête d’épingle, trop zarbi. Je sais pas non plus quand je me suis endormie, je me souviens juste que le baron se moquait le lendemain, il disait que je devais aller bosser, mes yeux ronds, oh-oh-oh, le faisaient marrer, ah-ah-ah, et j’aurais trouvé ça drôle aussi s’il ne s’était pas fendu juste après d’un vilain rire gras. Je rentre donc à Hamelin, et à mon arrivée, Claudia me fait savoir que c’est plus la peine de venir à partir de la semaine prochaine, bim, dans les dents, sans prévenir, ils ont plus besoin de moi ici, terminé, fini, das Ende ! Je vois qu’elle fait la tronche ; c’est clair, quelqu’un est venu se plaindre, peut-être Dame Holle, et si c’est ça, le baron a du souci à se faire, mais je l’appelle pas car ce matin, c’était moche. Je cherche pas non plus à en savoir plus, je demande pas à Claudia de quoi je vais vivre moi maintenant, je lui pose même pas la question « Und was mit meinem Deutsch? Et mon allemand alors ? Je suis venue là pour apprendre l’allemand, non ? » Je lui demande rien, car une seule pensée m’occupe l’esprit, elle est très claire, limpide : on revient pas sur une promesse faite à une joueuse de flûte ! Je suis donc virée après quatorze jours de taf, et si je veux avoir ma paie, va même falloir finir la semaine dans cet accoutrement, jouer la même rengaine sur ma clarinette, aller toucher le fond, ça risque de laisser des traces. J’envisage à nouveau d’envoyer un message au baron, je ressens monter en moi un Besoin, un Besoin impérieux qui me submerge, mais je vais m’abstenir et ce besoin se transformera en Manque, et qui sait, je me mettrai peut-être enfin à pleurer, puis j’aurai une sorte de catharsis, va savoir. En attendant, je m’en tiens à deux verres de vin blanc pour faire passer ma gueule de bois. À peine une demi-heure plus tard, alors que je joue de ma clarinette, assise sur mon escabeau près de l’Hôtel de ville, je la vois se diriger vers moi. On peut pas en vouloir à une gosse, en général c’est la faute de ses parents, et ceux-ci font clairement pas exception. La dégaine de la troupe vaut le détour, donnez-moi une ambiance, un seul mot, deux syllabes : l’en-nui ? Banco ! Le père est la preuve vivante qu’on peut devenir riche avec un petit pois dans la tête et des goûts de chiottes et, ragaillardi par cet aboutissement, le mec ne rêve plus que d’une chose, s’enfiler une Porsche – il se voit encore, à cet instant précis, ouvrir le bouchon du réservoir, y introduire sa queue en érection et décharger la purée dans la seconde. La mère grimace en regardant autour d’elle, franchement, l’an prochain ils retourneront à Disneyland Paris. Je peux pas vraiment lui donner tort, cette Deutsche Märchenstrasse, cette fameuse route des contes de fées, c’est le comble du kitsch, elle me donne aussi la nausée, tout comme cette langue, mais pourquoi ai-je voulu l’apprendre ? Hamelin ! Hamelin ! Ville du joueur de flûte, dans le beau pays du Weserberg ! Malgré mon mal de crâne, je souffle dans ma clarinette, et par chacun de mes pores, jaillit ce même message, que je veux leur transmettre par télépathie : Passez votre chemin ! Grimm-Grimm ! Laissez le joueur de flûte en paix ! Mais rien n’y fait, ils ne passent pas leur chemin, ils restent plantés là, à me regarder d’un air compatissant, la fillette en premier, c’est la pire des trois : une gamine de neuf ans qui joue les bébés par soif d’attention, qui fait l’innocente en vous regardant d’un air glacial, une sale gosse qui demande d’une voix criarde : « Maman, c’est qui ? » La mère hausse les épaules, le père répond : « Der Rattenfänger, le joueur de flûte, mon ange » Et puis l’enfant, les yeux encore plus écarquillés, plante son regard encore plus glacial dans le mien : « Mais papa, le joueur de flûte, il n’a pas de poitrine, si ? » Et ils se tordent de rire, les deux géniteurs, ils se bidonnent, le père va s’en décrocher la mâchoire, la mère est au bord de l’asphyxie, elle tape des pieds, s’évente le visage. Mais quelle enfant extraordinaire, à peine sur cette planète et déjà si pervertie, il fallait le faire, et ils y sont parvenus ! Sa mère, tellement fière, s’apprête à expliquer à sa progéniture que dans la vie, certaines grandes personnes doivent se satisfaire de sales boulots parce qu’elles n’ont pas bien travaillé à l’école, et le père veut ajouter que rien de tel ne lui arrivera, qu’ils veillent sur elle. Mais ils n’y parviennent pas, car ma clarinette couvre les voix de toute la famille ! Et même de tout Hamelin ! Je joue si fort qu’ils doivent se boucher les oreilles, mari, femme et enfant, et ils ont beau courir, je cours plus vite encore, soufflant de toutes mes forces, jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils ne m’échapperont pas, que je suis devant eux, ils rebroussent chemin, repassent devant mon escabeau, Claudia se précipite hors de son bureau, d’autres la suivent, en cortège affolé, ils font demi-tour, mais je suis plus rapide, je les dépasse et me poste à leur tête. Il me reste à les précipiter dans un ravin ou une rivière, à les conduire dans une grotte qui se refermera sur eux, mais l’orientation dans l’espace n’a jamais été mon fort, et je les conduis aux toilettes du personnel, dont j’ai encore la clé. Et là mes lèvres me tordent, ma bouche flanche, mes poumons s’essoufflent, les larmes perlent, à cet instant, je veux les retenir, mes larmes, mais je me dis aussi, finalement, que tout ceci, n’est qu’un commencement.

