Amazonia – père & fils

Dans ces temps de con-finement (on est bien en fin de la 3e semaine…!) un très beau livre d’évasion (merci à G.B. de me l’avoir prêté) – même si je dois avouer qu’il est parfois difficile de « vraiment » s’évader dans les temps qui courent :

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Présentation de l’Éditeur  (Seuil)

Avec Amazonia, Patrick Deville propose un somptueux carnaval littéraire dont le principe est une remontée de l’Amazone et la traversée du sous-continent latino-américain, partant de Belém sur l’Atlantique pour aboutir à Santa Elena sur le Pacifique, en ayant franchi la cordillère des Andes. On découvre Santarém, le río Negro, Manaus, Iquitos, Guayaquil, on finit même aux Galápagos, plausible havre de paix dans un monde devenu à nouveau fou, et qui pousse les feux de son extinction.

Le roman plonge jusqu’aux premières intrusions européennes, dans la quête d’or et de richesses, selon une géographie encore vierge, pleine de légendes et de surprises. Plus tard, les explorateurs établiront des cartes, mettront un peu d’ordre dans le labyrinthe de fleuves et affluents. Des industriels viendront exploiter le caoutchouc, faisant fortune et faillite, le monde va vite. Dans ce paysage luxuriant qui porte à la démesure, certains se forgent un destin : Aguirre, Fitzgerald devenu Fitzcarrald, Darwin, Humboldt, Bolívar.

Ce voyage entrepris par un père avec son fils de vingt-neuf ans dans l’histoire et le territoire de l’Amazonie est aussi l’occasion d’éprouver le dérèglement du climat et ses conséquences catastrophiques.

Roman sans fiction, finalement plutôt un récit de voyage réel que le grand voyageur qu’est Patrick Deville a effectué avec son fils le long de l’Amazone et de ses affluents (Brésil, Péru, Ecuador) – occasion pour lui aussi de nous offrir d’innombrables « rencontres littéraires » autour du plus grand fleuve du monde. C’est que P. Deville évoque de nombreuses œuvres littéraires et convoque des personnages historiques de tous bords…. et je vous dit que ça fourmille et stimule….(tout en perdant parfois le lecteur dans cette somme de documentation littéraire).

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Sans (pouvoir) être exhaustif on apprendra, lors de ce voyage « littéraire et historique »  beaucoup sur l’or, le café et/ ou l’hévéa. « Après cette folie de l’or était venu celle du café. Les esclaves étaient passés de la mine au champ. Si l’Europe avait acclimaté nombre de végétaux du Nouveau Monde, le café avait été imposé à celui-ci tel un fléau abattu sur son sol. C’est qu’il y a loin de l’arbuste au percolateur…. » (p. 35)

On dit bonjour à Lévi-Strauss, Cendrars, Humboldt et Bonpland, Bolivar, Werner Herzog (et les personnages historiques réels Fitzcarraldo, Aguirre – Klaus Kinski), Malcolm & Arthur Lowry, Rimbaud, Rudyard & John Kipling, Percy & Jack Fawcette (ces 2 là sont les héros – réels – du formidable film de James Gray «  »The lost city of Z« ) les Roosevelt, Jules Verne, Mick Jagger, et Darwin (père et fils)…. et j’en passe… tout ce beau monde aura sa part de lignes de gloire ou chute… et pour le plaisir du lecteur se tiennent la main, sous la plume de P. Deville, pour une sarabande avec des liens sous-jacents parfois insoupçonnés …

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« Les artistes dont liés par une espèce de chaîne dans le temps et l’espace, une génération commence à peine à vieillir qu’une autre surgit déjà pour continuer l’oeuvre de la précédente, perfectionnant et réalisant ce que la génération antérieur n’a pas pu faire ou à al fait, parfois…Ça arrive » (p. 32, citant Faulkner)

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On entend Chopin et Debussy (Lévi-Strauss) ou encore Mahler (Deville) et apprend que Mozart (la symphonie n° 26 en mi bémol qui va adoucir les Indiens Makiritare devant la chute de Tencua… « démontrant au passage l’intuition kantienne, que le beau et c’est qui plaît universellement sans concept » (p. 176)

Ou encore le savoir encyclopédique dans le chapitre « sirènes & amazones » … A partir d’une anecdote autour du Herzog et Thoms Mauch (son chef opérateur) qui blessé, sera,  en absence de réserves d’anesthésiants,  « calmé » entre les seins de Carmen « une des deux prostitués que nous avons ici à cause des grades forestiers et des marins » « durant les deux heures qu’à duré l’opération » , P. Deville nous balade de Gaspar de Carvajal (mort en 1584) (et Orellana) – selon lequel « les amazones ont deux sein, comme Carmen, contrairement aux mythes antiques de l’amputation pour mieux bander l’arc » (p. 200/201) –

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à 1968 (« les femmes allaient à la plage les seins nus« ) pour ensuite parler de l’allaitement (en Amazonie les femmes donnent le sein à qui en a besoin, bébé – le leur ou pas, des chiots aussi….) pour finir avec l’image de la lutte des Indiens des réserves en lutte contre des soldats  « Les Indiens étaient le tors nu, colorés et emplumés, le visage peint au rocou. Les Indiennes aussi, mais elles portaient des soutiens-gorge blancs, résultat d’une honte inculquée par l’Eglise peut-être, plutôt que par décence, ou volonté de ne pas trop exciter les soldats, et je songeais que l’effet était inverse, de les voir ainsi en petite tenue. » (p. 204)

Il faut avoir envie et la curiosité de celui qui feuillette des encyclopédies et qui chaque fois qu’il tombe sur un mot qu’il ne connait pas de le chercher et passer ainsi de coq à l’âne dans un « joyeux carnaval » sur une musique teintée de curiosité insatisfaite.

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Le récit est par ailleurs émaillé de réflexions sur la filiation – et surtout le rapport entre père et fils….. plusieurs chapitres portent le titre « Père & fils ».

