La nuit des rois (Shakespeare/ Ostermeier)

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Viola est une rescapée d’un naufrage. Elle pense pas sans raison (mais elle se trompe) que son frère jumeau Sebastian est mort. Elle décide de se déguiser en garçon et s’introduit à la cour d’un duc Orsino – sous le nom de Cesario – et en tombe amoureuse. Orsino par contre aime la comtesse Olivia qui de son côté le rejette du haut de sa tour d’ivoire. Orsino va lui envoyer Cesario – messager de son amour. Que nenni, Olivia ne veut rien entendre et n’a rien d’autre à faire que de tomber amoureuse de Viola-Cesario. …. et ce n’est que le début de la danse…. sur les mélopées de Monteverdi…

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J’ai eu le plaisir de voir la pièce mise en scène par Thomas Ostermeier, et traduit (très bien) par  l’écrivain Olivier Cadiot. Certes, c’était dans le cadre d’une retransmission en direct dans 200 salles Pathé, ce qui monte quand-même une sorte de 5e mur. Mais on s’y fait rapidement  et on profite de gros plans, difficile si on n’a pas de place à l’orchestre proche de la scène….  

J’ai bcp de travail actuellement et me permets donc de « simplement » – une fois n’est pas coutume – re-bloguer en partie l’article (en bleu) que mon amie Culturieuse a consacré à la pièce, veinarde qu’elle était pour le voir « en vrai » ….

Je suis tout à fait d’accord avec elle sauf pour la remarque sur Viola/Césario qui était parfois limite bouleversante. Et voudrais souligner que la traduction donne plus de poids au sous-texte de la homosexualité …. ce que confirme par ailleurs une réjouissante dernière scène (belle trouvaille !)

Merci Martine pour ce partage : 

https://culturieuse.blog/2019/01/08/la-nuit-des-rois-ou-tout-ce-que-vous-voulez-de-william-shakespeare-mise-en-scene-thomas-ostermeier/

……..Qui est le fou? Quel est le sage? L’identité doit-elle être forcément masculine ou féminine? Le genre est-il important dans l’inclination pour l’autre? Est-il vraiment, ce genre, le reflet du sexe? L’amour peut-il avoir des règles? Est-ce l’apparence qui inspire le désir?

Composée autour de l’an 1600, « La Nuit des Rois ou Tout ce que vous voulez »questionne la complexité du désir en enchevêtrant les genres. A l’époque de sa création, les femmes étant interdites de scène, la confusion du travestissement était encore plus conséquente. Le Duc, lors du discours initial de la pièce, y mentionne d’ailleurs « l’avidité de l’esprit de l’amour en nouveauté et bizarres fantaisies ». Cette version de la pièce bénéficie d’une  traduction d’Olivier Cadiot. L’intemporalité des thèmes shakespeariens y est éclatante.

Une tempête, subtilement chorégraphiée et illuminée, jette Viola et son frère Sébastien,  sur des plages différentes d’Illyrie. Chacun est persuadé de la noyade de l’autre. Pour sa propre sécurité, Viola prend une identité d’homme: Césario. Elle s’arrange pour être engagée par le Duc dont elle est secrètement amoureuse. Celui-ci convoite la comtesse Olivia, endeuillée et sourde à son désir. Le Duc envoie donc Césario chez elle pour plaider sa cause amoureuse (ou avide de pouvoir?) et lui faire la cour en son nom. Dans le même temps, un groupe formé de Maria, Toby et Andrew monte un canular pour piéger le tartuffe ambitieux qu’est le prêtre Malvolio, intendant d’Olivia. Identité et genre, des masques troublants qui révèlent autant qu’ils dissimulent les attraits du sexe et du pouvoir.

La scène, recouverte de sable, est reliée à une passerelle qui s’engouffre au milieu du public, brisant le quatrième mur. Les comédiens l’emprunteront tour à tour. Deux palmiers, à cour et à jardin, donnent un semblant de perspectives aux trois murs blancs. Un large fauteuil trône au centre de ce plateau dépouillé et, contre toute attente, ce sont deux singes qui l’investissent. Le désir, sentiment incontrôlable, n’est-il pas un des symptômes de l’animalité humaine? Le pouvoir et le sexe ne relèvent-ils pas  d’appétits bestiaux, sinon naturels?

Plus de photos sur http://hanslucas.com/vtonelli/photo/18525

« On dit que la musique alimente l’amour, jouez donc (…) » Ces mots, par la bouche du Duc, ouvrent la pièce de Shakespeare. Thomas Ostermeier le prend au mot et parsème la représentation de sublimes moments de musique baroque. Un contre-ténor et deux théorbes interprètent des airs du XVIIe sur scène ou dans le public. Ils participent ainsi à instiller une atmosphère romantique à cette comédie effrontée.

Quelques commentaires outrés ont fustigé ici et là les petites tenues des comédiens. J’ai personnellement trouvé le concept des sous-vêtements totalement pertinent. Les jambes nues sont communes à tous les genres et chaque personnage affiche sa singularité par quelques détails vestimentaires appropriés: exquis soutien-gorge transparent et jupe porte-feuille pour Maria la matoise servante, séduisante lingerie noire ou blanche en dentelles pour la Comtesse, combinaison-caleçon de cow-boy pour cet idiot de chevalier Andrew, pourpoint doré ajusté au ventre rebondi du ripailleur Sir Toby, peignoirs majestueux pour le Duc par-dessus son string à boucle de ceinture, même veste rose à épaulettes militaires pour Viola que pour Sébastien. L’austère pourpoint noir à fraise de Malvolio laisse place aux bas dorés et jarretières croisées accompagnés d’une culotte plus que suggestive, lorsqu’il veut plaire à la comtesse. Bottes ou bottines complétant leurs tenues, les comédiens sont magnifiques et tout à fait à l’aise.