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Annelies Verbeke
Traduit par Dominique Jonkers

Bon, d’accord, la nuit dernière y est pour quelque chose — non pas que j’aie des regrets, faut bien que je vive ma vie, moi aussi. Le Baron von Münchausen s’était débrouillé pour en trouver et mon problème, avec l’ecstasy — et c’est pas la première fois que je m’en rends compte — c’est pas la came en elle-même, mais c’est que je peux continuer à boire quand j’en ai pris, c’est pareil avec la cocaïne, zéro sentiment de satiété côté alcool. Bon, d’accord, c’était ma faute, pour les cocktails, j’aurais mieux fait de m’abstenir, mais la nuit était si belle : je passais mon temps à tresser des rastas avec les poils des bras du Baron, et lui passait son temps à me couvrir les tempes, la bouche et les épaules de baisers pendant qu’il me tenait dans ses bras, pendant qu’on dansait ; et puis il y a eu cette promenade, on a dû galoper jusqu’à la maison à cause de cette bonne femme qui était là, cette Katia, merde, j’ai oublié le nom de son personnage de conte de fées, celle avec sa grande louche, c’est Dame Holle ? En tout cas, hier, elle n’était pas son personnage, nous avions tous congé et elle était au restaurant, en civil, à donner des coups de coude à son mari et à nous montrer du doigt, dehors ; le Baron pissait, traçant une montgolfière sur l’asphalte, on n’en voyait rien parce qu’il avait plu. Ça commençait à prendre forme que j’allais dormir chez lui, c’était pas ça le problème, pas plus que sa bedaine – il me l’avait demandé, s’il n’était pas trop gros à mon goût – moi, je trouve ça génial, un ventre comme ça, j’ai passé un long moment couchée en travers sur son ventre, pendant qu’il me caressait doucement les fesses, c’était agréable, je m’en souviens, mais alors pour ce qui est du sexe, vraiment, ça arrive, j’arrivais pas à me concentrer, j’étais à cheval sur lui, mais il avait l’air d’être couché des mètres et des mètres plus bas, sous moi ; après un moment, sa tête avait rétréci jusqu’à la taille d’une tête d’épingle, c’était vraiment bizarre. Je ne sais plus exactement quand je me suis endormie, par contre, je me souviens que le matin, le Baron n’arrêtait pas de me pointer du doigt – que j’allais devoir retourner au boulot avec ces yeux tout écarqui-hi-hi-hi-hillés, et moi aussi, j’aurais trouvé ça très drôle s’il n’avait pas rigolé d’un air si vachard. Me revoilà donc en route vers Hamelin, je m’annonce au bureau, et cette Claudia de mes deux me fait savoir qu’on se passera de moi à partir de la semaine prochaine, comme ça, sans prévenir, plus besoin, ma contribution, c’est fini ; « la fin » ! Et elle a le regard si sournois que je sais qu’il a dû y avoir un truc comme une réclamation, peut-être de Frau Holle ; si c’est ça, le Baron peut en faire son deuil aussi, mais je ne l’appelle pas, parce que ce matin, c’était moche, et je ne demande pas à Claudia s’il y a une raison, je ne demande pas de quoi je vais devoir vivre, je ne demande même pas « Et je fais quoi, pour l’allemand ? Merde, je suis venue ici pour apprendre l’allemand, non ? » ! Non, je n’ai qu’une seule pensée, très cadrée, très claire : au Joueur de flûte de Hamelin, on ne fait pas de promesses sans les tenir. Me voilà renvoyée, et si je veux toucher mes deux semaines de paie, je dois continuer de m’afficher en public avec ce même costume grotesque, de jouer la même rengaine sur ma clarinette, je touche le fond, là, ça va me marquer à vie. J’envisage d’envoyer malgré tout un message au Baron, car je sens sourdre en moi un Besoin, je suis envahie par ce Besoin, mais je vais la fermer, et le besoin se transformera en Manque, et qui sait, peut-être alors pourrai-je pleurer un peu, peut-être y aura-t-il une espèce de catharsis – c’est ce que je me