« Pendant des semaines, dans la promiscuité des cabines de bateau ou des chambres d’hôtel, on ne peut jouer ni mentir, on finit par apparaître tel qu’on est : mais pas si on est un père et un fils. L’amitié paternelle et filiale est interdite, tabou pour les anthropologues. Elle supposerait une impossible égalité, une fraternité, laquelle, comme son nom l’indique, bousculerait l’ordre des générations. Le père quoi qu’il fasse est trop fragile, qui se souvient d’avoir été un fils. Nous trimbalions malgré nos efforts ces résidus ataviques, ces archaïsmes inscrits. Le père trop encombré de son amour dissimule cette faiblesse devant le fils qui l’épie…. »  »  (p. 183)

« ….un psychothérapeute..(…)… m’avait confié que sa longue expérience professionnelle l’avait amené à considérer qu’un bon père, c’était un père auquel on mettrait 12/20 sur une copie. En deçà, disait-il, c’est un père absent ou négligent, au-delà un père emmerdant. » ( p. 160)

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P. Deville a réveillé en moi les images des romans « Die Vermessung der Welt / Les arpenteurs du monde » (Kehlmann), « Au-dessus du volcan » (Lowry), m’a re-donné envie de voir les films de Werner Herzog, m’a rappelé mon voyage (2011) en Ecuador – il dépeint bien aussi bien Quito  que le Chimborazo ou les iguanes à Guayaquil….

et (re-) donne envie de faire des voyages …..et (peut-être pas si bizarrement) m’a fait penser (réfléchir même) à ma relation avec mes enfants…

« Un peu en retrait, j’observais son profil grave et ruisselant des eaux salée de la baignade et douce de la pluie, les cheveux bouclés de sa mère et les yeux noirs, un visage un peu grec…..Silencieux, comme soulevé de terre par une émotion que je n’avais pas éprouvée depuis un après-midi trois ans plus tôt sur l’île Amantani au milieu du lac, en lévitation survolant les siècles et les continents,…(…)…les histoires du chemin les lectures échangés au long du parcours, les histoires racontées et discutées ….(….), le tourbillon de toutes ces vies et des deux nôtres aussi au milieu du maelström…. » (p. 292)

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Last but not least : De plus ce livre, comme le laisse attendre la 4e de couv (et la présentation de l’Éditeur, il y a de beaux passages sur le matérialisme, les bouleversements climatiques, l’extinction en tant que « futur de toutes les espèces », ce qui résonne particulièrement dans les temps qui courent…..

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Paz

Dans ces temps de con-finément reclus, j’avais envie d’un petit voyage sur le continent sud-américain (je vais par ailleurs – dans la veine voyagiste – attaquer bientôt le roman « Amazonia » de Patrick Deville, l’auteur qui avait dit au Nouvel Obs : « C’est assez emmerdant de voyager« )

Le dernier livre de Caryl Ferey que j’ai lu était « Mapuche » qui se passait en Argentine.

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Un vieux requin de la politique.
Un ancien officier des forces spéciales désormais chef de la police de Bogotá.
Un combattant des FARC qui a déposé les armes.
Un père, deux fils, une tragédie familiale sur fond de guérilla colombienne.

Le « voyage » en Colombie n’était pas de tout repos ni vraiment exotique. Certes, on est en Colombie… un peu à Bogotá (ici le quartier Los Puentes) – « Bogotá prenait le frais entre les flancs des Andes. » (p.32) – et pas mal de temps soit dans la forêt colombienne, Medellín ou Carthagène (Cartagena) aussi, mais les paysages (magnifiques à en juger les photos glanées par-ci, par-là) ne servent que d’arrière-fonds des bas-fonds de l’âme humaine.

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Narcotrafiquants, FARC (processus de paix du Caguan), Alvaro Uribe,  ELN (l’armée de libération nationale) ou autres EPL (l’armée populaire de libération) dont Caryl F. ne nous cache rien de leurs luttes intestinales accompagnées de leurs lots de corruption à tous niveau – parfois on se perd un peu pour être franc tellement il y a des infos – servent de toile de fonds à ce page-turner « exotique » et pas mal de fois violent.

Le roman débute – après une petite scène de sexe « Lautaro s’éveilla, la main posée sur la fesse d’une femme… » (c’est la 1ere phase suivie d’un petit flash-back) – avec la découverte d’un n’ième cadavre (n° 30) qui montre des similitudes avec des exécutions qu’on avait presque oublié depuis la période de guerre civile (1948 – 60)  connue sous le nom « La Violencia » … comme un policier/roman noir, pensons-nous, le lecteur accompagnant Lautario (chef de la police) sur le lieu de la dépouille

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et laissant, assez brusquement, Diana Duzan (la femme qui avait passé la nuit avec lui), journaliste d’investigation…

Que nenni, c’est plus qu’un roman noir. C. Férey nous propose une fresque shakespearienne, avec des accents de tragédie grecque (œdipienne)…. dans laquelle joueront un rôle le frère de Lautaro (Angel), la fille de Angel (Lucia), la belle Flora et surtout le patriarche (terrifiant) Saul, père de Angel & Lautaro, ainsi qu’une flopée de personnages satellites parfaitement intégrés dans l’Histoire du pays.

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Langage facile, avec parfois des petites envolées carte-postale – la description des femmes est parfois un peu harlekinesque (genre : « Son visage était apparu dans la nébuleuse, le cuivre doré de sa peau, les lignes indiennes de son visage, ses lèvres qui l’avaient si bien aimé. Ou alors Angel rêvait… » (p. 265) – un zeste de violence (les colombiens – ou plutôt l’être humain – ont des idées assez cruelles pour torturer et/ou assassiner les semblables de leur espèce (ces passages ne sont pas faits pour les cœurs fragiles)). Le récit est parsemé de facilités et de « hasards » parfois assez invraisemblables mais qui propulsent la dynamique du récit. L’ensemble est toutefois des fois ralenti légèrement par le souhait de Caryl F. de placer l’ensemble de l’immense documentation qu’il a amassé (son roman ressemble en cela parfois à du Don Winslow – sans toutefois atteindre toutafait le souffle de ce dernier).

santa-marta-colombia Le « show-down » dramatique, là ou tous les fils sous-jacents de l’histoire se joignent et s’expliquent, se passe dans une superbe villa près de la plage ci-dessus. Meuh oui, le paradis peut-être un enfer.

