World gone by – Ce monde disparu

J’ai fais ces dernier temps pas mal de traductions à partir de l’anglais, je me suis donc senti prêt à lire de nouveau un livre sans traducteur/traductrice (même si les traductions d’Isabelle Maillet, la traductrice attitrée des livres de Denis Lehane n’enlèvent jamais rien au plaisir.

Le roman fait parti de la « série Coughlin) après « Un pays à l’aube », Ils vivent la nuit (ils-vivent-la-nuit – Le film) – les trois romans forment d’une certaine manière une « trilogie » mais se lisent sans problème aucun séparément (et « Un pays à l’aube » est et reste pour moi le meilleur des trois…. j’essaierai de ne pas dévoiler trop du récit (pas de citations, vu que je l’ai lu en anglais).

Présentation par l’Éditeur (Payot-Rivages) 

En 1943, tandis que le monde est en guerre, la Mafia prospère aux États-Unis. Après avoir régné sur le trafic d’alcool en Floride, Joe Coughlin a passé la main à son second Dion Bartolo tout en continuant d’agir comme conseiller pour les gangsters Meyer Lansky et Lucky Luciano. Mais un jour, il reçoit la visite d’un gardien de prison porteur d’un terrible message : un mystérieux commanditaire a mis sur sa tête un contrat dont l’exécution est prévue pour le mercredi des cendres. Joe n’a que peu de temps pour découvrir qui veut sa peau car il ne peut envisager de laisser son fils Tomas orphelin.
On retrouve l’intensité dramatique et la mélancolie propres à Dennis Lehane dans ce roman qui conclut en beauté la trilogie entamée avec un pays à l’aube.…

« Époustouflant, ce duel crépusculaire hante longtemps, comme un générique de fin d’un film de James Gray. » (Elle)

« Un pays à l’aube » (« The given day ») avait traité tellement de sujets (tensions entre les catégories sociales, tensions raciales, pauvreté, instabilité économique, corruption politique (et policière) que le 2e de la trilogie (« Ils vivent la nuit« ) paraissait presque fade à côté. Avec ce « World gone by/Ce monde disparu ») Denis Lehane arrive à nous livrer un roman de gangsters, rappelant parfois – dans les dialogues et le côté tragédie grecque – un « Grandfather/ Parrain » un peu supérieur à une série B.

De fait, parfaitement ancré dans la période de la 2e guerre mondiale (la mafia essaie de profiter de la guerre (la marine américaine a bien besoin de bateaux, non ? – les « krauts » en coulent, les jap’ aussi…) tout en composant avec le manque de « personnel » – les meilleurs de leurs effectifs sont à l’armée, les rouages commencent à grincer, les chefs doivent mettre la main à la pâte et se souiller les mains et sont obligés à faire le meilleur choix possible entre des options parfois plus terrifiantes l’une que l’autre.

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Depuis la mort de sa femme cubaine Graciela, Joe Coughlin (inconsolable) est devenu le Consiglieri des Meyer Lansky, Luciano et consorts tout en élevant son fils Thomas. Il couche avec une femme mariée (tzzz, il n’aurait pas dû vu l’importance du mari), n’est pas raciste pour un sou (pas bien apprécié non plus par la bande de blancs mafioso) et fera de mauvais choix (tactique et moraux).

C’est d’ailleurs en cela que le roman est moins « lisse » que « Ils vivent la nuit« , puisqu’il fourmille de dialogues autour de l’éthique, de la morale, crée des situations de tragédie grecque dans laquelle le personnage centrale Joe pour lequel on pouvait avoir de la sympathie et même admiration devient de moins en moins fréquentable.

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Je parie que le roman très bien construit sera porté à l’écran, il y a tout pour « plaire » :

de belles scènes intimes (il est vraiment doué pour les dialogues), des montées d’adrénaline, des fusillades, des trahisons, une relation père-fils crédible, des fantômes du passé, un contexte historique riche, Cuba et la Floride pour l’exotisme, une femme « fatale », les contours et frontières effacées entre le Bien et le Mal, loin donc d’un noir et blanc (plutôt dans un gris de Richter ) – en effet, il ne suffit pas de regretter ses péchés pour devenir/être un mec de bien…

 

 

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Plateau de la Molière

Première sortie rando – après deux mois de confinement….. Jeudi d’ascension … sous un soleil radieux.

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Durée Durée moyenne: 4h50[?]
Distance Distance : 11.2km  (mon compteur de pas y a vu plutôt 14 km)
Dénivelé positif Dénivelé positif : 564m
Dénivelé négatif Dénivelé négatif : 544m
Point haut Point haut : 1762m
Point bas Point bas : 1297m
Moyenne Difficulté : Moyenne
Retour point de départ Retour point de départ : Oui

Description de la randonnée

Parking : Hameau des Aigaux (à tourner à gauche en arrivant presque sur le plateau du Vercors côté Lans en Vercors.) Parking pas fastoche parce que nous sommes arrivés vers 11h seulement – et d’autres ont eu la même idée.

Par un chemin forestier direction le Gîte d’alpage de la Molière (fermé pour des raisons évidentes!!).

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En arrivant sur le plateau nous montons un petit sentier qui monte en direction du Pas de Bellecombe.

Sur la montée la nature nous offre de belles couleurs (par ailleurs nous n’étions plus habitué aux divers verts exubérants.

Sur la crête direction le Pas de l’Ours (nous avons picknické sur la crête sous les arbres et face à nous le magnifique panorama sur le Belledonne et la ville de Grenoble.

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Continuation sur la crête jusqu’au parking de la Molière duquel se sont déversées des familles qui ont préféré faire une petite boucle (de 1h30).

Retour ensuite sur la belle prairie (les vaches arriveront dans les jours qui viennent.

Une nouvelle halte (pour certains une petite sieste de 30 minutes) sous les arbres qui parsèment la prairie avant de redescendre vers nos voitures.

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Pas mal de monde ….mais pas d' »embouteillage » puisque pas de sentier étroit… Une bien belle amorce de la saison qui, je l’espère , nous offrira encore d’autres belles re-trouvailles.