dis, et allons-y pour deux verres de vin blanc, pas plus, pour soigner ma gueule de bois. Même pas une demi-heure plus tard, je la vois se diriger vers moi, je suis sur mon escabeau à jouer de la clarinette, près de l’hôtel de ville. On ne peut pas en vouloir à une gosse, c’est souvent la faute des parents, et ici, c’est vraiment ça. Faut les voir se traîner jusqu’à moi, toute une famille qui porte son humeur sur le visage, un mot, deux syllabes – l’ennui. Bingo ! Le père a montré au monde qu’on peut devenir très riche avec une activité cérébrale en veilleuse et un manque total de goût ; depuis cet exploit, son seul fantasme consiste à vouloir enculer une Porsche ; même maintenant, dans sa tête, il dévisse le bouchon du réservoir, il y plante son érection et jouit pratiquement dans la seconde. La mère jette un regard réprobateur autour d’elle, l’an prochain, ils retourneront à Disneyland Paris, c’est mieux. Je ne peux même pas lui donner tort ; j’en peux plus de cette Route des contes de fées, là, tout de suite, le kitsch me donne envie de gerber, la langue aussi, mais pourquoi j’ai voulu apprendre l’allemand, bon sang ? « Hamelin ! Hamelin ! La ville du Joueur de flûte, dans le pays du Weserberg ! » La tête en feu, je souffle dans ma clarinette, tandis que chaque pore de ma peau exsude un unique message télépathique : « Passez votre chemin ! Foutez la paix au Joueur de flûte ! Grimm – Grimm ! » Mais ça, passer, me foutre la paix, ils ne le font pas. Ah non, ils ne le font pas. Ils restent là à me regarder d’un air apitoyé, et la pire des trois, c’est la fillette : je m’en rends compte maintenant, une de ces gamines de neuf ans qui, par goût d’attirer l’attention, joue parfois au bébé, à l’innocence, alors même qu’elle te lance un regard glacial, une sale gosse, avec une petite voix perçante, qui demande : « Maman, c’est qui ? » À quoi la mère hausse les épaules, et c’est le père qui répond : « Le Joueur de flûte. » Et la même gosse, encore, le regard encore plus rond et encore plus froid planté dans le mien : « Mais Papa, le Joueur de flûte de Hamelin, il a pas de seins, si ? ». Et les parents trouvent ça tordant, tous les deux, le père rit à gorge déployée, la mère trépigne, elle hyperventile, le visage dans les mains. Ah, cette enfant, quelle merveille, à peine sur cette planète et déjà si pervertie, ça demande du travail, mais ils y sont parvenus. Bouffie de fierté, la mère est sur le point d’expliquer à son rejeton qu’il y a des gens qui doivent accepter n’importe quoi comme boulot, même le plus bizarre, parce qu’ils n’ont pas bien travaillé à l’école, et le père va renchérir, expliquer que ça n’arrivera jamais à sa petite chérie, mais je les en empêche, je couvre les voix de toute la famille ! De tout Hamelin ! Je les oblige à se boucher les oreilles, l’homme, la femme et l’enfant ; où qu’ils courent, j’y cours plus vite, je cours en soufflant à perdre haleine dans mon instrument, devant eux, jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils ne m’échapperont pas, que c’est moi qui les mène, où je veux, sur tout le chemin du retour, au-delà de mon escabeau ; Claudia aussi sort en trombe de son bureau, d’autres gens suivent le mouvement, c’est tout un cortège affolé qui se retourne, mais je suis plus rapide, je les dépasse en courant et je les mène de nouveau. Il n’y a plus qu’à les attirer vers un ravin ou une rivière, une grotte qui se refermera sur eux, mais l’orientation dans l’espace n’a jamais été mon fort, alors je les entraîne aux toilettes du personnel, j’ai encore la clé. Mais là, mes lèvres se tordent en une grimace, ma bouche m’abandonne, mes poumons s’essoufflent, et voilà qu’arrivent les larmes, les voilà, juste maintenant, et je me dis, pas maintenant, mais aussi, je me dis : c’est un début.