Le théâtre élisabéthain, déjà, permettait aux acteurs l’improvisation et l’interaction avec le public. Réjouissant pour Thomas Ostermeier, partisan de cette pratique, autant que pour les spectateurs. Laurent Stocker (Sir Toby), Stéphane Varupenne (Feste) et Christophe Montenez (Sir Andrew) s’en donnent à coeur joie sur une actualité de couleur jaune aux relents de turpitudes politiciennes. La salle est conquise: « traverser la rue la nuit permet de trouver du travail au noir! » La séquence se poursuit en concert déjanté et Sir Andrew, tel Iggy Pop déchaîné, se laisse aller à montrer qu’il en a! Sébastien Pouderoux n’est pas en reste, en Malvolio éperdu de la possible puissance que lui offrirait une union avec la comtesse, il est prêt à tous les travestissements pour lui plaire. Maria (Anna Cervinka) est formidable en rusée inventive.

Malheureusement, les interprétations de la comtesse (Adeline d’Hermy) et surtout de Viola/Césario (Georgia Scalliet) ne m’ont pas convaincue. Peu de voix, trop de gestes convenus? je n’ai pas senti cette dernière véritablement habitée par le rôle.

Sébastien (Julien frison) et Antonio le marin (Noam Morgensztern) s’apprécient ardemment, et tandis que la comtesse Olivia fond devant l’androgyne Césario/Viola, le Duc (Denis Podalydes) n’y semble pas insensible non plus. Toute l’ambiguïté de désirs enfouis qui émergent involontairement et flottent au-dessus des rigides et hypocrites conventions sociales. Les pulsions amoureuses sont décryptées, les genres nuancés et amplifiés.

Au final, les pauvres palmiers trouvent un peu de splendeur grâce à un éclairage violacé qui magnifie le décor. Les couples se font et se défont, s’embrassent et sont stupéfaits de goûter à des lèvres fort diverses.

Et puis, un mur tombe. Au milieu des cintres, l’ecclésiastique s’est pendu.

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Désintégration

DÉSINTÉGRATION,  substantif féminin

Action de désintégrer; fait de se désintégrer. Synonyme désagrégation, destruction

Au figuré, Perte de la cohésion intime, de la personnalité profonde.

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Présentation de l’Editeur 4e de couv’ :

« Les gosses de riches gueulent en riant plus fort « Qu’est-ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire », ritournelle en scie, scie qui vrille mes tympans, implante une graine de haine qui vient se loger très profond dans mon crâne loin après le cortex. »

Pour payer ses études, elle enchaîne les petits boulots tout en cherchant quelque chose qui serait une place. Elle n’envie pas ces jeunes qui, d’un claquement de doigts, obtiennent tout de leurs parents. Ils n’ont de cesse de lui rappeler qu’elle est l’Autre. Mais il n’y a pas de neutralité possible.

À force d’humiliations, le mépris s’inverse. La violence devient dignité. Et la colère monte, jusqu’à se changer en haine pure.

Désintégration est l’histoire d’une femme qui sait qu’un regard peut tuer. D’une combattante habitée par la honte, et qui transforme la honte en arme de guerre. C’est un roman sur le sexe, le pouvoir, le succès. Et la fierté comme moyen de survie.

Pas toutafé d’accord avec les 2 dernières phrases, mais passons….(ok… page 99, il y en a un peu…de sexe)

« Désintégration », le 3e roman de E. Richard, est un récit à la première personne. La narratrice est issue de la « classe populaire » (et pavillonnaire quand ses parents se sont endettés), et se frottera, lors de ses études financées par de petits boulots, à la jeunesse bourge de la grande ville (Paris). Le récit est mené le long de deux (trois) axes temporaires : a) Le récit de sa trajectoire (banlieue, études à Paris avec ses galères et petits boulots) jusqu’au succès en tant qu’auteure. b) Le récit d’un dîner avec un réalisateur/artiste, une fois qu’elle est une écrivaine reconnue. c) une 3e partie (avant de terminer en mode accalmie) est intitulée « Haine » et crache, dans un style proche du Rap, sa haine accumulée (comme une cocotte minute), et déjà perceptible et instillée dans les chapitres auparavant . Par ailleurs, l’illustration en 1ere de couv’ est particulièrement parlant en ce sens.

On dirait lire un « roman d’apprentissage », genre né en Allemagne au XVIII ème siècle (Bildungsroman/Entwicklungsroman), mais en mode 21e…. et collant farpaitement – un hasard ? – aux préoccupations de la société française actuelle (« Gilets Jaunes »/ Fracture de la société française). Toutefois, nous sommes loin du récit « linéaire » d’une ascension sociale (coucou « Jane Austen, Thomas Mann, Balzac ») et plutôt sur un chemin de croix douloureux, genre « «Sisyphe », puisque chaque fois qu’une étape franchie, hop, l’héroïne se trouve devant une nouvelle difficulté qui se dresse devant elle….et elle ne semble jamais pouvoir sortir de son bourbier….