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Richesse oblige

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Présentation de l’Éditeur (Métaillé)  sur son site

Dans les petites communautés, il y en a toujours un par génération qui se fait remarquer par son goût pour le chaos. Pendant des années l’engeance historique de l’île où je suis née, celle que l’on montrait du doigt lorsqu’un truc prenait feu ou disparaissait, ça a été moi, Blanche de Rigny. C’est à mon grand-père que je dois un nom de famille aussi singulier, alors que les gens de chez moi, en allant toujours au plus près pour se marier, s’appellent quasiment tous pareil. Ça aurait dû m’interpeller, mais ça ne l’a pas fait, peut-être parce que notre famille paraissait aussi endémique que notre bruyère ou nos petits moutons noirs… Ça aurait dû pourtant…

Au XIXe siècle, les riches créaient des fortunes et achetaient même des pauvres afin de remplacer leurs fils pour qu’ils ne se fassent pas tuer à la guerre. Aujourd’hui, ils ont des petits-enfants encore plus riches, et, parfois, des descendants inconnus toujours aussi pauvres, mais qui pourraient légitimement hériter ! La famille de Blanche a poussé tel un petit rameau discret au pied d’un arbre généalogique particulièrement laid et invasif qui s’est nourri pendant un siècle et demi de mensonges, d’exploitation et de combines. Qu’arriverait-il si elle en élaguait toutes les branches pourries ?

Vous vous rappelez peut-être de « La Daronne » que j’appelais alors la « Collectionneuse de feux d’artifices » … et qui va passer sur nos écrans (un jour, quand on aura de nouveau droit aux salles obscures) incarnée par Isabelle Huppert.

Mon « article » pourrait s’intituler « L’élagueuse de l’arbre généalogique« . La narratrice est l’avant-dernière feuille sur une branche de la famille de Rigny… (heureusement Hannelore Cayre nous esquisse page 73 l’arbre généalogique de cette tribu – j’y suis retourné souvent) – et se trouve en ligne direct (disons comme ça – un père peut en cacher un autre, hem!) d’Auguste et de Corentine (l’un de Saint-Germain, l’autre d’une île bretonne) … et le roman nous parle, entre autres, du cheminement d’Auguste en cette année 1870 (le récit débute le 14 juillet – càd 5 jours avant la déclaration de la guerre contre la coalition d’Etats allemands sous la houlette de la Prusse – d’ou le nom « Guerre franco-prussienne » et se termine avec la Commune de Paris – « la semaine sanglante » & l’insurrection qui préfigurera la Révolution russe, entre autres… et se terminera sous la IIIe République).

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Je souligne ce contexte historique puisque je n’ai pas appris ces années-là sous cette perspective là chez moi en Allemagne (drôle pour moi – de voir de l’autre bout de la lorgnette les turpitudes autour de la « dépêche d(e Bad)’Ems » – die Emser Depesche))….

Il n’y a pas que le cheminement d’Auguste et de sa famille qui intéresse Hannelore C. , elle nous propose finalement une double intrigue puisque la narratrice est bien de chez nous, je veux dire de notre époque (le 21e siècle), et elle a la gouaille de l’héroïne de la « Daronne » (par ailleurs, Hannelore C. a bien fait de marquer stylistiquement une forte différence entre le 19e et le 21e siècle – c’est presque un exercice de style, mais qui ralentit et/ou dilue aussi un peu le roman qui finalement court (à mon avis) un peu trop de lièvres à la fois. Je m’explique :

Non content de nous raconter le passé d’une famille ultra-riche (et les méfaits du capitalisme), il s’attaque par le biais de la narratrice, de sa fille Juliette et l’amie Hildegard, à quasiment tous les sujets qui grincent dans les rouages de l’Histoire du 21e siècle : gilets jaunes (tiens!), l’anticapitalisme, la lutte contre les violences faites aux animaux, l’écologie (le gasoil de qualité africaine p.ex.), les paradis fiscaux,  l’handicap et /ou les dérives de l’Art Contemporain (la photographie) – une descente bien noire ou jaune bile dans la FIAC ….

La beauté noire - Ademaïde

La beauté noire – Adelaïde

ce qui approche les 217 pages du roman à thèse (lire les deux pages de « remerciements » à Thomas Piketty, Paul Lidsky, Bernard Schnapper, Gérard Mordillat, Peter Watkins ou/et « même » l’association « Robin des Bois » – ce qui alourdit un peu.

« Il suffisait d’avoir lu Balzac, Zola ou Maupassant pour ressentir dans la chair que ce début du XXIe siècle prenait des airs de XIXe. Il y’avait bien sûr la disparition progressive des services publics, mais pas seulement. …..la part des revenus du travail dans les ressources dont une personne disposait au cours de sa vie s’était mise à reculer pour arriver exactement au même niveau qu’à l’époque de mon ancêtre Auguste. On se surprenait à nouveau à attendre le décès de papa-maman pour s’acheter un logement ou payer les études et l’installation de ses enfants. Et cette tendance n’irait qu’en s’accentuant avec la fin (irrémédiable dans un monde épuisé) de la croissance telle que nous la connaissons depuis la révolution industrielle….La lecture du Père Goriot avec ses impayables conseils de Vautrin à Rastignac pour gravir l’échelle sociale devenait ultra branchée et la vision méritocratique du monde, complètement ringarde. » (p. 161/162)

Ile-d-Ouessant

Le roman se passe donc entre passé et présent, entre Paris et une île bretonne (Ouessant?). Occasion pour décrire (en ce qui concerne 1870) une île de femmes fortes (dont les maris, fils et pères sont souvent parti en mer….)…  C’est que le père d’Auguste charge qqn pour trouver un homme qui pourrait faire office de remplacement militaire pour son fils – et ce « rabatteur » ce trouvera sur cette île (cet aspect de la possibilité de « acheter des hommes » pour qu’ils servent de remplaçants au service militaire – notamment quand il y avait danger de guerre à l’horizon…- m’était inconnu – on parlait alors du « commerce d’hommes ») )

Tirage au sort : C’était rituel : tous les ans les jeunes gens qui avaient fêté leur vingtième anniversaire se retrouvaient au chef-lieu de canton pour le tirage. Un moment chargé d’émotion. Ceux qui avaient tiré les « bons numéros », les plus élevés, se réjouissaient. Quant aux autres, ils avaient la possibilité d‘être « exemptés » ou « dispensés » quand ils pouvaient justifier de leur situation de famille (fils de veuve, frère au service, etc.), de leur métier (instituteur, séminariste, marin), d’une faiblesse de constitution, défaut de taille, etc. En dernier recours, ceux qui étaient assez aisés avaient recours au remplacement – ce qui impliquait de trouver un homme qui accepterait de se substituer au conscrit « tombé au sort » et le payer. Les résultats du tirage peuvent être lus dans « la liste de tirage », consultable aux AD.

