14 Juillet – Livre Inter 2017

Le dernier livre de la liste des livres Inter 2017.

Présentation de l’Éditeur (http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/14-juillet)

La prise de la Bastille est l’un des événements les plus célèbres de tous les temps. On nous récite son histoire telle qu’elle fut écrite par les notables, depuis l’Hôtel de ville, du point de vue de ceux qui n’y étaient pas. 14 Juillet raconte l’histoire de ceux qui y étaient. Un livre ardent et épiphanique, où notre fête nationale retrouve sa grandeur tumultueuse.

Et Eric Vuillard est cité parfaitement sur ces mêmes pages :

De la Bastille, il ne reste rien. La démolition du bâtiment commença dès la nuit du 14 juillet 1789. De l’événement, nous avons les récits du temps. Les députations de notables qui se rendirent à la citadelle et les délibérations de l’Hôtel de Ville y prennent une importance démesurée. On nous raconte la prise de la Bastille du point de vue de ceux qui n’y étaient pas ; et qui vont devenir nos représentants. Ils n’y étaient pas et ne souhaitaient d’ailleurs pas que la Bastille tombe. Ils firent même tout pour l’empêcher. Mais ils ont laissé des témoignages. Car ces gens-là savaient écrire. Il fallait donc retrouver les relations des gens ordinaires, s’appuyer sur le récit personnel de leur participation à l’émeute du 14 Juillet. Il fallait éviter tout surplomb, afin de ne pas écrire un 14 Juillet vu du ciel. En m’en tenant aux récits méprisés, écartés, j’ai voulu me fondre dans la foule. Et puisque c’est bien le grand nombre anonyme qui fut victorieux ce jour-là, il fallait également fouiller les archives, celles de la police, où se trouve la mémoire des pauvres gens. L’Histoire nous a laissé un compte et une liste : le compte est de 98 morts parmi les assaillants ; et la liste officielle des vainqueurs de la Bastille comporte 954 noms. Il m’a semblé que la littérature devait redonner vie à l’action, rendre l’événement à la foule et à ces hommes un visage. À une époque où un peuple se cherche, où il apparaît sur certaines places de temps à autre, il n’est peut-être pas inutile de raconter comment le peuple a surgi brusquement, et pour la première fois, sur la scène du monde.

Je pense que ce petit livre est un des mieux écrits de la liste des livres Inter de cette année. Chaque chapitre, et ils vont à pas de charge ces chapitres là….,  a(ura) son passage brillant, étincelant, parlant de simples citoyens, étoiles d’un instant, parties prenants d’un événement plus grand qu’eux …. (c’est comme si – toute proportion gardée –  un écrivain se saisissait de l’élection de E. Macron ou d’Obama, sans parler de Macron ou Obama mais uniquement des petites mains, des distributeurs de tracts, ceux qui ont fait du porte à porte…)….toujours au plus près des « petits gens » ….que E. Vuillard a sorti de l’oubli des registres.

Bien entendu, notamment dans les premières pages de cette docu-fiction, dans le résumé du contexte politico-économique dans lequel est née la révolution, on croise aussi des gens « connus » comme  Jacques Necker (ministre, spéculateur avant l’heure dans le genre de Kerviel) …. – c’est une belle marque de fabrique de Eric Vuillard : parler du passé pour mieux parler d’aujourd’hui (déjà le cas dans le beau livre pas seulement sur Buffalo Bill….. » tristesse-de-la-terre   » )

« Et puis, ce fut Necker de nouveau, afin de rassurer la Bourse, car c’est à la Bourse, déjà, qu’on prenait la température du monde. (…) Il avait commencé sa belle carrière chez Girardot, une banque d’affaires franco-suisse (…) Il ne se tint pas aux directives qu’on lui avait laissées et prit une position hasardeuse – comme ces traders qui, de nos jours, jettent leurs ordres entre les mâchoires du monstre, en espérant que cela passe. Et cela passa. Il réalisa d’un coup un formidable bénéfice de cinq cent mille livres. On le prit aussitôt pour associé. » (p.39)