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Le roman aurait pu s’intituler « Le Mépris » (par ailleurs il y a des références Godard-iens) aussi –  le mépris des autres à son égard, le mépris qu’elle a d’elle-même et qui empoisonne sa vie/ses pensées. Elle ne trouve pas sa place dans la société. Elle n’a pas les mêmes références que les gens qu’elle rencontre… »Tu ne connais pas le Guggenheim, tu ne connais pas les entretiens de Hitchcock-Truffaut…tu…(…)  sans tenter de m’apprendre , ce qui me faisait sentir idiote... » (p.74) ….. Comme une ritournelle il y a la juxtaposition de Paris et banlieue  (déjà dans « Pour la Peau », dénonciation très réaliste et argumentée d’une société à plusieurs vitesses (et par là injuste)) ce qui mène – chez cette fille – à une rage cocotte-minute…. fille qui dit d’elle « je ne voulais pas perdre mon temps à désirer ce que je ne pourrais pas avoir et (qui) n’était pas forcément mieux. Je visais à une sorte de jansénisme choisi de la consommation, une sobriété heureuse, mouchetée de superflu.... »  (p. 59)

 « À force de récolter honte, rage et seum, j’étais en train de devenir une cocotte-minute. Grenade dégoupillée prête à exploser.  » (p. 167)

Ce qui est en écho à une chanson de Clara Luciani (du disque « Sainte Victoire »)

Hé toi  Qu’est-ce que tu regardes? 
T’as jamais vu une femme qui se bat 
Suis-moi  Dans la ville blafarde 
Et je te montrerai  Comme je mords, comme j’aboie

Prends garde, sous mon sein la grenade  Sous mon sein là regarde 
Sous mon sein la grenade  Prends garde, sous mon sein la grenade 
Sous mon sein là regarde  Sous mon sein la grenade 

Il faut savoir que « ce livre a été composé en écoutant les artistes suivants » (p.207) … parmi lesquels  : Nekfeu, Orelsan, S-Crew, Médine et Kery James ou 13 Block (déjà « entendu » chez V. Despentes), Freeze Corleone, mais aussi Clara Luciani, Fishbach, Colombine ou Gaël Faye…  Par ailleurs, les remerciements à la fin du roman à P. Jaenada « La petite femelle » / « La serpe ») et David Lopez – Fief…. donnent un aperçu de la tonalité du récit… et des influences de ce voyage dans la langue française vivante, d’un niveau littéraire plutôt élevé.

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Le style (pas étonnant avec cette bande-son) : Énergique, rythmé, comme un scat, comme p. 20 à 26 (!), quasiment toutes les phrases débutent par « Je ne sais plus quand' »….

« Je ne sais plus quand l’été a cessé d’être immense….. Je ne sais plus quand la voix de mon éditeur, qui avait si joliment fait tintinnabuler ces mots aussi précieux que des grelots laqués d’or pur à mes oreilles lorsqu’il est venu à moi pour me dire…. Je ne sais plus quand j’ai cessé définitivement de me masturber….. je ne sais plus quand le fait de n’avoir jamais su m’habiller a cessé d’être un souci quotidien…..

Ou p. 106-107 : « Je les hais pour …. »

Par ailleurs, je recommande à tout lecteur qui veut aller plus loin dans l’analyse des échos (ou fusion ?) entre l’écriture de ce roman-récit et la musique/les textes Rap l’article ci-dessous qui laisse par ailleurs une grande place à la « réécriture paraphrastique » – un vrai trésor !!

http://raplume.eu/article/desintegration-demmanuelle-richard-un-livre-ecrit-sous-perfusion-de-rap-pnl/

Les références musicales ne sont par ailleurs pas les seules…. E. Richard parle de A. Cohen (meuh oui…. « Belle du seigneur » :

« Quand il est monté sur moi, j’ai pensé à l’insupportable mais néanmoins pas toujours absurde Ariane de Belle de Seigneur, à sa réflexion analogique entre les chiens et certains hommes au moment de ce qu’on nomme un acte… » (p. 132)

Jim Harrison fait une « apparition  » (Légendes d’Automne ») …. la narratrice crache sur « Celle que vous croyez » de C. Laurens (p.187) et Lelouche  (Un homme et une femme) ainsi que sur « les gens qui écoutaient Nova, France Culture ou Inter. Les gens qui lisaient Les Inrocks, Libération, Le Monde ou Télérama. Les gens qui faisaient les marchés. Ceux qui se trimbalaient avec leurs jus de fruits Innocent et leurs smoothies kiwi-carotte, leurs produits laitiers…. » (p. 185) … Ceux qui ont/peuvent contre ceux qui n’ont rien/ne peuvent pas….

J’ai bcp aimé ce livre qui (r)éveille ! C’est certainement un peu trop « noir-noir » et pas assez nuancé mais c’est un cri d’une certaine vérité…. une vérité certaine.

 

 

 

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Le vieux pays – A l’ombre des cerisiers

Merci à la Bibliothèque Internationale de Grenoble (merci B.) – grâce à elle j’ai pu lire en allemand le premier roman de Dörte Hansen – dont « Mittagsstunde » m’avait tant touché.

Là ça « marchait » également – elle est douée cette Dörte Hansen.

Printemps 1945. Vera a 5 ans lorsqu’elle arrive au bras de sa mère dans une vieille ferme entourée d’un immense verger. Elles ont quitté la Prusse orientale et traversé à pied un pays ruiné par la guerre. Cette terre isolée sera leur halte, cette maison qui n’est pas la leur, leur refuge. Un lieu dont Vera ne repartira jamais. Soixante-dix ans plus tard, Vera voit arriver sa nièce Anne, son fils Leon sous le bras. Les deux femmes, que tout semble opposer, vont devoir apprendre à se connaître et cohabiter. Comme d’autres avant elles, entre ces murs ayant abrité des générations de femmes fortes et solitaires. Au contact l’une de l’autre et unies par la même détermination, Vera et Anne trouveront le chemin de la reconstruction.