Jérôme Salle (Largo Winch) devrait à mon avis s’intéresser à cette histoire –  ça pourrait être dans ses cordes ….

Somme tout une lecture divertissante (avec quand-même deux-trois moments de « Oups!!! » face à la violence) mais qui ne laissera pas bcp de traces, à part d’avoir « coloré » de vert, bleu et rouge sang les débuts de ma période de con-finement Conora, et de permettre au lecteur d’apprendre les méandres de l’Histoire récente de ce pays aux mains des narcotraficants.

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D’autres ont écrit :

https://leslivresdek79.com/2020/01/08/caryl-ferey-paz/

ou Nyctalopes :

http://www.nyctalopes.com/paz-de-caryl-ferey-serie-noire-gallimard/

« ….Fabuleux roman noir qui brouille les images d’Epinal de ce pays, finalement, méconnu. Un nouvelle fois, on apprend d’un pays par l’entremise d’un récit sombre mais empreint de sensibilité. « 

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La seule histoire

« C’est un beau et terrible roman sur l’usure du temps, la fidélité au passé et l’amour qui, fut-il en capilotade, ne veut pas abdiquer. » (J. Garcin)

Le « dernier » Julian Barnes, lu en Folio. Une belle histoire, triste aussi. J’ai acheté le livre (j’ai fait le plein de livres avant la fermeture des librairies pour cause de Conoravirus….tzzz) suite à une (belle – comme d’habitude) critique lue chez viduité la-seule-histoire-julian-barnes

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Traduction (Anglais) : Jean-Pierre Aoustin

Présentation de l’Éditeur (Mercure de France)  

Un premier amour détermine une vie pour toujours : c’est ce que j’ai découvert au fil des ans. Il n’occupe pas forcément un rang supérieur à celui des amours ultérieures, mais elles seront toujours affectées par son existence. Il peut servir de modèle, ou de contre-exemple. Il peut éclipser les amours ultérieures ; d’un autre côté, il peut les rendre plus faciles, meilleures. Mais parfois aussi, un premier amour cautérise le cœur, et tout ce qu’on pourra trouver ensuite, c’est une large cicatrice.

Paul a dix-neuf ans et s’ennuie un peu cet été-là, le dernier avant son départ à l’université. Au club de tennis local, il rencontre Susan – quarante-huit ans, mariée, deux grandes filles – avec qui il va disputer des parties en double. Susan est belle, charmante, chaleureuse. Il n’en faut pas
davantage pour les rapprocher… La passion? Non, l’amour, le vrai, total et absolu, que les amants vivront d’abord en cachette. Puis ils partent habiter à Londres : Susan a un peu d’argent, Paul doit continuer ses études de droit. Le bonheur? Oui. Enfin presque car, peu à peu, Paul va découvrir que Susan a un problème, qu’elle a soigneusement dissimulé jusque-là : elle est alcoolique. Il l’aime, il ne veut pas la laisser seule avec ses démons. Il va tout tenter pour la sauver et combattre avec elle ce fléau. En vain…
Mais lui, alors? Sa jeunesse, les années qui passent et qui auraient dû être joyeuses, insouciantes? Il a trente ans, puis trente et un, puis trente-deux. Vaut-il mieux avoir aimé et perdre ou ne jamais avoir aimé?

 

Mon 1er roman de J. Barnes était « Le perroquet de Flaubert » (dans les années 80), j’ai ensuite lu « Love, etc. » et « Dix ans après » ainsi que « Une fille, qui danse » et un recueil de nouvelles « La table citron« . Je savais donc à quoi m’attendre, un ton teinté d’ironie, une précision de haute volée dans la peinture de plus petits frémissements de l’âme humaine avec un zeste d’amertume.

Le roman est un lointain cousin de « Je me souviens » de G. Perec centré sur un seul thème : l’amour.

Novel : A small tale, generally of love / Roman : une petite histoire, généralement d’amour. (Samuel Johnson – 1755)  ==> c’est l’exergue.

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« La seule histoire » (The only story) est un roman gravement léger en trois parties pas seulement sur l’Amour, un amour, mais aussi du temps qui passe et illustre magnifiquement la manière dans laquelle on recompose constamment ses souvenirs, son /ses histoire(s).

« Il lui semblait qu’une des dernières tâches de son existence était de se souvenir d’elle correctement. (…) c’était son ultime devoir, envers elle et lui-même, de la garder en mémoire comme elle avait été dans leurs premières années ensemble. De se souvenir d’elle au temps de ce à quoi il pensait toujours comme étant son innocence : une innocence de l’âme ».

1ère partie : Paul – une cinquantaine d’année après l’histoire qu’il racontera – se souvient des débuts de l’amour pour Susan (presque 30 ans son aînée et mariée) – cette partie est exclusivement écrite à la première personne du singulier et illustre parfaitement la confrontation et union de celle qui a « appris la vie avec la vie » et de celui qui a appris la vie dans les livres.

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2e partie : les 2 vivent ensemble, l’alcool s’invite dans leur couple, Susan sombre, Paul n’arrive pas à empêcher la chute de l’aimée. – cette partie passe après quelques pages au récit à la deuxième personne du pluriel (« …. et aussi parce qu’il y a encore beaucoup de bonnes heures et de bons jours, quand sous l’effet de la sobriété, la gaieté emplit la maison ; alors ses yeux et son sourire sont exactement comme ils étaient le jour où vous l’avez rencontrée, et vous faites quelque chose de simple comme… »  (p. 191) avec des passages, dans lesquelles le narrateur interpelle le lecteur, le prend à témoin pour lui montrer l’envers du décor… C’est aussi le passage dans lequel Paul commence à fixer dans un calepin des phrases parfois clichéesques sur l’amour, des métaphores, des définitions ou comparaisons  comme un entomologiste.