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Peter Stamm – Lectures et vies parallèles & doubles

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« La douce indifférence du monde » (Die sanfte Gleichgültigkeit der Welt) – très bien traduit par Piere Deshusses

Pour une fois un « exercice » un peu particulier.

La Bibliothèque Internationale de Grenoble a bien voulu me prêter (merci B. !!)  le « dernier né » de Peter Stamm dont la version française traduite par P. Deshusses fait partie des sorties de la rentrée d’automne 2018.

J’ai donc lu le livre (en allemand svp) et chaque fois quand je me suis dit/demandé « alors, tu traduirais ça comment ? » j’ai regardé/vérifié sur les pages françaises …. sans que cela m’aurait gêné  dans le processus de lecture (le(s) livres sont assez courtes 142 p frç et 156 p all).

Présentation de l’Éditeur (4e de couv’) :

Un homme donne rendez-vous à une femme prénommée Lena dans le grand cimetière de Stockholm. Cette femme est une inconnue, mais elle rappelle intensément au narrateur la jeune femme dont il a été très amoureux il y a une vingtaine d’années. Cette dernière s’appelait Magdalena, était comédienne, elle aussi avait joué Strindberg. Après leur rupture, le narrateur a écrit un livre sur les trois années qu’ils ont vécues ensemble et il veut en donner les détails à l’inconnue de Stockholm.
Ce récit de Peter Stamm ciselé en 37 petits chapitres, dont le titre rappelle « la tendre indifférence du monde » évoquée par Albert Camus à la fin de L’Etranger, est d’une vertigineuse intelligence.
Peter Stamm décrit avec des mots simples, étudiés, ce moment de tourbillon fondamental où le sens de notre identité vacille, un théâtre de l’intime où le trouble règne.