Une belle histoire de vies, de musique, de la beauté de la nature, de solitude(s), de vieillesse, de la guerre et ses horreurs ainsi que de l’amour (aussi). Le lecteur qui est à la recherche d’action(s), de développements et twists sera déçu… même déconcerté certainement par un récit tout en finesse et beaucoup de non-dits (et ellipses). Un peu en mode « understatement » typique pour les habitants de cette partie du Nord d’Allemagne ou on ne s’attarde pas sur de longues descriptions, mais se contente de quelques phrases  ciselées pour camper un caractère. D. Hansen se contente de nous raconter en mode « rapide » mais précis les biographies sur trois générations (quasiment 70 ans de l’histoire allemande quand-même)…. sans alourdir le tout par des excursions dans l’Histoire ou la politique… et en se contenant de portraits de femmes…..

S’ajoute à cela une description (sans filtre à la Hamilton) de la vie à la campagne comparée à celle en ville, une sorte de choc des « cultures » et la difficile adaptation/acceptation des « bobos » néo-ruraux « verts » par les habitants « historiques » du village.

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« Les maisons comme celle-ci, les pères les construisaient pour leurs fils, et les fils les entretenaient et les conservaient pour leurs fils à eux, et jamais un fils ne s’était demandé si c’était ce qu’il voulait, lui. Quand est-ce que ça avait commencé, cette histoire de vouloir ? Quand s’était glissée l’erreur ? Quand avait surgi ce malentendu, cette idée que les fils de paysans pouvaient choisir leur vie ? Opter tout simplement pour celle qui semblait agréablement variée et confortable ? »

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Un zeste de nature métaphorique (les nuages, le vent, les champs et parfois la pluie deviennent vivant…. contrastant ainsi avec les gens du Nôôrd finalement peu lyriques, un peu rude, lents (contrairement au rythme du récit qui « galope » – vive les chevaux…)

Les Hommes (les mecs) sont des personnages secondaires finalement dans ce voyage à travers trois générations. Soit il sont morts (pour la patrie) à la guerre ou en sont revenues brisées. La génération suivante est elle, poussée par les femmes qui souhaitent emprunter après la guerre l’ascenseur social, à faire carrière. La génération d’aujourd’hui, est assise dans les cafés, l’ordi portable devant eux, le mug de café à côté, travaille dans une start-up ou quelque chose de créatif et laisse tomber leur femmes, quand l’enfant vient de trouver sa place dans un jardin d’enfant/dans une crèche et/ou quand ils rencontrent une plus jeune  ==> pour faire (contre leur gré (?) un autre enfant avec la nouvelle. Trois générations = presque sept décennies de la République Fédérale d’Allemagne et Dörte Hansen nous en livre un joli tableau (avec certes quelques clichés mais avec des accents de vérité (ironique).

Ce qui est fort, et peut-être difficile à comprendre par un français, c’est la difficile intégration des réfugiés allemands de la guerre – ceux qui viennent de l’Est, de la Pomeranie, de la Prusse (aujourd’hui Lettonie et/ou la Pologne) – (le « Altes Land » du titre = « vieux pays ») fuyant les russes, le front et qui venaient souvent/parfois de famille très riches, de grandes exploitations agricoles , de domaines, habitués à la richesse, à donner des ordres à une nuée de petit personnel et agriculteurs travaillant pour eux et qui arrivent dans ce Nord d’Allemagne, épuisé et mal accueilli (ça vous rappelle qqchose ?)

De plus le roman donne envie de faire un tour en Allemagne du Nord (Stade, Elbe…)

 

 

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Les estivants & « le charme bedonnant de la bourgeoisie »

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Synopsis – sur allociné

Une grande et belle propriété sur la Côte d’Azur. Un endroit qui semble hors du temps et protégé du monde. Anna arrive avec sa fille pour quelques jours de vacances. Au milieu de sa famille, de leurs amis, et des employés, Anna doit gérer sa rupture toute fraîche et l’écriture de son prochain film. Derrière les rires, les colères, les secrets, naissent des rapports de dominations, des peurs et des désirs. Chacun se bouche les oreilles aux bruits du monde et doit se débrouiller avec le mystère de sa propre existence.

Son compagnon venant de la quitter, Anna (Valeria Bruni Tedeschi) se trouve fragilisée. Pas les meilleures dispositions pour écrire son nouveau film, ni pour passer des vacances dans la villa de sa richissime famille, entre souvenirs, fantômes et vieux différends. Et si du chaos naissait pourtant un nouvel ordre ?

N’n déplaise aux détracteurs et critiques professionnels et dizaines de blogueurs qui descendent le film – moi j’ai beaucoup aimé ce film d’une tristesse sous sa croûte clownesque et foutraque.

Le film de Valéria B.T. serait/est inspiré par une pièce de Gorki (mâtiné d’accents de Tchekhov – ah ces chapeaux de paille…) et a de toute évidence des airs de pièce de théâtre filmée, découpée en 3 actes (et un épilogue), sur la scène bien délimitée d’une belle villa de la Côte d’Azur,  son jardin, la maison du personnel, la la plage privée, le(s) bateau(x)….. et une gare. Quelques plans fugitifs, nous montrent par ailleurs, des rangées de chaises soit vide, soit pleines de spectateurs, soit avec une seule personne assis (la fille de VBT – dans le film et la vie réelle) – oui, comme pour un spectacle. Et comme ça je l’ai pris…. avec ses personnages qui peuvent couper un élan par leur seule entrée en scène….