Je me réjouissais d’avance de me jeter dans la langue rafraîchissante de Hannelore Cayre et sors plutôt mi figue-mi-raisin (ni poisson ni viande comme on dirait en allemand qui affectionnerait aussi  Avec un oeil qui rit et un qui pleure). L’intrigue « contemporaine » traite trop de sujets, l’élagage d’un arbre généalogique ne va pas sans tordre le cou à la cohérence de certaines situations. Et le soubassement de la partie 1870 appuie parfois un peu trop visiblement sur les personnages annexes ou théoriques, pour  dresser un tableau le plus complet possible. Néanmoins, le roman vibre d’une vraie colère retenue (à peine), dessine des liens entre les deux siècles et m’a (au moins à moi) appris des notions que je croyais être du moyen âge.

Le lecteur qui s’attend à un récit tambour-battant comme dans « La Daronne » sera forcément déçu, mais ce 6e livre de H. Cayre est autrement plus profond et donc perturbant.

D’autres ont bcp plus aimé :

https://www.nyctalopes.com/richesse-oblige-de-hannelore-cayre-metailie/

 

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Les services compétents

Lu dans le cadre de la sélection du Livre Inter 2020 – sur papier celui-là (enfin!!), ma librairie a de nouveau ouverte ses portes !!

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Présentation du livre par l’Éditeur (P.O.L.) sur son site :

Les Services compétents, ce sont les services du KGB dans les années 1960 en Union Soviétique. Le lieutenant Ivanov traque un certain Abram Tertz, pseudonyme choisi par un drôle d’écrivain qui s’échine à faire passer ses nouvelles fantastiques en Occident. Il sera identifié après six longues années d’une enquête souvent dérisoirement cocasse : de son vrai nom André Siniavski, avec sa femme, Maria Rozanova. Ce sont les parents du narrateur.

Pour écrire ce roman, Iegor Gran s’est lancé depuis plusieurs années dans un important travail de documentation. Il raconte ainsi le dégel post-stalinien. Depuis 1958 et l’affaire Pasternak, on s’interroge : quel est le bon dosage de la répression ? Siniavski est arrêté en 1965 et condamné à 7 ans de goulag. Libéré en 1971, il émigre en France en 1973. Son procès marque le début du « refroidissement brejnévien » et du mouvement dissident.
Les Services compétents, c’est donc le roman vrai et satirique de cette histoire intime et collective, écrit aujourd’hui par le fils de Siniavski, né l’année même de l’arrestation de son père. Les traîtres côtoient les dissidents comme les thuriféraires et les Tartuffes du système. De fausses pistes loufoques trompent les zélés défenseurs de l’idéal socialiste qui ont fort à faire dans leur combat. La culture occidentale s’introduit en fraude un peu partout. La dépouille de Staline est retirée de son mausolée. Gagarine reçoit en récompense de son exploit spatial une invraisemblable liste d’objets ménagers. Et une géniale absurdité contamine tout.

 Iegor Gran est né en 1964 à Moscou sous le nom de Iegor Siniavski. Son père Andreï Siniavski, dissident soviétique, est arrêté par le KGB en 1965 et condamné à 7 ans de Goulag. Libéré, sa famille s’installe en France. Grand Prix de l’humour noir en 2003, Iegor Gran a publié 13 livres aux éditions P.O.L.

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Humour, distanciation et évitement de toute pesanteur (idéologique) par un style qu’on peu appeler facétieux, pour ne pas utiliser le « loufoque » de l’Éditeur,  sans pourtant cacher la dureté du régime (et ses errements kafkaïennes) caractérisent ce dernier livre qui me restait de la sélection à lire.

Komar & Melamid _ Yalta Conference 1982

Komar & Melamid _ Yalta Conference

Comme on apprend assez tôt dans le livre, l’auteur est bien le fils de A. Siniavski (dont je n’avais jamais entendu, ni lu – c’est en 1984 dans son roman « Bonne nuit! » Andreï S. avait, lis-je, décrit son arrestation (j’étais à peine arrivé en France – et la littérature russe n’est pas mon fort).

Son fils donc nous décrit l’activité du KGB pour traquer, dans la période post-Staline – un auteur qui a réussi à faire publier des articles dans la revue « Esprits » dénommée Abram Tertz (nom qui incite les fins limiers du KGB à penser qu’il s’agit d’un juif et donc à chercher de ce côté là d’abord). Pas étonnant donc qu’ils ont mis 6 ans pour dévoiler la véritable identité de ce chenapan.

Le roman commence ainsi (le lecteur est illico presto jeté dans le monde kafkaïen de l’époque : « La première chose qui frappe le lieutenant – les yeux rieurs de la femme. Après trois longues sonneries, elle a ouvert la porte. L’opérant lui a notifié sèchement l’ordre de perquisition tout en propulsant son pied dans l’entrebâillement pour coincer le battant, on ne sait jamais, réflexe de professionnel oblige.Aucun affolement chez elle. Au contraire – un grand, un trop grand sourire.– Mais entrez donc !Ils s’entassent gauchement dans le vestibule de l’appartement communautaire, se présentent, exhibent des justificatifs du Comité de sûreté de l’État, récitent les mots du protocole. « En vertu des articles 167 à 177 du Code pénal… »La femme scrute les six intrus comme si elle étudiait les spécimens d’une collection de coléoptères. Il y a une curiosité non feinte dans son regard. Un amusement. Si elle se rend compte qu’à cet instant sa vie bascule vers une épouvantable série d’ennuis et d’épreuves, elle ne peut s’empêcher d’éprouver un plaisant vertige. L’excitation du joueur. »

La perquisition est le point d’orgue d’une longue chasse à l’homme sur laquelle le lieutenant Ivanov revient dans les pages qui suivent. Ce n’est pas vraiment lui qui narre, mais une voix qui se place au niveau des « on » et « il(s) »… et m’a fait rire à un moment avec ce clin d’œil (involontaire) métaphorique au virus qui occupe notre esprit actuellement, bien éloigné de celui des années 60 ….:

« Les services – système immunitaire de la patrie. L’image est belle. En plus d’être assez juste. Comme des enzymes digestifs, le lieutenant Ivanov et ses camarades sont des gardiens invisibles et efficaces. Ils défendent l’organisme au bouclier, ils éradiquent ses ennemis à l’épée. Le corps sain ne se doute même pas qu’il y a ces sentinelles dévouées qui veillent sur lui jour et nuit. Le citoyen vaque à ses occupations – protégé. Il fait les courses – protégé. Il va au cinéma en sifflotant, la conscience tranquille – protégé. Dans l’ombre, le système immunitaire, lui, est toujours en alerte.Une rencontre avec un étranger ? Un livre antisoviétique ? Une blague de mauvais goût ? Autant de portes d’entrée potentielles pour un dangereux microbe. C’est là que les services compétents interviennent. L’intrus est repéré, suivi, étudié. On assimile sa tactique. Puis on l’élimine. Tout en surveillant les métastases, toujours possibles. Dieu sait ce que peuvent donner les cellules saines qui ont été en contact avec le virus.– Votre synthèse est excellente, camarade Ivanov, s’enthousiasme le colonel Volkov. Je dirais même qu’elle est exaltante ! » (p. 92)

Kolotev

(Tableaux de Vasily Kolotev – peintre « anti-soviétique »)

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Écoutes à longueur de semaines (des micros partout dans l’appartement des Siniavski), filatures (on en apprend, comme dans un roman de John Le carré, les divers mode d’une filature 24/24 réussie), recours aux taupes…. tout y passe. L’extrait suivant montre bien les questionnements des uns et la gymnastique (intellectuelle ?/ d’esprit) des autres, surveillants/surveillés :

« Quand ils ne parlent pas layette, les Siniavski discutent Pasternak. Et là, nos discrètes oreilles se tendent. Sauf qu’on ne déchiffre rien à ce que les suspects racontent. Poésie, poésie, poésie… Koulakov en a la tête qui tourne. On comprend cependant que Siniavski est en train de rédiger un texte sur Pasternak.– On le tient ! L’euphorie est cependant de courte durée. Renseignements pris, on apprend que ça n’a rien de politique. Une anthologie de la poésie de Pasternak est en préparation aux très sérieuses éditions de l’Écrivain soviétique, dans la prestigieuse série « Bibliothèque du poète ». Le plus officiellement du monde, André Siniavski, en tant que premier spécialiste de Pasternak, a été invité à rédiger une longue introduction.– Je ne comprends plus rien, se plaint Koulakov. Un jour Pasternak est O.K., un autre c’est le contraire. Faudrait savoir. Il n’a pas tort.– On n’est pas là pour juger de la qualité de la poésie de Pasternak, le rassure Pakhomov. À chacun sa croix. On est là pour appliquer les consignes.– Putain, ça charge la tête, Pasternak. Tout le monde est d’accord. Y compris Siniavski, qui se demande comment naviguer entre les récifs de la censure pour construire une introduction qui ne dénature pas l’œuvre de l’immense poète. S’il n’y arrive pas, la sortie du livre peut être annulée, tout bonnement. Ce qui ne doit pas arriver : ce serait la première grande anthologie de Pasternak publiée en Union soviétique, et, de facto, une réhabilitation du poète cinq ans seulement après sa mise à l’index et sa mort. Il se bat sur chaque phrase, au mot près. C’est un incessant échange de courriers avec la direction des éditions, où, malgré la bonne volonté des rédacteurs en chef, chacun craint pour sa tête. Pourquoi Siniavski ne dit pas clairement que Pasternak « a été incapable de devenir un combattant actif pour le socialisme », comme on l’en supplie ? Est-ce si difficile de complaire à la ligne éditoriale classique qui ne dissocie jamais l’art de la politique ? Pourquoi ne parle-t-il pas du Docteur Jivago (en condamnant Pasternak comme il se doit), alors que l’affaire est de notoriété publique ? « Je dois vous signaler avec toute la sincérité, clarté et responsabilité possibles, que la question de la publication du livre ne dépend que de votre bonne volonté d’inclure les changements demandés dans votre texte », lui écrit Vladimir Orlov, le chef du projet » (p. 255)

Le roman-récit se balade constamment sur cette crête de l’oralité et d’une précision diabolique teintée d’une ironie qui fait sourire plus d’une fois malgré un contexte (très) sombre.

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Les illustrations et tableaux viennent du site suivant :

http://eve-adam.over-blog.com/2018/12/vasily-kolotev-peintre-anti-sovietique.html

On apprend bcp sur la période de dégel – ainsi, j’entre dans mes cases de mémoire flanchant, l’existence d’une exposition américaine (ou Pepsi-Cola a supplanté Coca-Cola) – En 1959, à l’Exposition nationale américaine de Moscou, le vice-président Richard Nixon a fait une faveur à son ami Donald McIntosh « Don » Kendall, PDG de Pepsi, et a guidé Nikita Khrouchtchev vers le stand de Pepsi. Il semble que Khrouchtchev a apprécié (comme les gus du roman…)… comme ile a apprécié les Kitchen Debates

Le roman fourmille de petites anecdotes de ce type (formidablement agencé – c’est extrêmement bien fait et n’alourdit pas le récit dutoutdutout) et décrit parfaitement les conditions de vie (comment faire des achats, doubler des files, voir des films avec Marilyne Monroe etc….)

Je me suis bien amusé avec cette lecture, stylistiquement si différente du reste de la sélection. certes, j’avais un peu de mal à me retrouver avec les noms russes et je pense que si on a une bonne connaissance de la période de la guerre froide et des auteurs russes du 20e siècle on se baigne avec encore plus de bonheur dans les arcanes d’un état totalitaire.

Ce qui m’a frappé de plus finalement dans cette sélection du Livre Inter 2020 : Régis Jauffret et Iëgor Gran parlent chacun à sa manière de leurs pères (des musiques totalement différentes) et Anne Pauly parle du sien (avec cette tonalité si fémininement punk) – 3 manières, facettes pour la même figure importante dans nos vies. Pas étonnant donc que ces 3 auteurs figurent dans ma « private hitparade » pour le prix…..

 

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Avant que j’oublie

« Penser qu’il était mort et que c’était tout, hop, voilà, rideau, ça n’allait pas »

Anne Pauly

(à gauche une page d’un de mes albums photo des années 70 – avant que j’oublie…..)