J’ai cru lire une variation de « Le désert de miroirs » (Mein Name sei Gantenbein)  de M. Frisch et ressentais une proximité avec son »Montauk » (le « vieux » qui rencontre une jeune femme…) .

L’homme est un écrivain (raté) qui croit reconnaître dans une femme-actrice vue au théâtre la femme qu’il a aimé (et quitté) dans son passé. Et vu que peu avant il aura rencontré son « double »n, en plus jeune, il va être convaincu que sa propre vie se répété (avec des variations). … ce qui offre au lecteur un narrateur qui écrit un livre devenant réalité, une réalité qui se superposera sur un passé réellement vécu (et que parfois on souhaiterais changer/modifier/revivre).

Il raconte – lors d’une promenade notamment sur le cimetière de Stockholm – cette livre-vie à l’inconnue, qui elle va lui raconter « sa » vie (intime), les deux constatent qu’ils ont vécu les mêmes choses (avec des variations)… mais c’est lui seulement qui saura comment tout terminera pour Madame….

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Dans un récit hyper-construit – peut-être même trop – Stamm rabote, réduit littéralement la langue jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la réalité nue, dépourvue de toute fioriture…. en effet les adjectifs ou rajouts adverbiaux verbieux ne sont pas légion chez lui…

Un livre pour remplacer un cours de philosophie sur l’Amour et/ou pour jouer avec les possibilités infinies que la vie (vécue ou imaginée) offre à des amoureux…

La part du hasard lors de la « naissance » des sentiments ? Quelle est la part la direction dans laquelle un des deux amoureux veut diriger/pousser le couple ? Quel est le degré de la liberté de chacun ? La part de la prise de pouvoir sur l’autre (diffus, ouvert, sous-jacent, inconscient…) …. Se pose ainsi p.ex. la question autour du constat suivant :

« ..Das sei die reinste Liebe, wenn man jemanden besitze. Weil die Liebe dann kein Gegengeschäft sei, weil man dann nicht liebe, um geliebt zu werden…

…que c’était l’amour pur quand on possédait quelqu’un. Parce que l’amour n’est alors pas un commerce all) 

Un livre qui parfois touche à la marge, les abîmes d’un Kafka et parfois sont d’une telle limpidité d’évidence qui mènera à la question « What if…/ Was wäre wenn….? » et « si ma vie était un mensonge, une invention…? »(p. 93)

La traduction rend parfaitement le récit imprégné de mélancolie, regrets, pente de la vie, la mémoire (et ses défaillances – et les ré-écritures que cela amène)…

Peu de phrases que j’aurai souhaité changer (en français) :

« Er schreibt über Sie, nicht wahr?, fragte ich. Und wenn?, sagte Lena. (p.41)

« Il écrit sur vous, c’est ça? Et alors? dit Lena. (p. 38)

Le « alors » personnellement je ne sens pas qu’il dit « et si c’était le cas ? » mais je peux me tromper.

P. Deshusses gomme parfois des « légèretés » telles que

« Ich fand viele Klassiker….. aber auch neue Sachen, zerlesene Taschenbuchausgaben… » (p. 66) 

Il y avait beaucoup de classiques… mais aussi quelques parutions plus récentes, des éditions de poche toutes écornés…(p. 58)  

« Parutions » est nettement plus « élégant » que «  »trucs » et « écorné » un terme simple pour « mon » choix  : « usée à force d’avoir été lue et relue »…

Mais ce n’est rien par rapport à un formidable travail qui mérite bcp de lecteurs.

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Vu que des (détails d’) œuvres de la peintre E. Peyton se trouvent sur les deux versions (all & frc) j’en met deux ici (tirés de :….https://www.widewalls.ch/artist/elizabeth-peyton/

Elizabeth Peyton – Dreamt Baroque Masterworks, 2014 – image via gladstonegallery (Left) / Parsifal (Jonas Kaufmann and Katarina Dalayman), 2013 – image gladstonegallery (Right)

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Évasion

Et de trois……et de nouveau un grand merci à Jacques Mailhos pour sa traduction !