« Le mariage est un chenil où vit une présomption qui n’est, elle, jamais enchaînée. Le mariage est un coffret à bijoux qui, par quelques mystérieuse contre-alchimie, transforme l’or, l’argent et les diamants en plomb, en strasse et en quartz. Le mariage est un hangar à bateaux désaffecté contenant un vieux canoë à deux places hors usage, coque trouée, pagaie manquante. Le mariage est…. oh, vous avez des dizaines de ces comparaison à votre disposition. » (p. 165)

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3e partie : (on passe à la 3e personne du singulier) – la vie de Paul sans Susan qui pourtant sera toujours avec, en lui. Cette partie est empreinte de la « sérénité » d’une personne âgée, qui rature et réécrit  ses souvenirs, barre, rajoute de nouveau… accompagné de réflexions d’ordre « générale » :

...il avait remarqué au cours de sa vie une différence entre les sexes dans la façon de parler des relations amoureuses. Lorsqu’un couple se brisait , la femme était plus susceptible de dire « Tout s’est très bien passé, jusqu’à ce que X arrive ». X étant un changement de situation ou de lieu, la naissance d’un autre enfant, ou trop souvent, quelque banal – ou pas si banale – infidélité. Alors l’homme était plus susceptible de dire : « Je crains que tout n’ait cloché depuis le début ». Et il faisait allusion à une incompatibilité mutuelle, ou un mariage plus ou moins forcé, ou quelque secret non avoué, d’un côté ou de l’autre ou des deux, qui avait fini d’émerger. Elle disait donc : « Nous avons été heureux jusqu’à… » tandis qu’il disait : »Nous n’avons jamais été vraiment heureux. ». Et la première fois qu’il avait remarqué cette divergence, il avait essayé de démêler   qui, de Susan ou de lui, était le plus susceptible de dire la vérité ; mais maintenant, à l’autre bout de sa vie, il admettait qu’ils le faisaient tous les deux. « En amour, tout est vrai, tout est faux ; et c’est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité. »(p. 285/286)

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L’ambiance, malgré l’universalité de l’histoire, est très british, avec parfois un humour pince sans rire, cette manière de dire les choses plutôt entre les lignes… Parfois j’ai pensé aux romans de Ian McEwan…. surtout en ce qui concerne la description de l’époque (années 60).

Belle construction, avec peut-être un « manque » : Susan, on la v(o)it seulement à travers le prisme des souvenirs et pensées de Paul. J’aurai bien aimé d’en savoir plus sur elle, ses pensées (perso’), ses motivations (profondes), ses démons racontés par elle. 

Un très beau roman triste – dans lequel quasiment tout détail a(ura) son importance. (Folio met en exergue en 4e de couv’ une phrase de Jé »rôme Garcin, l’Obs : « Un beau et terrible roman ». Je soussigne. 

 

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La 1ere phrase du roman donne le ton :

« Préfériez-vous aimer davantage, et souffrir davantage; ou aimer moins, et moins souffrir. C’est, je pense, finalement, la seule question » [Would you rather love the more, and suffer the more; or love the less and suffer the less?] Question qui ne trouvera pas réponse. Mais vous incite à réfléchir. Et c’est Wikipedia sous l’entrée « Passion » (philosophique) nous donne une piste :

Dans son sens philosophique, plus large que le sens courant, la passion, du latin patior, pati, homonyme grec πάθος (pathos) , signifiant la « souffrance », le « supplice », l’« état de celui qui subit », désigne l’ensemble des pulsions instinctives, émotionnelles et primitives de l’être humain qui, lorsqu’elles sont suffisamment violentes, entravent sa capacité à réfléchir et à agir de manière raisonnée

 

 

 

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Mise en pièces

Guerre contre le Covid-19, confinement jour x….. Dans ces jours sombres, avec la hausse des ventes de papier toilette et de sextoys (ces derniers hausse enregistrent une hausse de +50% par rapport aux prévisions avant la pandémie….(!)) et la mise en ligne (gratuitement) de films pornographiques aux con-finé(e)-s (par Jacquie et Michel ou autres pornhub), j’ai décidé de glisser ici même – la présentation d’un livre de 2017 qui est, je dirais, un conte philosophique érotique et féministe qui a été écrit à une période sans confinement…. (avertissement aux lecteurs haletants dont la langue pendrai déjà : le loup de Tex Avery en vous gardera ses yeux bien dans les or-bites, le livre contient certes quelques passages parfois crûs, mais n’a aucune tendance à exciter outre-mesure…)

Présentation de l’Éditeur (Gallimard)

«Elle construit un palais de mémoire qui, à mesure qu’il se peuple de sexes nouveaux, se complique de couloirs, d’annexes et de dépendances. Les portes y sont toujours plus nombreuses. Elle aurait pu prendre des photos et en faire collection, elle aurait pu tenir un carnet de comptes ou de croquis, utiliser comme support un tableur ou un journal intime, confier à d’autres ses souvenirs plus ou moins retouchés, elle aurait pu oublier – elle a préféré construire un palais.»
De chambre en chambre, Jeanne rencontre des hommes. Elle verrouille des portes qui l’enferment avec des inconnus et les rouvre un peu plus tard, emportant avec elle le souvenir du sexe qu’elle a mis à nu, oubliant la personne. Imaginons une vie qui ne serait que sexuelle. Jeanne circule dans Paris et y trame une géographie fantasmatique. Parfois, elle tombe dans les filets qu’elle a elle-même tendus.
Une romance à un personnage. Une romance d’aujourd’hui.

Eh ben, « romance » c’est un peu fort le tabac. On est loin des Harlekinades ou d’autres 50 nuances de Jeanne, loin aussi d’un manuel d’érotisme (« raisonné » comme l’écrit Le Monde dans sa critique), c’est autrement plus tarabiscoté et/ou délicat.