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Par ailleurs, le casting compte pas mal d’acteurs venus de la scène (aussi): Pierre Arditi, Bruno Raffaelli, Laurent Stocker (dans le rôle d’un secrétaire-assistant personnel suffisant, Yolande Moreau….auxquels s’ajoutent Noémie Lvovsky, Valeria Golino et Valeria Bruni Tedeschi (ainsi que sa mère – dans la vie réelle)…

Comme dans ses films précédents (notamment « Un château en Italie »  que j’ai qualifié à l’époque de « sarabande loufoque et crépusculaire« ) c’est une « autobiographie imaginaire ou inventée » variation sur les désarrois intimes (cruels) et les relations V.B.T. avec sa sœur, son futur ex (j’ai lu qu’il s’agit là de sa séparation de Louis Garrel – avant je ne savais même pas qu’ils avaient formé un couple)… mais avec une dizaine d’autres sujets en plus :  la fin de l’amour, le deuil d’un frère, les nantis hautains, arrogants, imbus d’eux mêmes et aveugles, la lutte des classes aussi (ce regard sur les « petits-gens », le personnel-esclave me semble nouveau et rajoute une couche…)…. ce qui fait que le film devient un double d’une pièce non-écrite par Pirandello et Proust en même temps …. des spectateurs y ont vu des bribes de Renoir (« Règle du jeu » ) – faudra pas exagérer quand-même…. Pièce pleine de dédoublements, de mise en abyme dans lesquels chacun des protagonistes aura « son moment de monologue » pour nous offrir des nuances à un tableau qui à première vu semble « lisse »

Film sur le temps qui passe aussi, sur les regrets qu’on peut avoir….

La musique (B.O.) est parfaitement adaptée (Schubert, Mozart entre autres) et surtout ce beau moment de chassé-croisés des diverses (im)pairs amoureux /en rut sur fond de Rossini – un régal :

A retenir – le jeux des acteurs (tous formidables), la cruauté des échanges (un moment de détente/calme peut se transformer en une « boucherie » par mots blessants), la scène de l’épilogue : tournage d’une scène du film sur lequel Anna a travaillé cet été là. Une machine à brouillard s’emballe et tout le monde, surtout VBT restera seule dans la brume, paumée, comme dans un film d’Antonioni….

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D’aucuns diront que le film est trop long, qu’on regarde la montre souvent, que c’est un fouchtri-fouchta trop plein d’idées mal liées…. ou écrire comme https://www.critique-film.fr/critique-les-estivants-deuxieme-avis/ ou http://www.lefigaro.fr/cinema/2019/01/31/03002-20190131ARTFIG00093-dans-les-estivants-valeria-bruni-tedeschi-brouille-les-pistes-et-perd-en-partie-la-critique.php

« ….On peut affirmer, sans grande crainte d’être contredit, que Il est plus facile pour un chameau …, Actrices et Un château en Italie, les trois précédents longs métrages  de Valeria Bruni Tedeschi, n’entraient pas dans le cercle des chefs d’œuvre du cinéma, mais, tout étant relatif, ils étaient quand même largement supérieurs à  Les estivants. Dans ce film, tous les défauts de la réalisatrice sont présents à 200 % : lourdeur, prétention, narcissisme. Et, en plus, son jeu d’actrice, de plus en plus stéréotypé, de plus en plus insupportable. Pour terminer, Valeria Bruni Tedeschi aura droit à un message d’espoir : lorsqu’on touche le fond, on ne peut que rebondir ! »

On n’a pas vu le même film ! Mais j’étais déjà assez « seul » pour le « Château en Italie » !

 

 

 

 

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Grace

« Elle s’est rompue à dresser l’oreille, à tracer à partir des sons la carte de l’obscurité…. »

 

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Présentation de l’Éditeur (Albin Michel) :

Irlande, 1845. Par un froid matin d’octobre, alors que la Grande Famine ravage le pays, la jeune Grace est envoyée sur les routes par sa mère pour tenter de trouver du travail et survivre. En quittant son village de Blackmountain camouflée dans des vêtements d’homme, et accompagnée de son petit frère qui la rejoint en secret, l’adolescente entreprend un véritable périple, du Donegal à Limerick, au cœur d’un paysage apocalyptique. Celui d’une terre où chaque être humain est prêt à tuer pour une miette de pain.

Après Un ciel rouge, le matin et La Neige noire, le nouveau roman de Paul Lynch, porté par un magnifique personnage féminin, possède une incroyable beauté lyrique. Son écriture incandescente donne à ce voyage hallucinatoire la dimension d’une odyssée vers la lumière.

https://jacktheripper.de/forum/index.php?topic=1536.0

vente d’un enfant

J’ai lu après avoir pris connaissance de la très belle fiche de lecture de Simone, mais n’en déplaise à mon amie, je n’étais pas aussi emballé qu’elle. Question d’agenda trop chargé en traductions ? Question de froid et/ou de grisaille de ce mois de janvier 2019 qui aurait pesé sur la perception ?

Pourtant, la Grande Famine (The Irish Potato Famine) entre 1845 et 1852 (!!) avec plus d’un million de victimes, le début de l’émigration vers les USA, le renouveau d’un nationalisme irlandais et une des autres explications de la haine des Anglais …., est un sujet de tonnerre.  Par ailleurs, et le livre, qui se déroule pendant cette période, le décrit bien – même si jamais, jamais nous avons une explication des raisons politiques et économiques de ce drame – …. N’oubliez pas que les exportations de denrées continuaient bien durant cette époque (renforçant le clivage entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas…. un sujet entièrement dans le temps !)

L’histoire est « simple » (évoqué en 4e de couv’). Grace, lors de son « road-movie à pied ou en carriole » (ce qui rapproche le livre de McCormack et son « The road » – sans l’écriture d’épure de ce dernier)  fera des rencontres plus ou moins heureuses (Embury Soundpost ; Bart ; McNutt; Robert Boyce… et bien d’autres) – et elle sera toujours accompagnée par le « spectre » de son frère (mort noyé mais toujours présent avec ses « énigmes » chuchotées à l’oreille de Grace qui de fille (aux seins naissant qu’il faute bander pour garder l’aspect d’un garçon) deviendra femme (belles pages sur sa première  menstruation…).