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« Il faut écrire ce qu’on ignore. Au fond, le 14 juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou lacunaires. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. Et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit. Il faut le supputer du nombre, de ce qu’on sait de la taverne et du trimard, des fonds de poche et du patois des choses, liards froissés, croûtons de pain. » (début du chapitre « La foule »)

Sinon virtuosement, entrelardé par des expressions argotiques à la pelle, il réveille Paris à la vie – et ça bouge, ça crie, ça transpire……  – une très belle invitation à voir l’Histoire avec d’autres yeux…. (même si quelques passages m’ont donné le tournis par l’aspect d »énumération, genre annuaire… )

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« La rue Saint-Antoine éventre la Bastille. On dirait qu’un immense bélier s’apprête à la forcer. De toutes parts, la ville abonde, ruisselle. On se cache des coups de feu ; il y a des gens derrière chaque porte de la rue des Remparts, sous tous les arbres de la grande allée de l’Arsenal, derrière chaque tas de bois de la rue des Marais. La Bastille est enveloppée par l’humanité. Mais ce ne sont pas les hordes débonnaires qui vont au champ de foire et s’en reviennent ; c’est une multitude armée de piques, de broches, de sabres rouillés, de haches, de vieux canifs, de mauvais fusils, de pilums et de tournevis. Les armes étincellent, dans un brouhaha extravagant, confusion de voix et de cris. L’assaut commença de partout et de nulle part, il se fit aussi bien coup de fusil que de caillasse. Les cris jouèrent leur rôle. Les jurons jouèrent leur rôle. Ce fut une grande guerre de gestes et de mots. La foule mouvante, expressive, lançait des pierres et de vieux chapeaux. Ça faisait un horrible tintamarre, jurements. Les soldats, l’ordre qu’ils représentaient, étaient traités de tous les noms : cul-crottés, savates de tripières, pots d’urine, bouches-à-bec, louffes- à-merde, boutanches-à-merde, et toutes les choses-à-merde, et toutes les couleurs-à- merde, merdes rouges, merdes bleues, merdes jaunilles. Et cela fusait avec gouaille. Quand soudain, un nouveau coup de feu partit du haut des tours. Comme le matin, on courut se mettre à l’abri, les visages étaient en sueur. » (page 65/66)

 

 

 

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« Barre-toi »

Get out (de Jordan Peele) 

Bon petit thriller de série B+ ou « film d’horreur social » ou encore renouvellement des séries Z……

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Dommage que j’avais lu les Cahiers du Cinéma du mois de mai qui – bravo !!! – ont spoilé à donf ! Toutefois, la mise en scène de ce petit bijou est suffisamment futée, bien nourrie par l’histoire du cinéma et aménageant deux trois surprises qui m’ont fait réagir par de petits sursauts …. (faut quand même savoir que je ne regarde à priori pas de films – ni de séries TV – proches de la catégorie « horreur/zombie »), suffisamment intéressant donc pour qu’on puisse regarder les « aventures » de notre héros black invité dans la famille de sa copine blanche avec un plaisir grandissant.

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Je vous économise le rappel du film (sage) de Stanley Kramer (1967) « Devine qui vient dîner ? » qui a servi de schéma de départ à « Get out » qui en effet commence comme une gentille comédie (sitcom) s’il n’y avait pas déjà une toute première scène – genre prologue – d’une scène allusive à « Halloween » suivi illico presto d’une scène plan-pan….. Comme le disent les Cahiers du Cinéma : « en moins de cinq minutes et quelques répliques, les bases sont jetées pour procéder à un panorama des attitudes blanches envers les noirs. » (p. 57).

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Rose va inviter/emmener donc Chris chez ses parents (« Tes parents savent que je suis noir ???? »)… les parents d’une gentillesse too much, fans de Obama…. des petits moments de rires (en partie jaune) qui peu à peu  vont virer vers un sentiment d’inconfort, renforcé par les comportements du personnel noir de la maisonnée…. on comprendra vers la fin du film le pourquoi….

Je ne dis qu’une chose : Chris sera pris en otage par la famille …. et cela se terminera mal pour pas mal de monde…. Chris par contre s’en sortira.