N. Leger nous jette d’emblée dans l »action  « Elle le fait glisser dans sa bouche. Elle le laisse s’alourdir, prendre chaleur, ampleur et forme, pousser contre son palais, peser sur sa langue…(..)…  Elle pense aux fleurs de papier qui se déploient lorsque posées sur l’eau. Elle s’écarte et considère le sexe bandé. » » – le 1er chapitre débute ainsi – le dernier se termine mot-par-mot exactement pareil)… court chapitre de 8 petites lignes qui sera suivi d’un autre qui débute ainsi : « Ciel uniforme, toile cirée tourterelle tendue entre les tours….. à intervalles réguliers, le brun verni d’un lampadaire interrompt alignement des arbres; des flics à vélo glissent en reluquant  les boutiques de mariage : géométrie banale à laquelle s’accordent le pas, la respiration et la pensée de Jeanne. » (p.14) 

De « chambres » (que j’interprète ainsi = scènes/scénettes/coins de réflexion) il y’en aura donc (beaucoup). Rien à voir avec Colette (« Chambre d’hôtel »), ni avec   Cette femme, dont il est dit que « par exclusion de tous les autres lieux possibles, seuls les hôtels présentent la neutralité nécessaire aux activités de Jeanne« , les « collectionne de mémoire ». Cependant, nous savons toutefois que la mémoire a des failles….

Ce n’est que page 56ss (sur ses 155 pages) après quelques moments de solitudes qui se croisent, de déambulations, que N. Leger fait une pause aux pérégrinations de sa Jeanne pour nous dire : « Bien sûr, il y a tout ce qu’on ne dit pas de Jeanne. Sa garde-robe, que l’on pourrait décrire; ses objets techniques…(…)… ses babioles…ses pratiques (café ou thé le matin, goûts alimentaires, loisirs du samedi, stratégies d’occupation du dimanche soir)…ses rapports aux objets techniques plus haut cités  …(…)… son travail, dont la description serait l’occasion de préciser combien les horaires et les revenus qu’il lui offre conviennent à son mode de vie, l’autorisent et, en dernier ressort, assurent sa crédibilité…. (suit une énumération de qqs professions et l’analyse de certaines,  « Jeanne ne sera donc pas professeur« … nda). Le lecteur est donc laissé « seul » pour se créer une Jeanne « en chair et en os », ce qui fait que la description pointilliste et les instantanés deviennent une invitation à un voyage finalement littéraire de couleur féminine/féministe.

Jeanne n’a rien à voir non plus avec Sigurdur Hjartarson, historien et collectionneur de pénis depuis les années 70 et fondateur du Musée de Phallus en Islande

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« Qu’importe le visage, la taille, la carrure ou le ventre : elle ne leur accorde pas le moindre regard, car rien, dans la physionomie d’un homme, n’annonce jamais son sexe. »

C’est un vrai objet non identifiable de littérature.

Variation de styles, d’approches (littéraires) – sa narration de séquences de films pornos que Jeanne regarde de chez elles devient presque poétique, la visite de sex-shops qui deviennent une balade à la Perec et / ou d’une Annie Ernaux (qui elle se limite aux visites-observations de centres commerciaux).

« Plusieurs visites au Sex-shope ont incité Jeanne à quitter les frontières de l’anatomie masculine pour découvrir des sexes OVNI. Ceux-ci occupent maintenant la moitié de l’étagère. Leur arrangement rappelle les vitrines de musées d’archéologie visités par des étés trop chauds. Là-bas ventre d’amphores, col d’alabastres, cratères en calice ou éperons de trirèmes. Ici, l’incontournable vibromasseur rabbit multi-rythmes à tête rotative; le godemiche ergonomique ….. (p. 72 – deux pages presque drôles – et qui m’ont demandé la recherche internet de deux ustensiles dont je n’avais jamais entendu….)  

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Drôle aussi la description d’une rame de métro ou le désappointement de certains des nombreux « amants »/ »homme-sexe » auquel elle offre un moment qui ne se répétera jamais (ses descriptions sont précises comme le point sur le « i » peut l’être)….

« Il a le maintien d’un notaire, mais c’est avec une excitation adolescente qu’il lui confie qu’il n’est jamais allé à l’hôtel avec une femme. Jamais en journée, précise-t-il après réflexion…. » (p. 47)

Je me demande si un homme aurait pu écrire un roman de cette finesse.

 

 

 

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Mathilde, Amine et les autres

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Impossible d’y échapper – on la voit et entends partout actuellement (hors Covid-19 bien entendu). Leïla Slimani, prix Goncourt pour « La chanson douce » (que je n’ai pas lu à l’époque, tzzz) a sorti un nouveau roman qui si je comprends bien sera/est le premier d’une trilogie sur le Maroc (les Despentes et autres Lemaître ont montré la voie on dirait)

Le pays des autres

Présentation de l’Éditeur (Gallimard)

En 1944, Mathilde, une jeune Alsacienne, s’éprend d’Amine Belhaj, un Marocain combattant dans l’armée française. Après la Libération, le couple s’installe au Maroc à Meknès, ville de garnison et de colons. Tandis qu’Amine tente de mettre en valeur un domaine constitué de terres rocailleuses et ingrates, Mathilde se sent vite étouffée par le climat rigoriste du Maroc. Seule et isolée à la ferme avec ses deux enfants, elle souffre de la méfiance qu’elle inspire en tant qu’étrangère et du manque d’argent. Le travail acharné du couple portera-t-il ses fruits? Les dix années que couvre le roman sont aussi celles d’une montée inéluctable des tensions et des violences qui aboutiront en 1956 à l’indépendance de l’ancien protectorat.
Tous les personnages de ce roman vivent dans «le pays des autres» : les colons comme les indigènes, les soldats comme les paysans ou les exilés. Les femmes, surtout, vivent dans le pays des hommes et doivent sans cesse lutter pour leur émancipation. Après deux romans au style clinique et acéré, Leïla Slimani, dans cette grande fresque, fait revivre une époque et ses acteurs avec humanité, justesse, et un sens très subtil de la narration.