Livre lu dans le cadre de la sélection du Livre Inter 2020. Lu sur « liseuse » donc pas d’indication de page pour les citations.

Présentation de l’Éditeur (Verdier) 

Il y a d’un côté le colosse unijambiste et alcoolique, et tout ce qui va avec : violence conjugale, comportement irrationnel, tragi-comédie du quotidien, un « gros déglingo », dit sa fille, un vrai punk avant l’heure. Il y a de l’autre le lecteur autodidacte de spiritualité orientale, à la sensibilité artistique empêchée, déposant chaque soir un tendre baiser sur le portrait pixelisé de feue son épouse ; mon père, dit sa fille, qu’elle seule semble voir sous les apparences du premier. Il y a enfin une maison, à Carrières-sous-Poissy et un monde anciennement rural et ouvrier.

De cette maison, il va bien falloir faire quelque chose à la mort de ce père Janus, colosse fragile à double face. Capharnaüm invraisemblable, caverne d’Ali-Baba, la maison délabrée devient un réseau infini de signes et de souvenirs pour sa fille qui décide de trier méthodiquement ses affaires. Que disent d’un père ces recueils de haïkus, auxquels des feuilles d’érable ou de papier hygiénique font office de marque-page ? Même elle, sa fille, la narratrice, peine à déceler une cohérence dans ce chaos. Et puis, un jour, comme venue du passé, et parlant d’outre-tombe, une lettre arrive, qui dit toute la vérité sur ce père aimé auquel, malgré la distance sociale, sa fille ressemble tant.

Au moment ou je rédige ce post le roman a (déjà) reçu le prix « Envoyé par la Poste 2019 » et le « Prix Summer 2020 » et se trouve dans la dernière sélection du Goncourt du 1er roman. Pour moi il trône dans le trio de tête pour le Prix Livre Inter 2020.

 

Encore un de ces romans avec une trame ultra-mince : l’Histoire entre une Fille (la narratrice) et son Père ou la mort d’un père (« ogre timide » ou « monstre attachant« ) et le cheminement d’une désormais orpheline vers la réconciliation et l’apaisement avec quelques larmes retenues et un rire désarmant. Dans une langue désinvolte et précise qui slalome sur des patins de cocasserie pour éviter tout pathos et cacher sa souffrance.

« Encore aujourd’hui, quand j’entends, dans les reportages sur les violences conjugales, des gens s’indigner de ce que certaines femmes n’aient pas le courage de partir, j’ai envie de leur dire « J’aimerais bien vous y voir ». J’aimerais bien vous voir, un dimanche soir, la paupière bleuie et la chemise de nuit déchirée, préparer une valise à la hâte pour un foyer d’urgence éclairé au néon. J’aimerais bien vous voir, couverte d’insultes et de menaces, trouver l’énergie de courir à la gare avec vos enfants pour monter dans un train sans savoir si le retour sera possible et à quelles conditions. »

On en a tous lu un livre sur la mort du père/de la mère/d’un proche (en 2013 p.ex. la sélection du Livre Inter contenait « Réanimation » de Cécile Guibert) , on a – à ton âge normal, direz-vous – déjà vécu des obsèques – mais encore jamais (franchement) j’en ai lu un livre qui en parle avec tel humour douce-amère de ces départs et du vide laissé, qui humour qui m’a ensorcelé …. les préparations (achat du cercueil), les employés des pompes funèbres qu’elle appelle les « zombies« , le prêtre qui s’endort lors de « la messe la plus longue de toute la chrétienté« ….

D’aucuns vont dire, je les entends déjà, bof, c’est du cuit et recuit ! (« d’un ennuyant » – comme le disait M.O. par rapport à « Papa » …. eh oui, on lit avec son bagage de vie et perçoit à travers ce prisme là aussi). Et quant à l’énumération des objets (1 page) qu’il faut trier dans la maison que le père laisse (quoi jeter, quoi garder « Comment vraiment savoir  ce qui a compté au milieu de rien« …. on nous l’a déjà « fait » (« check » comme dirait la narratrice) et aurait pu être emprunté d’un G. Pérec.

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 » Je savonnais, rinçais, séchais, frictionnais son grand dos voûté, crémais ses interminables bras et ses grandes mains élégantes. Des machins redoutables et puissants qu’il n’avait jamais levés sur moi, des battoires rectangles loin, très loin des paluches courtaudes et poilues qu’on observe parfois chez des hommes plus urbains de moindre envergure. J’étais aussi chargée de la tonte: une fois tous les mois, je lui faisais la boule à zéro, ôtais les poils de sourcils géants …….. c’était devenu une obsession, cette histoire de rasage….sur les pommettes et à la commissure des lèvres, sur un fond de peau déjà rouge, des poils récalcitraient. Ils se tortillaient malgré tous mes efforts pour les éradiquer, et je soupirais de devoir les laisser là, un peu indignée qu’ils nous narguent ainsi de tout leur petit ressort alors que par ailleurs la vie déclinait massivement. »

Une véritable science du contrepoint qu’Anne Pauly maîtrise au bout de son clavier pour nous secouer un peu comme le fait un ami, David qui « ….m’a prise par les épaules, m’a secouée un peu, comme pour faire sortir le reste du chagrin de ma carcasse en mikado et a déposé un gros bisous sur mon front. Tu vas y arriver mon chou, c’est dur, mais tu vas y arriver« .