Le mélange absolument parfait de réalisme et outrance (vers la fin), de comique (in-volontaire) et de terreur (réelle) font que ce petit film est un vrai bijou (et plus profond qu’on ne pense) : voir les scènes dans lesquelles Chris s’adresse à la femme de ménage de la maison (Georgina) (Betty Gabriel) … sa/ses réactions sont d’une complexité jouissive puisqu’elles se passent aussi au niveau linguistique (langue des quartiers noirs contre celle des riches blancs – – « snitch, rat » seront remplacé par « tattletale » – (« je ne suis pas un mouchard et ne te balancerai pas »  vs « rapporteur »).

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Toutefois, film absolument à déconseiller aux personnes qui n’aiment pas des scènes violentes (les derniers 15 minutes….!!) ….  Critikat dit ceci : « Get Out », à vrai dire, c’est plutôt ce que l’on aurait envie de hurler aux spectateurs dans la salle après une bonne heure plutôt réussie, afin de leur éviter la déception et la frustration d’une dernière demi-heure qui remet le film dans les charentaises élimées du gore plan-plan. http://www.critikat.com/actualite-cine/critique/get-out/

Ce film à petit budget ($4,5 millions) a déjà rapporté quelques $170 millions de recettes !!!

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Yes we Cannes

Vous prenez des morceaux de réalité, vous les projetez sur un écran et tout d’un coup ça veut dire quelque chose

Arnaud Desplechin

Fantômes d’Ismaël – Arnaud Desplechin

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Quelques jours après la projection du film en ouverture  au festival de Cannes de cette année j’ai pu voir ce film – hors série « soutien au cinéma français » – attiré par le metteur en scène (même si son opus « 3 souvenirs de ma jeunesse »  ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable – « Roi et Reines » et/ou « Un conte de Noël » bcp plus) ainsi que par le trio d’acteurs Mathieu Almaric, Charlotte Gainsbourg et la Miss Cotillard.

Alors quoi vos dire : je suis sorti un peu dépité de la projection de ce film mosaïque délire mental éclaté. Il parait que la version « courte » de 1 h50 qui passe dans la plupart des cinéma serait moins bien « monté » que la version longue pour qqs cinés en France et pour l’export (c’est quoi ce délire ?) et que la version longue permettrait mieux faire le liens entre les divers fils de l’histoire/des histoires… (j’en doute quand-même).

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L’idée du départ (?): un metteur en scène (Ismaël) vit avec une jeune femme (après avoir été abandonné par une autre 20 ans auparavant), il dort le jour et travaille (et fume et boit) la nuit. Son ex reviendra – plouf, tombée du ciel, on ne saura jamais (au fond) pourquoi elle était partie (sauf pour qqs arguments plats et fumeux) et Monsieur perd sa capacité d’écrire/travailler…- se greffent là-dessus : un film en train de se faire (avec des doubles et le frère (rêvé) d’Ismaël – Louis Garrel [Dedalus* – comme un dédale, un chemin, comme Stephen Dadalus de Joyce…]  –  dans un récit d’espionnage), les rapports avec son beau-père, les rapports avec son producteur (Hippolyte Girardot) …. eh ben… tout ça avec souvent des dialogues, comment dire loin de la réalité (ampoulés ? harlekinésants ? maniérés ? psychanalysants ? – oui un peu de tout ça…) et  proche d’une masturbation intellectuelle…

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Quelques scènes sont « à sauver » mais ne font pas de film pour moi, même si j’aime d’habitude les mises en abyme…..

Pour moi, seule Charlotte Gainsbourg sort du lot (un moment de fragilité énorme quand elle voir la 1ere fois le « fantôme » de Miss Cotillard), cette dernière semblant  dire en mode automatique ses quelques répliques mystérieuses….

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Visiblement j’ai eu un problème avec ce film …

 

 

 

 

 

 

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Culture(s)

Court week-end (samedi après-midi + dimanche) à Annecy et Martigny.