366 pages qui se lisent d’une traite. J’avais lu il y a quelques années son roman « Dans le jardin de l’ogre »  – roman que je n’avais pas trop aimé, mais qui était écrit avec une belle langue et était centré sur Adèle et Richard…

Dans son nouvel opus il y a pléthore de personnages, il y a l’Histoire aussi (celle du Maroc – et de la France – d’après guerre) ce qui donne un fresque qui va de 1944 à 1956 qui parfois m’a semblé être un story-board pour une série TV….

Certes, j’exagère un peu, mais finalement c’est l’Histoire d’amour entre ce marocain (musulman) qui a combattu pour la France et revient dans son pays avec une « blanche » (catholique) sous le bras et doit se faire sa place à quelques encablures de Meknès qui m’ a intéressé le plus. Histoire d’amour que les 2 vont vivre sous les « bombardements » du regard des autres (les Français colonisateurs, les marocains – pour les quels il ne sont ni français, ni marocains). De plus, son mari change sous l’influence de la rudesse (et pas seulement climatique) du pays et du retour dans sa culture.

« Comment aurait-elle pu avouer que l’homme qu’elle avait rencontré pendant la guerre n’était plus le même ? Sous le poids de soucis et des humiliations, Amine avait changé et s’était assombri. Combien de fois avait-elle senti, en marchant à son bras, le regard lourd des passants ? Le contact de sa peau lui semblait alors brûlant, désagréable, et elle ne pouvait s’empêcher de percevoir, avec une forme de dégoût, l’étrangeté de son mari. Elle se disait qu’il fallait beaucoup d’amour, plus d’amour qu’elle ne se sentait capable d’en éprouver, pour endurer le mépris des gens. Il fallait un amour solide, immense, inébranlable pour supporter la honte quand les Français le tutoyaient, quand les policiers lui demandaient ses papiers, quand ils s’excusaient en remarquant ses médailles de guerre ou sa parfaite maîtrise de la langue. »

Des passages de ce type il y’en a pas mal, et pas seulement pour les pensées de Mathilde, mais aussi de sa fille (Aïcha) et quelques autres personnages (tel que la mère de Amine). Et je les aimés. Par ailleurs, ce qui est bien réussi c’est (si on fait abstraction de la « construction » – tous les personnages représentant un élément de la structure sociétale – les colons, les marocains (de tous bords : révoltés, « collabo » ou parvenus)- un (médecin) juif, une « esclave »)…. chacun aura droit à la parole (qui permet d’épaissir les traits de caractère), et le passage d’un à l’autre est plutôt réussi.

J’étais moins convaincu dès que Leïla Slimani brosse le tableau « historique », les événements de 1955 et 1956 (Sidi Mohammed Ben Youssef = Mohammed V fera son retour au trône) qui se terminent dans un embrasement du pays, et sonnaient, pour moi,  comme des résumés wikipediaesques aérés, colorés pour les besoins d’un roman accessible à tous.

Dans l’ensemble une lecture facile, moins torturé que « Dans le jardin de l’ogre » ce qui incite plutôt à attendre (mollement – dans mon cas, plus impatiemment par d’autres) la suite (qui se déroulera si je peux faire confiance aux médias dans la période sous Hassan II, pendant les « années de plomb » 1970-1980 et dans les années 2005 à 2015).

J’espère que vous avez bien pris garde d’acheter ou se faire prêter des livres pour la période de confinement qui débute ce jour….

Bon courage – évadez-vous avec la littérature.

 

 

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Aime-moi ….. Love me tender

Constance Debré

Présentation de l’Éditeur :

« Je ne vois pas pourquoi l’amour entre une mère et un fils ne serait pas exactement comme les autres amours. Pourquoi on ne pourrait pas cesser de s’aimer. Pourquoi on ne pourrait pas rompre. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas s’en foutre, une fois pour toutes, de l’amour. »
Constance Debré poursuit sa quête entamée avec Play Boy, celle du sens, de la vie juste, de la vie bonne. Après la question de l’identité se pose la question de l’autre et de l’amour sous toutes ses formes, de l’amour maternel aux variations amoureuses. Faut-il, pour être libre, accueillir tout ce qui nous arrive ? Faut-il tout embrasser, jusqu’à nos propres défaites ? Peut-on renverser le chagrin ?

Moi je le présenterai comme ceci :

Constance Debré (dont je n’ai pas lu le précédent livre : Playboy ») écrit, avec des mots (très) simples, en de courtes phrases (et plutôt syncopées) et parfois des mots crus (dans le genre Houllebecquien – « un cul est un cul » (p. 119)), un récit-lettre d’amour d’une femme (elle!) qui « ne fais pas son âge » à son fils, Paul, pour lui expliquer ce qui s’est passé dans sa tête (et sa vie) pendant plus de 2 ans après la séparation de son mari. Séparée de son mari, pour vivre pleinement son homosexualité (les conquêtes sont légions). Le mari, touché dans sa virilité (« ça doit être pas facile pour lui… » ) l’empêche, par tous les moyens, de voir son fils. Elle plaque son travail (elle est avocate), parle de sa famille (la dynastie Debré), sa vie, ses pensées et réflexions autour de l’Amour (entre personnes adultes ET maternelle), la lutte pour la garde de son petit Paul,  la décision d’abdiquer pour mieux se retrouver en tant que femme.

La gente masculine en prend pour son grade.

« L’homosexualité, pour moi, ne signifie rien d’autre qu’une vacance de tout. Oui, voilà, les grandes vacances, quelque chose de vaste comme la mer, avec rien à l’horizon, rien qui le ferme, rien qui le définisse. C’est pour ça que j’ai arrêté le travail. Pour être à la fois le maître et l’esclave, ne m’en remettre qu’à moi dans la quêtes des limites. Finito, le travail, les appartements, les familles. Vous ne pouvez pas savoir comme c’est bon.  » (p. 36)

C’est assez tranchant dans le fonds, pas (vraiment) complaisant et surtout pas misérabiliste pour un euro. Juste une pointe de colère, une certaine indignation…. mais je n’ai pas senti le « coup de poing » dont certains critiques parlent, en manque de qualificatifs marketing. C’est peut-être finalement ce côté « nombriliste » de l’autofiction (qui n’est pas si « fictionnelle » que ça) qui a étouffé l’empathie que j’aurai pu avoir pour cette histoire d’une métamorphose.