Kirche-Irland

Marina Boraso, la traductrice de ce livre semble avoir fait un travail colossal – mais il me faudra peut-être que je lise un roman de Paul Lynch en anglais pour juger du style (V.O.) de l’auteur, puisqu’il me paraissait ici, contrairement à bon nombre de critiques et bloggeurs, « too much », trop long et trop chargé avec parfois des images/métaphores devenant obscurs pour décrire les souffrances (d’un peuple/d’une héroïne) . Même si parfois il y a des créations enchanteresses – tels que le « croaboyer » du corbeau « Et soudain le revoici, perché tout en haut d’une aubépine isolée, à croaboyer une quelconque malédiction. Il l’attendait, c’est certain, ce n’est pas un corbeau... » (p. 393). C’est dans ces passages là que j’ai retrouvé le « hypnotique » et/ou « hallucinatoire »  dont parlent bcp de lecteurs

Ainsi je me demande ce que c’est « l’inéluctabilité des nuages » que Grace contemple p. 339, …. est-ce à voir avec la déliquescence du monde (?) …un peu plutôt elle se dit :  » Elle voit passer dans le ciel velouté un nuage qui ressemble à une robe en lambeaux. »

Je comprends un peu mieux  « l‘aiguille de son ouïe piquant pièce à pièce le tissu sonore (de la ville) » (p. 350)  mais me pose encore des questions sur la couleur (clarté ?)  ici : « ...leurs champs qui ne connaissent pas d’autre couleur que la clarté du soleil » (p. 341).  Malheureusement le roman (en français) est chargé de ce type de métaphores lourdes, qui parfois collent bien avec l’esprit/ la pensée de Grace nourrie de lecture de contes, mais souvent les scènes n’avancent pas, le lecteur est (moi je me suis senti) comme englué dans la douleur et la tristesse. Ok, je veux bien que P. Lynch a voulu rendre physiquement palpable le désarroi, la perte d’ancrage de ses personnages et avec elle de tout un peuple, mais une langue un peu plus sèche, plus « maigre » (pardon de ce jeu de mots) aurait à mon avis eu le même effet d’étouffement.

Il y a effectivement des passages d’une beauté étrange (et hypnotique) mais j’aurai préféré un livre plus resserré (aussi pour éviter qqs répétitions de situations dont les variations sont – pour moi – infimes), élagué de quelques « lourdeurs » (?) métaphoriques censées donner une patine poétique à une réalité dure, dure…. Dickens-en…

Belle idée par contre qu’après la/les scènes les plus dures, de rendre notre héroïne muette – elle perd la parole, et le lecteur se trouve devant 4 pages NOIRS – sans mots, juste le noir, le trou noir… duquel Grace va (re-)sortir « vers la lumière » – par ailleurs ce seront les dernières paroles du livre « Par un matin bleu, Jim l’éveille en plein rêve, viens avec moi, chuchote-t-il, et quand elle sort de la maison les bois éclatent de couleurs, un violet éclos en l’espace d’une nuit et que le jour épanouit à son plus haut degré. L’éclat des jacinthes bleues baigne les arbres d’une légère brume, et à l’instant où elle pose les mains sur son ventre, les mots lui montent spontanément aux lèvres et elle dit à Jim:

Cette vie est lumière …. »

Hallerbos + Wald + Reicherts

Pour avoir un avis plus positif de ce livre je renvoi encore une fois à Simone 

https://lectriceencampagne.com/tag/grace/

 

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El Tata – La mule

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Un petit film, sans surprise réelle, mais un  bijou de mise en scène. Clint Eastwood, au dos voûté, accusant son âge, mais toujours impressionnant, est repassé pour son dernier film de nouveau devant la caméra – et sera/est sur 80% des scènes présent.

Pour ce film il s’est inspiré d’un fait divers (inspiré d’une histoire vraie – comme l’était Green Book) et invite une flopée de stars du grand et petit écran, Bradley Cooper (Agent Colin Bates), Dianne Wiest (Mary), Andy Garcia – méconnaissable – (Laton), Laurence Fishburne (Agent spécial de la brigade des stupéfiants), Michael Peña (Agent Trevino -vu dans ce type de rôle dans « Narcos II » sur Netflix – ce sera dur pour lui d’en sortir)….

En deux trois mouvements Clint E. introduit son personnage, on comprend qu’il est féru de son travail, adore l’accueil qu’il suscite (il est un horticulteur hors pair acclamé – qui ne voit pas que internet va détruire son modèle économique un jour…) et qu’il met ce travail au-dessus de sa famille. Et hop, à peine esquissé le personnage, le récit fait un bond de 15 ans… avec une fluidité et un naturel qui suscité l’admiration.

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Le business du horticulteur périclite, il sera dans la moise, va effectuer un 1er job de « transport » pour une bande de jeune (au début il ne sait pas que c’est de la drogue qu’il balade dans son pick-up, et que c’est pour un cartel mexicain….) et l’argent « gagné » il le dépense pour des amis, sa famille…..(comme pour se racheter)… et point pour lui-même (il remplace toutefois son vieux tacot contre un joli pick-up noir).

Récit linéaire, classique diront les critiques, toutafé dans la lignée de ce que nous connaissons de lui….. L’importance de la famille (ici, d’abord la « perte » de sa famille, perte du contact avec sa fille, le cartel comme « ersatz » (ce qui marchera un temps mais pas jusqu’à la fin), retrouvailles avec son ex-femme …. fin réaliste et pourtant pas aussi roublarde qu’on aurait pu le penser/espérer.