Après une semaine grise et pluvieuse le week-end s’annonçait sympa météorologiquement  parlant, donc réalisation d’une promesse faite à des amis (de St. Jorioz) de voir ensemble  l’exposition « Hodler, Monet, Munch » à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny (CH).    http://www.gianadda.ch/

Avant de rejoindre mes amis  un petit tour dans la ville d’Annecy (comme d’hab’ bcp de monde)

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Après un petit moment dans la galérie d’art au dela des apparences qui propose une très belle série d’œuvres de Pierre-Marie Brisson, le peintre « Matissien », malheureusement trop cher pour moi

une promenade auprès du lac – un cornet de glace à la main : le premier samedi (et week-end) depuis longtemps sans PC …. un régal.

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Apéro et dîner en terrasse ensuite chez mes amis … soirée courte puisque nous voulions partir tôt le lendemain.

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Départ donc tôt direction Chamonix, Col des Montets, Vallorcine, Trient (et son église rose), le col de Forclaz jusqu’aux vignes de Martigny.

Magnifique le vert tendres du printemps et les cols et pics enneigés (il avait neigé vendredi encore)

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Martigny    (en allemand Martinach) est la deuxième ville du canton, siège de la maison Morand (Williamine) et de la Fondation Pierre Gianadda.

Première visite pour moi, donc un peu déçu de l’architecture « cannoise » (« Bunker ») de la fondation (le bâtiment sert de salle d’expo’ mais aussi de concert (Cecilia Bartoli y donne un concert tous les ans) et le lieu peu chaleureux de l’exposition.

Heureusement les peintures  – souvent lumineuses – ont bien valu le voyage (et le parc-des-sculptures après l’intérieur était un petit bijou en soi (me rappelant – en plus petit la Fondation Cartier – Jouy-en-Josas – avant le déménagement au Bd Raspail à Paris.

Malgré l’interdiction de photographier ici 4 vues dérobées de l’exposition qu’on pouvait déjà voir à Paris du 15.9.2016 au 22. janvier 2017) :

 

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Le parc (nous y avons déjeuné) – sous le soleil était très agréable et riche de sculptures de tous bords (de Rodin & Maillol, en passant par César  – et un de ses innombrables pouces – Niki ….)

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Sous un soleil radieux retour vers la France avec un arrêt au col de Forclaz pour une petite marche en balcon sur 6 km env. (aller-retour).

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A gauche du chemin une « bisse »  – le chemin avait par ailleurs servi pour l’exploitation du glacier du Trient (dès 1865 – grâce au développement du chemin de fer qui avait relié Martigny aux grandes villes françaises) – à l’aide d’explosifs et d’outils divers, le glacier est fendu puis débité en blocs de plusieurs centaines de kilo chargés dans des waggonets qui les transportent jusqu’au col de la Forclaz. (quotidiennement env. 20 à 30 Tonnes de glace) …

 

 

 

 

 

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Vie de ma voisine – Livre Inter 2017

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Présentation de l’Éditeur : 

Ça commence comme une nouvelle d’Alice Munro : lors de son déménagement, une romancière est abordée par sa voisine du dessus qui l’a reconnue, et l’invite chez elle pour parler de Charlotte Delbo. Ça continue comme un récit d’Isaac Babel. Car les parents de Jenny, la voisine née en 1925, étaient des Juifs polonais membres du Bund, immigrés en France un an avant sa naissance.
Mais c’est un livre de Geneviève Brisac, un « roman vrai » en forme de traversée du siècle : la vie à Paris dans les années 1930, la Révolution trahie à Moscou, l’Occupation – Jenny et son frère livrés à eux-mêmes après la rafle du Vel’ d’Hiv, la déportation des parents, la peur, la faim, les humiliations, et l’histoire d’une merveilleuse amitié. Le roman d’apprentissage d’une jeune institutrice douée d’une indomptable vitalité, que ni les deuils ni les tragédies ne parviendront à affaiblir.
Ça se termine à Moscou en 1992, dans la salle du tribunal où Staline fit condamner à mort les chefs de la révolution d’Octobre, par la rencontre improbable mais réelle entre des « zeks » rescapés du Goulag et une délégation de survivants des camps nazis.
À l’écoute de Jenny, Geneviève Brisac rend justice aux héros de notre temps, à celles et ceux qui, dans l’ombre, ont su garder vivant le goût de la fraternité et de l’utopie.