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Présentation de l’Éditeur 

1968. Le soir du Réveillon, douze détenus s’évadent de la prison d’Old Lonesome, autour de laquelle vit toute une petite ville du Colorado encerclée par les montagnes Rocheuses. L’evènement secoue ses habitants, et une véritable machine de guerre se met en branle afin de ramener les prisonniers… morts ou vifs. À leurs trousses, se lancent les gardes de la prison et un traqueur hors pair, les journalistes locaux soucieux d’en tirer une bonne histoire, mais aussi une trafiquante d’herbe décidée à retrouver son cousin avant les flics… De leur côté, les évadés, séparés, suivent des pistes différentes en pleine nuit et sous un blizzard impitoyable. Très vite, une onde de violence incontrôlable se propage sur leur chemin.

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Très beau troisième roman de cet auteur (lu en un trimestre). C’est le dernier né (qui par ailleurs bénéficie d’une couverture médiatique plus grande (voyez p.ex. la préface de Pierre Lemaitre et les articles dans Le Monde aussi)..

On est en terrain reconnaissable à des km-lumière : style noir-noir et acérée de Whitmer, les flics sous amphet, un directeur de prison tyrannique (et ku-kluxanesque), l’Amérique des délaissés, les conséquences sur la psyché de la guerre du Corée, la violence (chacun est armé dans ce pays…), le racisme latent ou ouvert… et tutti quanti…

Ce qui change, c’est que :

a) la Nature (ici sous forme d’un blizzard de 3e catégorie devient un personnage à part)

b) que au lieu de se centrer sur deux, trois personnes, Whitmer jongle avec une douzaine (bien répartie entre les « chasseurs » et les « chassés) qu’il mélange le tout, rajoute pour chacun des protagonistes des flash-back, épaississants les caractères, donnant des explications plus ou moins fournies sur les actions (et pensées), rajoutant ainsi parfois une goutte de tragique inéluctable supplémentaire et densifiant ainsi le tapis de sang-sueur-larmes….. avec une fin …(ah non, je ne dis rien…. vive la jouissance, pardon les réjouissances)…

Tu es une femme aigrie, dit Howard. Aigrie à l’égard du monde. C’est ça ton problème.
— Non, mon problème, c’est vous. Vous tous. Et elle ne veut pas seulement dire eux tous, dans cette pièce. Elle veut dire eux tous dehors, partout. — Aigrie et desséchée. Tu détestes le monde parce qu’il ne t’a jamais fait mouiller. (Howard ouvre le sac et en sort
un objet long, métallique et moche.) Si tu nous disais plutôt où tu caches ton magot, hein? Tu vas nous le dire, ou on te défonce avec ça, histoire de voir si t’as encore des bouts qui
vivent à l’intérieur.
Elle irradie de mépris par chacun de ses pores, mais on voit à sa tête qu’Howard se trompe. Elle n’est pas aigrie. Elle a juste le cœur brisé par sa vie et par tous ceux qui sont venus à elle en trimballant leur propre cœur brisé, en quête de quelque chose pour l’extirper de leur corps. Mopar se demande si ça a jamais fonctionné.  (p.18)

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Voilou la critique de mon amie Simone (avec pas mal d’extraits dont je reste avare cette fois-ci) qui m’avait donné envie de connaitre cet auteur.

https://lectriceencampagne.com/2018/09/15/evasion-benjamin-whitmer-gallmeister-americana-traduit-par-jacques-maillhos/

J’ai d’abord lu les deux premiers avant de m’attaquer à celui-ci ….  Ce roman est d’une âpreté inexorable   et magnifiquement construit – toutefois je pense que la multiplication de personnages dilue un peu la force qui vous étrangle par rapport à Pike et ou Cry Father…. plus resserrés (sur deux-trois personnages), plus tragédie grec et presque plus intemporelle… ce qui n’enlève rien à la grande force de ce dernier né.

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