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Un bon « petit » film, formidablement troussé sans fioriture (il va droit au but, et s’avère être parfois très subtil, avec un zeste d’humour en plus : son écart « nigger », ses soirées « bête à deux/trois dos » suggérées), mais qui ne laissera pas des traces indélébiles dans mon souvenir (contrairement p.ex. à « Bridges of Madison County » que je peux revoir toujours et toujours et qui me fera chaque fois pleurer). Dans ce film-ci seul l’âge avancé (et l’humanité) de C. Eastwood m’a vraiment touché…. [miroir, miroir…]…. la capacité de rendre touchant/intéressant une douzaine de « voyages/trips » de transport de drogue dans les paysages américains…. ainsi finalement ses choix musicaux (parfait – comme très souvent – toutefois pas de jazz cette fois-ci …). Comme une des chansons du film :

Don’t let the old man in, I wanna leave this alone
Can’t leave it up to him, he’s knocking on my door
And I knew all of my life, that someday it would end
Get up and go outside, don’t let the old man in
Many moons I have lived
My body’s weathered and worn
Ask yourself how old you’d be
If you didn’t know the day you were born
Try to love on your wife
And stay close to your friends
Toast each sundown with wine
Don’t let the old man in
Many moons I have lived
My body’s weathered and worn
Ask yourself how old you’d be
If you didn’t know the day you were born
When he rides up on his horse
And you feel that cold bitter wind
Look out your window and smile
Don’t let the old man in
Look out your window and smile
Don’t let the old man in

Pour finir qqs extraits du site « news-ciné »  qui relate « l’histoire vraie derrière le film » :

Né en 1924 dans le Michigan, Sharp s’enrôle rapidement dans l’armée. On l’envoie combattre en Italie pendant la Seconde Guerre mondiale. A son retour du front, il reçoit la Bronze Star Medal pour services rendus à la nation. Si Leo Sharp est resté évasif sur son passé, il prétend avoir été le propriétaire d’une petite ligne d’avion. Une entreprise qui fera faillite selon lui. Mais l’homme est surtout connu dans le monde de l’horticulture pour avoir développé une nouvelle espèce d’Hémérocalles, une fleur jaune à la jolie collerette rouge. Une association d’horticulteurs décide de renommer cette création à son nom (la « siloam Leo Sharp »). Des passionnés se déplacent même jusqu’à son domicile familial dans l’espoir d’acheter quelques fleurs. Mieux, Sharp est invité par la Maison Blanche à venir planter quelques Hémérocalles dans le jardin pour George H.W. Bush. Mais ce que personne ne sait à l’époque, c’est que notre fleuriste est un passeur pour le cartel de Sinaola (avec à sa tête Joaquim « El Chapo » Guzman), l’un des plus prolifiques et dangereux trafiquants du monde. Ses apparitions dans des conventions pour horticulteurs un peu partout dans le pays est alors un prétexte pour aller faire quelques livraisons.

Jeff Moore, l’agent de la DEA joué par Bradley Cooper dans La Mule, est revenu dans un long entretien pour le New York Times sur cette arrestation et sur l’histoire de Leo Sharp, qu’il qualifiait de « légende urbaine ». Les narcotrafiquants le surnommeront El Tata (grand-père en espagnol). Et pourtant dès les premiers mois d’investigation, les agents ont bien du mal à trouver des infos sur ce coursier particulièrement zélé qui transportait chaque mois entre 200 et 250 kg de poudre blanche. C’est pourtant à bord de sa camionnette verte que l’octogénaire fera passer la marchandise pendant 10 ans de la frontière sud-américaine à Détroit, sans jamais se faire inquiéter. Selon ses dires, Sharp aurait été approché par les trafiquants eux-mêmes (il employait des Mexicains qui l’aidaient à cultiver ses plantes). Selon la DEA, le cartel n’hésitait pas à faire appel à des personnes d’un certain âge comme chauffeur, donc au-dessus de tout soupçon. Endetté depuis la faillite de son entreprise, l’homme n’a pu refuser l’offre. Mais personne ne se doutait à l’époque que Sharp allait exceller dans l’exercice.

https://news-cine.fr/la-mule-avec-clint-eastwood-lhistoire-vraie-derriere-le-film/

Enfin, une belle chronique sur le film ici (princecranoir) 

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Green Book

« Green Book » est l’histoire (véridique) du videur italo-américain Frank Anthony « Tony Lip » Vallelonga (Mortensen) et de la naissance en 1962 d’une amitié avec le pianiste jamaïcain américain Don Shirley (Ali).

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Je n’ai jusqu’ici jamais apprécié le cinéma des frères Farrelly et leur humour potachement provocateur et vulgaire. Du coup, j’étais plus que sceptique à l’annonce d’un film de Peter Farrelly avec Viggo Mortensen. Vu que je suis plutôt fan de cet acteur [Indian Runner – S. Penn, David Cronenberg (notamment La promesse de l’aube), La Route (Hilcoat) et dernièrement « Loin des Hommes » ( !!) ] je me suis dit – allez va le voir, la presse dit du bien de son jeu, il se trouve sur la liste des nominés pour l’Oscar et ne sera peut-être pas mal.

En effet, pas mal. Même sous un vernis d’un mix de buddy-movie en mode mélo-comedy (avec des accents de mièvrerie – qui néanmoins m’a touché à deux reprises), Farrelly nous dépeint une époque pas si révolue que ça.

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Shirley engage Vallelonga comme chauffeur et garde du corps non officiel lors d’une tournée dans le Sud des States avec son trio de jazz. Leur 1ere rencontre est un beau moment de cinoche (la confrontation du semi-mafieux et raciste Vallelonga avec ce « Bamboula » riche, délicatement raide et dignement distingué sur un véritable trône,  ouvre un fossé qui sera comblé au cour du film).