« Je ne suis pas une mère. Bien sûr que non. Qui voudrait l’être ? A part celles qui ont tout raté. Qui ont tellement échoué dans tout qu’elles n’ont trouvé que ce statut pour se venger du monde. […] Mère ça n’existe pas. Mère comme statut, comme identité, comme pouvoir ou non-pouvoir, comme position, de dominé et de dominant […] ça n’existe pas. Ça n’existe jamais ces choses-là. Il y a l’amour et c’est tout autre chose. L’amour qui n’a même pas besoin d’amour en retour, l’amour qui ne demande rien, l’amour qui sait ce qu’il est et qui ne doute jamais » (p.113)

Le livre se lit d’une traite, mais une fois fermé, l’homme-lecteur (je pense d’un coup que ça sonne comme Hannibal-Lecteur) que je suis a malheureusement déjà oublié la moitié de ce récit-thriller intime écrit un peu à la Angot par ce « cow-boy solitaire » (comme elle aime se décrire – pourtant elle n’est pas loin du sérail, n’a finalement que peu de problèmes d’argent, elle qui se dit se « dépouiller de tout » et se trouve assez entouré (de ses conquêtes, qui, à la lecture de certaines passages, me semblent étonnamment assez faciles….- (donc pour devenir « indestructible » face à l’amour il faut faire des conquêtes?).

Je verrai ce qu’en pensent mes amies du Club de Lecture.

jeaneg _ Constance Debré

Extrait d’une interview de l’auteure avec Transfuge 

Et il y a chez (Saint) Augustin, comme chez vous, deux individus qui cohabitent dans le même livre : celui d’hier et celui d’aujourd’hui. Dans Love me tender, se croisent la femme d’autrefois, mariée et avocate, et celle d’aujourd’hui, dépouillée, seule et sexuellement libre…

Oui, avec un point de rencontre impossible à résoudre, l’enfant. On peut se débarrasser de tout, quitter les amours passés, balancer les objets, démissionner, mais l’enfant, et l’amour pour l’enfant restent. C’est un point de conflit, réel, avec un procès, des événements, mais c’est aussi un conflit intérieur, impossible à résoudre. Mais je crois qu’on peut vivre avec des choses qui ne se résolvent pas. Je vais peut-être écrire un prochain livre de développement personnel, non ? (rires)

Cette lectrice catholique et tatouée de saint Augustin  évoque une vieille nageuse croisée à la piscine. Celle-ci avait fait de son derme une ode à son amant. Elle avait fini par inscrire à jamais : «Donne-moi tout ton sperme.» Commentaire : «Impossible de faire mieux. Respect.» (Libération en 2013

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My absolute darling

Je m’étonne toujours des liens invisibles et hasards qui guident mes choix de lecture.

Récemment j’ai écrit sur « Le Consentement », je viens de voir (après la cérémonie des Césars – et pour (enfin) me faire une idée du film de Polanski (« J’accuse ») – et ai (enfin) lu le livre  « My absolute darling » le 1er livre de Gabriel tallent (chez Gallmeister – vraiment une maison d’Edition incontournable), né après 8 ans de travail !. Le livre m’a été recommandé par des membres de notre Club de lecture (Merci A. et M. !)

La notion de l’abus soustend les trois œuvres et dans ce roman américain, traduit magnifiquement bien (et je ne parle pas seulement de la restitution parfaite d’une langue goûteuse, cruellement poétique) par Laura Derajinski (bravoo pour ses recherches botaniques !).

Je l’ai dis tout de suite : c’est mon premier coup de cœur de 2020, dont la lecture a toutefois été accompagnée de quelques hauts-le-cœur qui, et je le conçois aisément, peuvent rebuter nombre de lecteur/lectrices, quitte à rater le rendez-vous avec un personnage littéraire « inoubliable » (et je pèse mes mots), Turtle (Julia)/ »Ma croquette » une fille/un bout de femme de 14 ans (elle aura sa 1ere menstruation p. 299)

Présentation du livre sur le site de Gallmeister :

À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un couteau pour seuls compagnons. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous l’emprise d’un père charismatique et abusif. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

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A quelques encablures de San Francisco dans un coin de paradis naturel qui attire les cadres de la Silicon Valley (pour y avoir des maisons pour le week-end) vit Julia (Turtle) avec son père, Martin (la mère s’est suicidé (?)). Père certes « charismatique » mais le terme « abusif » est faible pour ce fou qui n’hésite pas à « remplacer » la défunte mère par Turtle et à abuser de ce brin de puma sur deux pattes.

Roman construit en trois actes : Tallent « présente » Turtle/Julia et son père, la vie quotidienne des deux dans leur maison reculée (« vieille maison …tapie sur sa colline, avec sa peinture blanche écaillée, ses baies vitrées, ses frêles balustrades en bois envahies de sumac vénéneux et de rosiers grimpants. Leurs tiges puissantes ont délogé les bardeaux qui s’entremêlent désormais parmi les joncs… » (p.15),

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les journées à l’Ecole de Turtle/Julia (on va prendre connaissance d’une enseignante : Anna), les visites chez son grand-père (du côté paternel), les séances de tir et de nettoyage d’un arsenal d’armes (meuh oui, nous sommes aux USA !! …. Sig Sauer/carabine Ruger . 22, AR-10 Lewis Mahine, Noveske AR-15… etc…(descriptions détaillées qui certes sont justifiées pour comprendre le soin que leur prodigue Turtle/Julia – et auront leur importance dans le dernier quart du livre, mais…. – défaut du 1er roman ?).