Avec une économie de moyens, d’une simplicité qui fait du bien après (ou avant) le livre de del Amo (Règne animal), Geneviève Brisac nous offre une sorte de rafraîchissement de mémoire douce-amère dans son livre (rappelant à travers sa voisine du dessus que les livres « sont les meilleurs armes de la liberté. ») et nous propose indirectement une réflexion sur la transmission*.

Un des moments touchants du livre (et il y en plus d’un : le 16.7.1942 (la rafle du Vel’ d’hiv) – la police frappe à la porte, les parents vont se séparer de leurs enfants (qui sont devenus français par déclaration) afin de leur permettre (espoir, espoir !) d’échapper à une déportation, que les parents sentent gros comme un wagon…. Jenny dit de ce « moment » que ce sont les « deux heures les plus importantes de sa vie » (sa mère lui « transmet » (encore une transmission) tout ce qu’une mère se doit de transmettre à sa fille pour toute une vie …., pour être libre et indépendante, pour lui dire ce que c’est l’amour, le divorce, la contraception….)

J’ai eu un frisson au moment de la lecture de ces quelques lignes qui débouchent plus tard sur le petit message, adressé en yiddish – écrit dans un des wagons de bestiaux à destination de la Pologne par les parents de Jenny …. et arrivé miraculeusement jusqu’à Jenny….

« Soyez tranquilles les enfants

Maman et moi

Nous partons

Ensemble

Vivez et espérez« 

Cette Jenny là, a vécu (comme une passeuse – en tant que traductrice et enseignante !), ça on peut le dire, et surtout, ce qui frappe, elle a vécu sans se la jouer, sans cet ego démesuré qu’on trouve chez certain de nos hommes/femmes politiques. Toujours en finesse, retenue, sans se mettre en avant ou en valeur (en mettant sa lumière sous le boisseau, comme on dirait en allemand)  …. L’émotion vibre souvent, renforcée probablement aussi par la simplicité de la langue derrière laquelle on sent l’admiration de G. Brisac pour cette femme.

« Un jour de printemps pourtant nous allons rue d’Assas, pour acheter des livres. Il fait beau. Je suis joyeuse. J’attends Monique dans la rue, je ne peux pas entrer dans la boutique, ce n’est pas l’heure. Je regarde la vitrine. Une dame bien, une dame du quartier me regarde, elle crache par terre. La mémoire procède par flashes. Le prin­temps 1944, pour moi, c’est ce crachat. »

« Toute ma vie j’ai séparé les gens en deux groupes, dit Jenny en repensant à ces journées, à l’homme du métro, au soldat allemand ou à la boulangère de l’avenue de la Villa qui acceptait sans moufter les faux tickets de pain. Il y a ceux qui comprennent et les autres. Les autres. Elle n’épilogue pas. La concierge. La tante qui est venue réclamer plus tard les draps du grand lit qui ne serviraient plus. La charcutière qui hurle ce n’est pas ton heure, tu n’as rien à faire ici. Ceux qui détournent le regard. Et Mulot. Ceux qui comprennent ne sont pas les plus nombreux. Ses yeux s’embuent, elle se ressaisit et reprend son récit. »

 

Le blog « en attendant Nadeau » parle parfaitement de ce petit livre :

* Ce récit polyphonique, où tantôt Jenny raconte à sa voisine, la narratrice, à l’aide de la première personne du singulier, tantôt la narratrice reprend la main, s’inscrit très précisément dans le cadre de transmissions perpétuellement recommencées. Il y a tout d’abord la transmission par l’éducation : le père de Jenny, Nuchim Plocki, lui parle des révolutions, de la gauche, lui fait lire à haute voix les classiques de la grande littérature française engagée, comme Victor Hugo. Il y a ces deux heures fatidiques qui précèdent la séparation d’avec les parents où la mère, Rivka, transmet dans l’urgence tout ce qu’elle peut à sa fille pour la suite de son existence. Alors elle mêle, dans un dernier élan vital, l’ordre ménager et la liberté amoureuse, la nécessité de la poursuite des études et la sexualité maîtrisée. Tout se dit dans le même élan de liberté féministe. Enfin, la transmission la plus précaire et paradoxalement la plus puissante pour l’avenir est celle de ce petit mot glissé par le père dans son wagon à bestiaux qui ordonne à ses enfants, en yiddish : « vivez et espérez ». Et c’est peut-être par fidélité à cet axiome que Jenny devient institutrice, transmet la lecture, la langue, donc les idées à ces enfants créatifs avec lesquels elle pratique une pédagogie émancipatrice et libertaire. Elle-même transmet encore par la traduction, par le témoignage auprès de Geneviève Brisac, par l’acceptation, finalement, que Marine, la petite fille qu’elle a élevée, se fasse tatouer le numéro de déporté du compagnon de Jenny, qui l’a éduquée avec elle. Une transmission douloureuse.