Green Book

Shirley est un peu (et c’est encore politiquement correct 🙂 rebuté par le côté « tchatche  » et des manières peu dégrossies de Tony Lip-Vallelonga, mais il doit/veut pouvoir voyager en toute sécurité sans discriminations abusives pour respecter les engagements pris, et a confiance en les capacités de ce cogneur débrouillard.

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Scènes de concert, de voyage (quasi-picaresque), de nuits au motel/hôtel….   (attention c’est rare que les deux passent la nuit dans le même hôtel, puisque il y’en a(vait) pas mal qui sont interdits aux noirs (ou uniquement réservés aux noirs – d’ou le nom du film : Il y avait – à l’époque – un Guide d’Hôtels et Restaurants pour les « negro motorists« ).

Très Farrelly-esque la scène dans la voiture dans laquelle Tony Lip oblige Shirley à goûter aux KFC « Fried Chicken » (rire jaune et légèrement gêné garanti). A cette méconnaissance de la malbouffe s’ajoute de la part de Don Shirley une méconnaissance totale de la musique d’autres noirs tels que Aretha Franklin, Little Richard, Chuck Berry …. ce n’est pas « Jo Pin » (Chopin dit (et compris) par Tony Lip) qui le sauvera aux yeux de Tony. Un autre « gag clivant » : Tony parle d’un disque de Don Shirley, que sa femme, pour préparer sa mission de chauffeur. Il s’agit d’improvisations sur « the story of Orpheus in the Underworld » – et Tony le félicite sur ce super disque sur les pauvres orphelins ( « orpheans » )….

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D’autres scènes moins « subtiles » (la demande faite à Shirley de bien vouloir utiliser, dans l’Hotel ou il va se produire avec son trio (!), les toilettes (une cabane) pour noirs dehors à l’écart)…. ou la scène montrant qu’il ne pourra pas dîner dans le restaurant dans lequel il sera censé se produire)…. Farrelly fait comme si c’est seulement dû à la bêtise des gens du Deep Deep South, mais je pense des scènes de ce genre se sont certainement produits plus au Nord et certainement dans des quartiers à NY aussi.

Viggo M. a pris 30 kg (!!) pour ce film – pour être plus proche du personnage « réel » – le générique nous apprend que les deux sont restés amis jusqu’en 2013. Il est effectivement impressionnant dans ce rôle, jouant à la perfection le glouton goujat à l’accent italo (on dirait qu’il parle aussi bien l’italien qu’il maîtrise le français). Mahershala Ali s’impose avec sa raideur, son impeccable diction, son sourire dans les moments les plus dures face aux racisme.

Green Book

Un article sur le « vrai » Don Shirley :

https://www.tsfjazz.com/jazznews/jazz-blog/green-book-et-le-mysterieux-don-shirley

Depuis sa consécration estivale au festival de Toronto, Green Book-Sur les routes du Sud ne cesse de troubler les amateurs de jazz. Qui est donc ce fameux pianiste noir, Don Shirley (interprété par Mahershala Ali) dont la tournée de 1962 dans le sud ségrégué des Etats-Unis au côté d’un chauffeur/garde du corps d’origine italienne (Viggo Mortensen) est au cœur d’un récit mené avec brio même s’il ne transcende guère les paramètres du feel good movie à l’américaine ?

Le trouble vient du dossier de presse. Le fameux Don Shirley en question dont les mémoires ont inspiré le scénario est présenté comme un pianiste de jazz. On ne lui connaît pourtant aucune session majeure, ni en leader, ni en sideman au côté d’autres grands instrumentistes. Son destin, en revanche, n’est pas sans nous rappeler une certaine Nina Simone: un vrai talent de concertiste, très jeune, et les portes qui se ferment en raison d’une couleur de peau. Sauf que Don Shirley, lui, n’a jamais pu rebondir…

Le premier fait d’armes de ce natif de Floride, c’est l’interprétation à 18 ans d’un concerto de Tchaïkovski au sein du Boston Pops, fondé dans le sillage de l’orchestre symphonique de Boston. On lui fait pourtant fait très vite comprendre qu’on ne peut pas être à la fois Noir et faire carrière dans un tel cénacle. Don Shirley va dés lors réorienter son répertoire vers une sorte de no man’s land entre jazz, cabaret, spirituals et musique de chambre. Il tente par ailleurs un trio original -piano/violon/contrebasse-, réarrangeant aussi bien des extraits de la Symphonie No2 de Rachmaninov qu’un standard comme Lullaby of Birdland dont la version a visiblement bluffé le jeune pianiste Kris Bowers, qui a composé la B.O. du film.

On ne saurait en dire autant de notre ami américain Thierry Pérémarti, ancienne grande plume de Jazzman et Jazz News. Consulté par mail sur le sujet, il a fini par repérer sur Apple Music une relecture bien plate de ‘Round Midnight’. D’après lui, Don Shirley a surtout navigué dans l’idiome « classical pop » sans jamais témoigner de véritables capacités d’improvisation. À vrai dire, dans le film de Peter Farrelly, on ne le voit swinguer qu’à une seule reprise, lorsque, chassé d’un hôtel, il trouve refuge dans une sorte de saloon à rednecks où ses relâchements virtuoses emballent un public blanc pour le moins réticent au départ.

Décédé en 2013, cet « agent double », comme le disait le regretté Pierre Bouteiller, fut également proche de Duke Ellington et Sarah Vaughan. Il aura aussi participé -et lorsqu’on voit le film, on comprend pourquoi- à la marche de Selma, en 1963, derrière Martin Luther King.

 

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