Miikado

C’est vrai qu’on y arrive toujours (plus ou moins bien). Mine de rien, se glissent dans ce petit « roman »-récit des réflexions de classe (sociale), des apartés sur son homosexualité…. ainsi son « explosion » lors d’une réunion et « débats » sur le mariage pour tous :

« Le reste du temps, les mous, les mesurés, les polis et les naïfs me sortaient par les yeux. En plein milieu des « débats » sur le mariage pour tous, dans une réunion de crise des groupes LGBT, j’avais méchamment envoyé chier deux militantes nouvellement déclarées, des Bécassine grandes écoles au poil soyeux et à la veste bien coupée, qui venaient de se découvrir minoritaires et qui, alors même qu’on se prenait des seaux de merde depuis des semaines de la part des psychiatres, des curés et des réacs de tous bords, socialistes inclus, prônaient les vertus du dialogue, trouvaient efficace de distribuer des tracts contre l’homophobie et utile de nous expliquer à nous autres, pauvres précaires aux VAE incertaines, comment nous organiser politiquement. Des tracts ? avais-je couiné avant de faire violemment tomber un tabouret. C’est l’heure de sortir les barres de fer, et vous, vous voulez faire des tracts ? » 

Il n’y a pas que le style, l’agencement du roman (en effet une lettre va bouleverser sa perception) – il y a aussi des souvenirs musicaux qui m’ont touché :

Du coup, un peu avant Porcheville, il y a eu Éloïse de Barry Ryan, une déclaration d’amour, une supplique, un morceau pompier, victorieux, épique Éloïse, You know I’m on my knees. Un morceau un peu ringard repris plus tard pour le générique français de la série L’Amour du risque. Ça commence par la fin d’un fou rire, de ces rires qui se déclenchent après une bonne grosse blague et tarissent quand il faut reprendre son sérieux, puis démarrent les violons, les cuivres et la grosse caisse. C’était absurde, tant de gloriole, d’emphase et d’espoir ironique tout de suite après tant de silence et de rien…. »

[Pour rire : Éloïse était le premier 45 tour que je me suis acheté de mon argent gagné en donnant des cours de …….Latin (tzzzz – j’en rigole; le garçon auquel j’ai donné des cours est devenu un héritier – bien riche & est resté fainéant…]

Et à la fin du livre la « surprise » Dion-esque pour cette quasi-Punk et Queer :

« Et puis là, sans prévenir, le refrain m’a sauté à la figure comme une animal enragé : Mais avant tout, je voudrais parler à mon père.……Si on m’avait dit que Céline Dion m’aiderait un jour dans ma vie à passer ce style de cap, je ne l’aurais pas cru. La catharsis par la pop – check » (p. 134)

 

Très bel entretien avec Anne Pauly (dans Diactitik)

https://diacritik.com/2019/09/03/anne-pauly-jai-prefere-etre-du-cote-dune-revanche-pour-tous-plutot-que-du-cote-dune-ascension-solitaire-avant-que-joublie/

dont je ne citerai que les dernières phrases :

 « Je voulais décrire comment la vie, par effet de mimétisme avec le défunt, se rétracte à l’intérieur du survivant puis la lenteur avec laquelle elle revient. Le temps du deuil, est long, laborieux. Je ne l’avais pas imaginé avant de le vivre. Le retour à la vie et à la joie s’opère quand se rétablit la capacité à voir les signes, à les lire et à leur trouver un sens. Ce qui sauve dans tout ça, ce sont les histoires ! »

Et une belle critique

https://clubdelectures.wordpress.com/2020/02/01/avant-que-joublie-de-anne-pauly-aux-editions-verdier/

– en effet on trouve aussi des lecteurs qui n’ont pas aimé du tout – mais par souci d’iniquité je n’en propose aucune.

 

 

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Oeuvre sans auteur – Richter

VOD et rattrapage toiles en temps de confinement :

Werk ohne autor - affiche

J’ai « enfin » pu voir le film de Florian Henckel von Donnersmarck (« La vie des autres« ). Le film a été le candidat allemand aux Oscars 2019. Je ne regrette pas de ne pas l’avoir vu au cinéma, il est agréable, mais très, très « classique ». Toutefois, il permet de se replonger – après coup – dans la vie et l’oeuvre du peintre Gerhard Richter.

Fresque historico-didactique qui permet à un Français qui ne connait rien à/de l’Histoire allemande de survoler une trentaine d’années « allemandes » (de 1937 – de l’exposition « Entartete Kunst » * que le futur peintre Kurt Barnert (Tom Schilling), encore un garçon (qui dessine déjà comme un grand), visite avec sa tante un peu exaltée…. (elle sera internée plus tard et gazée – scène que d’autres que Donnersmarck ont montré avec plus de tact)… Cette visite au Musée permettra à Donnersmark a faire un premier discours sur l’Art (keske c’est ?) vu par les Nazis !

la tante de Kurt - chez Richter = Marianne

Der kleine Kurt besucht mit seiner Tante Elisabeth (Saskia Rosendahl) die Ausstellung „Entartete Kunst“

* L’art dégénéré (Entartete Kunst)  est le terme qu’utilisaient les nazis pour désigner et dénigrer ce qu’ils considéraient comme l’anti-art, l’art « impur », par rapport à ce qui serait l’expression raciale purifiée du vrai art allemand. L’art moderne en général a été ainsi nommé, et persécuté en conséquence, au moyen d’une politique culturelle de contrôle systématique, de radiations, d’exils forcés, de déportations, d’autodafés, de confiscations, d’« expositions d’art dégénéré ». 

https://www.cairn.info/revue-le-coq-heron-2004-2-page-161.htm

Suivent la guerre, la destruction de la ville de Dresde, l’arrivée des russes (zone d’occupation qui deviendra la RDA), Kurt entre dans l’Académie des Beaux Arts de Dresden et deviendra dans les années 50 un peintre apprécié par les caciques. Il rencontre pendant sa 1ere année d’Etudes une fille (Ellie –  joué par la belle et sous-employée Paula Beer – nettement plus présente et employée dans « Frantz » de Ozon – et peut-être dans « Ondine » – de Petzold, ours d’argent à Berlin). Elle ressemble à la tante de Kurt et s’avère être la fille du médecin (gyneco) qui avait scellé l’extermination de sa tante (et est Directeur d’une Clinique à Dresden, avant de partir en Allemagne de l’Ouest (ou il sera également Directeur de Clinique). Ce médecin sera le grand méchant du film.

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Kurt et la fille se mettent ensemble (eh ben, on en aura des scènes d’ébats sans génie – et pour le reste ne compte que l’Artiste). Etant donné que Kurt veut travailler/peindre en-dehors des clous des canons de beauté de l’art communiste (l’art sous forme de Réalisme socialiste pour les masses prolétaires – en opposition à l’Art empreint du narcissisme des artistes « Moi, Moi, Moi… »). Les 2 vont – une fois mariés – quitter la RDA peu avant la fermeture des frontières et la construction du mur…

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Ils vivront à Düsseldorf ou Kurt sera accepté comme étudiant de l’Académie des Beaux-Arts (Kunstakademie) – et ou il fera son chemin sous la bienveillance de son Directeur (qui, dans le film) dont le personnage est librement inspiré par Joseph Beuys dont certaines idées et conceptions de l’Art sont égrenés dans des dialogues. Karl-Otto Götz, le vrai Directeur de la Kunstakademie était loin du personnage campé à l’écran)

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On aura bien entendu une confrontation entre l’artiste et le beau-père dans le sillage de l’éveil du propre style de Kurt (des photos tirées de quotidiens servent de modèle à ses peintures qu’il « brouille » …) …  et Kurt monte les escaliers vers le triomphe, et fera descendra la sienne nue d’un escalier (scène qui rappellera à certains un fameux tableau de Richter).