Le lecteur que je suis avait pendant cette 1ere « partie » un peu de mal à m’attacher à Turtle/Julia tant fusaient les « espèce de connasse« / « débile, débile, une petite merde dans tous les domaines« /les « putain » à tout bout de champ débités dans la tête de la petite beauté sauvage, qui le matin se contente de manger des œufs crus  pendant que son paternel écluse une bière… et on comprend peu à peu l’emprise du père (grand lecteur – l’attrait de cette 1ere partie est également la juxtaposition du discours (souvent) soigné du père par rapport à aux discours taciturnement mutiques de sa fille…. jusqu’à ce qu’on « assiste » sournoisement aux actes du père … et la rencontre de Turtle//Julia avec Jakob (fils d’un riche couple…) et la fratrie de celui-ci….

Le grand-père va mourir (je ne dis rien des circonstances…. cinématographiques), le père va laisser en abandon sa fille (pendant des mois) – cette partie du roman est comme un réveil et une libération douloureuse pour la fille …

Vient le 3e acte avec le retour du père – avec, dans son sillage, une petite fille de 9 ans ((Cayenne)…  – et c’est l’horreur (je re-pèse mes mots).

Une sorte d’Épilogue qui fait espérer au lecteur que tout ira bien un jour.

Un des liens avec « Le consentement » :

« Il n’a pas touché Cayenne, elle en est certaine. Mais bon Dieu, pense-t-elle, ce qui ne va pas, c’est que tu es convaincue que tu le saurais..(…)..Peut-être qu’il baise avec elle tout le temps et que tu ne vois rien, comme personne n’a jamais rien vu avec toi…(…)… Qu’est-ce que tu ferais, toi, si tu n’avais jamais eu ça dans ta vie ? Si tu étais enfant ? Tu ferais beaucoup de choses, pense-telle. Tu supporterais beaucoup de choses. Rien que pour attirer son attention. Rien que pour être proche de cet esprit immense, imposant, parfois généreux et parfois si terrifiant. »  (p. 361)

A part les moments étouffants que Tallent égrène au cours de la montée crescendo de son récit (qui n’hésite pas à faire au sein d’un chapitre des sautes dans le temps – en mode ellipse) le lecteur est plongé dans des discussions autour du 7e continent (de plastique) « vaste île de déchets flottants, aussi grande que le Texas. Un vortex de bouteilles en plastique… » (p. 236)

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ou des discours sur la mort du monde naturel (hausse de la température, obésité (« Ils ne savent même pas s’occuper de leur propre foutu corps. Combien de personnes meurent parce que leur cœur est encrassé par la graisse, à ton avis ? Beaucoup. Combien, déjà ? Soixante-dix pour cent des Américains sont en surpoids….(…) Et tu crois que cette personne, cet Américain moyen, est capable de s’occuper de quoi que ce soit ? Non. Putain, non. Alors le monde naturel, cette nature qu’ils n’aperçoivent pas depuis leurs routes, depuis leurs stations-services,…(…).. le putain de monde naturel, plus beau et plus important que ce qu’un Américain moyen n’a jamais vu ou n’a jamais compris dans sa putain de vie, le monde naturel va mourir… »  (p. 144) )

Et tout cela prend encore plus de force à côté de magnifiques descriptions de la nature, de la faune et flore de ce petit paradis qu’est la région de Mendocino.

« Elle marche des kilomètres, pieds nus, elle mange le cresson d’eau dans les fossés. Les pins douglas et muricata laissent place à des cyprès chétifs, aux joncs, aux manzanitas pygmées, aux vieux pins tordus voûtés, séculaires mais à peine plus hauts que ses épaules. Le sol est dur et sec et couleur cendre, parcouru de touffes de lichen vert et gris, la terre trouée d’étangs argileux et asséchés. »  (p. 70/71)

Un grand roman qui rend difficile le choix du prochain roman à lire, forcément plus « léger ». Le livre serait sans doute insoutenable si l’écriture de Gabriel Tallent n’était pas aussi extraordinaire.

Il y a désormais une préface de François Busnel (qui personnellement m’énerve un peu puisque tous les livres qu’il commente ou dont il invite les auteurs sont « formidables »). Là, je dois lu donner raison pour les premières phrases et le reste de son analyse et les extraits d’entretiens avec G. Tallent.

« Il y a donc des romans comme ça. Atroces et magnifiques. Dangereux. Dévastateurs. Qui nous nouent l’estomac dès les premières pages et vous poursuivent pendant des années. …(…) « Je voulais parler de la douleur et la rendre intolérable », me précise-t-il un peu plus tard, avant d’ajouter, avec une étonnant maîtrise du sujet : « Le Travail de l’écrivain ne consiste pas à rendre les choses tolérables. » …. (…) ..le véritable sujet de ce livre serait-il celui-ci, en fait : l’inadmissible ?. On ressort sonné de cette virée dans les tréfonds de l’âme humaine. Peut-être vous révolterez-vous contre ce roman, l’auteur, l’héroïne, son père, la société…Mais vous n’oublierez jamais Turtle….« 

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Une vue complètement à l’opposé de mon « coup de cœur » le 5/20 de Nowowak.

(dernier paragraphe)

C’est médiocre, sans âme, sans intérêt, rarement crédible, jamais sympathique, toujours hautain. Il aurait fallu garder uniquement les passages (surabondants) botaniques et écrire un guide de survie dans la jungle ou à la limite un manuel de jardinerie. J’ai tenu longtemps pour voir si à un moment le récit justifiait les louanges incroyables…. eh non !! Le lecteur est baladé sans raisons, il est pris en otage par un auteur qui ne semble pas savoir où il va, qui ne se rappelle plus ce qu’il vient d’écrire. Encore un joli coup de pub adoubé par Stefen King qui a vendu son âme en donnant son avis dithyrambique en quatrième de couverture. Le seul prodige à l’actif de cet attentat plumitif réside dans l’indigence d’une prose marécageuse où les personnages possèdent une pensée absolument en dehors de toute humanité. On nage dans le saumâtre et l’irréel. Quelle imposture, quelle honte, quelle médiocrité, huit ans pour aussi mal écrire, que c’est fortiche ! Ce pseudo succès de librairie est le signe effrayant, un de plus, d’une société décadente où l’on encense le pire du pire !

https://pasplushautquelebord340931707.wordpress.com/2020/01/07/my-absolute-darling-de-gabriel-tallent-5-20/

 

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