Von Donnersmarck semble à mon avis beaucoup plus s’intéresser au cheminement « biographique » – c’est vrai « dramatique » – de l’artiste que de son oeuvre – et ne trouve pas bcp d’idées pour montrer le processus créatif…

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Même un non-féru de l’art comprend rapidement que Kurt est un double de Gerhard Richter (dont les œuvres font partie des plus chères pour un artiste encore en vie).  Richter a en effet, surtout dans les années 60 et 70, cherché des photos dans des magazines, des journaux et des albums photos, les a découpées, placées sous un épiscope et projetées sur une toile vide (ce qui les agrandit). Sur la toile, il reproduit (avec du charbon de bois) l’image projetée, peint ensuite souvent en noir, gris et blanc, pour ensuite – la peinture est encore humide – prendre un pinceau (assez large) pour « effacer » les contours et « égaliser »… ce qui peut avoir des effets saisissants.

Dramatiquement bien trouvé et « illustrée » la naissance d’un tableau qui chez Richter s’appelle « Tante Marianne ») et d’un autre qui rappelle l’oeuvre « Onkel Rudi »

Tante Marianne-Richter

Tante Marianne-Richter (le garçon est Richter)

Onkel Rudi

Onkel Rudi – Richter

Le film montre également comme je l’ai indiqué plus haut la genèse du tableau « (Ema) Nu sur un escalier) – 1964) »

Ema (Akt auf einer Treppe) - Richter

Pour quelqu’un intéressé à la « vraie » vie voici une sorte de biographie « internet » de l’artiste qui depuis a évolué dans une tout autre direction (voir aussi mes bafouilles sur les expositions à Grenoble 2009 et Paris – rétrospective 2012 à Paris) avec pleins de tableaux….:

https://www.gerhard-richter.com/fr/biography

Travaillant d’après photo et libéré de l’idée dépassée que l’on se faisait de la peinture et de ce qu’elle devait être, Richter se sentit libre de choisir n’importe lequel des sujets qui l’intéressait: « Des cerfs, des avions, des rois, des secrétaires. Ne plus devoir imaginer, oublier tout ce que l’on entend par peinture, couleur, composition, spatialité, ce que l’on savait et pensait. Tout ceci cessait d’être les prémices de l’art »3. À coté du sentiment d’être libéré de toute contrainte, Richter portait un intérêt tout particulier à la problématique, en terme dialectique, de l’objectivité et de la subjectivité que la peinture d’après photo occasionnait. « Quand je peins à partir d’une photographie, ma pensée consciente est exclue » disait–il lors de ses méditations relevées dans ses écrits personnels de 1964-5.

« La photo est l’image la plus parfaite qui existe; elle ne change pas, elle est absolue, et donc indépendante, inconditionnelle, sans style. C’est la raison pour laquelle elle a pour moi valeur de modèle par la manière dont elle relate et par ce qu’elle relate ».

Lesende - Femme lisant

« En même temps que Richter prenait du plaisir à peindre des sujets éclectiques tout en étant conscient des nombreux problèmes liés à leurs sélections, il était naturellement attiré par certains sujets plus que d’autres – affinités qui allaient se manifester seulement au cours des années à venir. Les avions militaires, les portraits de famille (à la fois sa propre famille et celle des autres) et les groupes de personnes étaient caractéristiques des œuvres de Richter à partir de ce moment …. Les images de presse trouvées dans les journaux et les magazines étaient également parmi les motifs et les thèmes les plus récurrents. Storr indique que: « Au cours des débuts de Richter et tout du long […] la conscience de la mort est, explicitement ou implicitement, la caractéristique qui définit de nombreuses œuvres. Comme ce que fit Warhol dans ses peintures « Désastres », Richter révéla l’épouvantable fascination du public pour la souffrance et l’exploitation que les médias font de celle-ci ». Cela a été clair dès ses premières œuvres comme ….
En 1965, Richter peint Oncle Rudi [CR: 85], qui était son propre oncle maternel, décédé lors de la dernière année de guerre. Cette même année, Richter représenta un autre membre de la famille qui est décédé à cause du Troisième Reich, Tante Marianne [CR: 87], sa tante maternelle qui a été admise dans un hôpital psychiatrique pour cause de trouble mental et qui fut laissée pour morte suite au programme d’Eugénisme nazi. Ce n’est sans doute pas par hasard que cette même année, Richter peint Monsieur Heyde [CR: 100], un psychiatre qui avait aidé les nazis à mener ce programme et était, par voie de conséquence, complice de l’assassinat de sa tante. ….. « 

Tulipes - Tulpen 2017

Tulpen – Tulipes – 2014

Le film (en deux parties) est un chouia trop long (par ailleurs, je ne comprend pas la séparation en 2 parties – un Scorcese n’aurait jamais fait ça !), trop « beau » aussi, saute de manière inouïe les époques, passe rapidement, un quelques trait de caméra sur le « choc culturel » entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Est, nous montre (un peu répétitif) comme le couple/ l’artiste vit comme isolé du monde « réel ».

Toutefois on passe un bon moment (confinés comme nous le sommes jusqu’au 11 mai encore), si on n’est pas trop « regardant », il instruit, rappelle des choses, nous offre des acteurs avec une belle présence….. mais ce film ne trouvera pas la force de « La vie des autres » ni une place dans le panthéon du 7e art.

 

 

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Vie de Gérard Fulmard

Lu dans le cadre de la sélection du Livre Inter 2020 (et le Shadow-Cabinet) (en mode « liseuse » donc – sorry : les qqs citations seront faites sans indication du n° des pages) – c’est le 8e de la liste. Manquent donc « juste » encore 2.

Fulmard-Echenoz

Présentation de l’Éditeur (Minuit)  

La carrière de Gérard Fulmard n’a pas assez retenu l’attention du public. Peut-être était-il temps qu’on en dresse les grandes lignes.
Après des expériences diverses et peu couronnées de succès, Fulmard s’est retrouvé enrôlé au titre d’homme de main dans un parti politique mineur où s’aiguisent, comme partout, les complots et les passions.
Autant dire qu’il a mis les pieds dans un drame. Et croire, comme il l’a fait, qu’il est tombé là par hasard, c’est oublier que le hasard est souvent l’ignorance des causes.

Lire Echenoz, c’est une véritable expérience de lecture vraie pour lecteur qui aime se faire perdre dans une intrigue bien bâtie mais interrompue par des sous-intrigues, des personnages, assez solidement et ironiquement campés qui viennent et sortent du récit; ce dernier s’interrompant parfois pour sauter d’une scène à l’autre, délaissant le narrateur (Gérard Fulmard himself) pour laisser la place à des « intermèdes » échevelés comme ci-dessous – un moment scabreux (j’adore la manière d’utiliser des niveaux de langage fort différents, de nous offrir une écriture d’une richesse éblouissante).

moumlin rouge

« Pour mettre un peu d’ambiance, comme Angélique s’attarde sur un bouton rétif, Franck lui demande respectueusement s’il pourrait lui toucher les seins. Elle ne répondant pas, Franck suppose que ce n’est point inclus dans le forfait, se garde d’insister cependant qu’Angélique vient de mettre à jour son membre, se tourne vers le distributeur de condoms dont elle extrait une unité, en déchire l’étui, amorce le déroulement du latex et soudain Franck n’en mène pas large.
Pas large au point que sur-le-champ s’ensuit un effet de détumescence et cela va être toute une affaire, pendant presque une minute, pour tâcher d’enfiler l’accessoire sur l’organe devenu mou de Franck. La chose est techniquement impossible : le caoutchouc ne tient pas sur un support flaccide, cela relève de l’antinomique. Angélique s’obstine cependant contre toute logique à résoudre cette aporie * jusqu’à ce que Franck convienne que l’entreprise est vaine et qu’il lui en fasse part, lui suggérant de laisser tomber, ajoutant qu’il est désolé. C’est moi, dit poliment Angélique. »  (nda *Contradiction insoluble dans un raisonnement )

Gérard Fulmard, va tomber dans les rets d’une obscure Fédération populaire indépendante (FPI) (un parti politique qui n’a jamais fait plus de 2-2,2 % de voix) et qui est en proie d’une recomposition et le théâtre d’une lutte acharnée pour le siège de la présidence (ahh ces noms des cadres qu’on s’imagine avec leur têtes d’agneaux sages sur des affiches : Dorothée Lopez,  Cédric Ballester, Francis Delahouère, Jean-Loup Mozzigonacci, Jacky Bloch-Besnard, Luigi Pannone, Joël Chanelle, ….)  et sera chargé d’une mission (est-ce qu’il réussira mieux que son activité de détective-conseil privé d’après son modèle fétiche du Détective Duluc, rue du Louvre.?)

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« Voici donc qu’après le coup de l’arme à feu, figure imposée dans ce genre d’histoire comme l’a pertinemment fait observé Gérard Fulmard, voici qu’on va nous faire le coup de l’exotisme. Ne manquerait plus maintenant qu’une scène de sexe pour remplir les quotas – mais alors une vraie scène de sexe, bien sûr, savamment menée, moins déprimante que celle de Franck Terrail à Pigalle. Nous verrons plus tard. Gardons-là en réserve si l’occasion se présente. »

Panoramic view of Pink Beach, Komodo Nation Park, Flores Island, Indonedia.,

On rencontrera un requin (en Indonésie – Florès), assiste à des échanges sur le jeu de Go – les frères Apollodore et Ermosthène Nguyen qui étudient les parties classiques …,  on apprend des faits divers qui ont eu lieu dans la rue Erlanger (Paris 16e) – rue dans laquelle G.F. vit avant de se faire virer de l’appart’ occupé auparavant par sa mère… (suicide de Mike Brant, le Japonais Issei Sagawa y a mangé des étudiantes, etc…), fait le tour de demeure magnifiques, avec des piscines …

« Non loin d’eux, seule et nue, Louise Tourneur va et vient dans une piscine de vingt mètres sur douze. En arrière-plan se dresse une villa moderne et tarabiscotée : décrochements et surplombs, verrières polychromes, échauguettes bivalves, balustres asymptotes et autres finasseries……. D’un bout à l’autre elle va et vient donc, Louise Tourneur, de cette piscine carrelée par briques en pâte de verre qui déclinent, du cobalt au ciel, tous les bleus. Son rythme est raisonnable mais soutenu. Passant d’allers en crawl à retours en brasse coulée, une fois sur deux l’on distingue son visage de profil, l’autre fois de face. Elle procède sans forcer, sans s’essouffler ni recruter par trop ses muscles sur un parcours de deux mille quatre cents mètres, demi-fond qu’elle s’impose chaque matin.
À la voir ainsi nager, l’on peut comprendre l’enthousiasme de Gérard Fulmard tant l’anatomie de Louise Tourneur – floutée par le remous, prolongée par le sillage, festonnée par l’écume – paraît élancée, longiligne, harmonieuse, d’autant mieux proportionnée que le mouvement flatte ces attributs. Ses cent vingt longueurs accomplies, comme elle sort de l’eau, se hissant aux barreaux de l’échelle en agitant ses cheveux, nue à l’air libre on la voit d’autant mieux.
Dès lors on se prend à déchanter un peu car enfin n’exagérons rien, Fulmard s’est exalté, Louise Tourneur n’est pas mal du tout, certes, mais pas tant que ça. Même si elle incarne un modèle standard de grande blonde mince bronzée, aux courbes assurément calibrées, son menton présente une légère angulosité, son œil gauche diverge légèrement, ses pieds ne sont pas si menus.… »

baigneuse

Finalement on s’en fout de l’histoire, c’est plutôt un plaisir de la langue qu’Echenoz nous offre dans ce court roman dont je ne garderai cependant rien de plus qu’un bain linguistique réjouissant, mais de type limité dans le temps, éphémère – Jean E. aurait peut-être dit archiptère.

 

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