http://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/04/25/memoire-jenny-brisac/

 

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Soue, sang, sueur – Règne animal – Livre Inter 2017

4e de couv’

Règne animal retrace, du début à la fin du vingtième siècle, l’histoire d’une exploitation familiale vouée à devenir un élevage porcin. Dans cet environnement dominé par l’omniprésence des animaux, cinq générations traversent le cataclysme d’une guerre, les désastres économiques et le surgissement de la violence industrielle, reflet d’une violence ancestrale. Seuls territoires d’enchantement, l’enfance – celle d’Éléonore, la matriarche, celle de Jérôme, le dernier de la lignée – et l’incorruptible liberté des bêtes parviendront-elles à former un rempart contre la folie des hommes?
Règne animal est un grand roman sur la dérive d’une humanité acharnée à dominer la nature, et qui dans ce combat sans pitié révèle toute sa sauvagerie – et toute sa misère.

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Sélection du Prix Inter 2017; Premier Prix de l’île de Ré 2016;  Prix des libraires de Nancy – Le Point 2016;  Prix Femina 2016: deuxième sélection, Goncourt 2016 – deuxième sélection… beau « palmarès »….

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Finalement, c’est surtout la dernière phrase de la présentation de l’Éditeur qui continue a résonner en moi, une fois fermé le livre d’une magnifique écriture charnelle, glauque et crue (provoquant des petits hauts-le-cœur et surtout, surtout une envie de soleil, de lumière, de joie). Tout le résumé du début est du marketing pour moi….

Je viens donc de lire une histoire de famille (5 générations) très Zola-esque qui débute en 1898 (passe par la 1ère guerre mondiale) et se termine après un très très grand saut en 1981 (un peu déroutant ce « téléportage » – j’avais un peu de mal à renouer les fils entre les divers représentants générationnels – tandis que dans la 1ère partie tout semblait assez « linéaire »!

« Tous portent sur eux, en eux, depuis les jumeaux jusqu’à l’aïeule, cette puanteur semblable à celle d’une vomissure, qu’ils ne sentent plus puisqu’elle est désormais la leur, nichée dans leurs vêtements, leur sinus, leurs cheveux, imprégnant même leur peau et leur chairs revêches. Ils ont acquis, au fil des générations, cette capacité de produire et d’exsuder l’odeur des porcs, de puer naturellement le porc. » (p. 181)

Mais c’est aussi une histoire de porcs, verrats, truies, enfants muets – dans la soue, le sang, la sueur – et de personnages souvent taiseusement monolithiques aux traits parfois un peu trop forcés. Je dois avouer que j’ai eu un peu de mal pendant les 1ères 30 pages – le langage touffue, riche, plein d’adjectifs (je dis ça, mais en même temps : en couper, les réduire aurait un effet déséquilibrant) qui nous (les lecteurs) permettent de « toucher » cet univers, de le sentir (ça pue pas mal) ou de l’entendre (qu’est-ce que ça couine, hurle, crie…)….

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Vous le sentez, n’est-ce pas ? Ce n’est pas un roman lambda. Ce qu’il écrit JB del Amo est/sera difficilement à vendre aux inconditionnels de M. Musso ou aux fans d’histoires « propres » et ou gentillets (sans viscères, sans gueules-cassées, avec des sentiments – un peu de tendresse dans ce monde de brutes) …. Mais ce qu’il promet c’est un voyage dans les souffrances (ahh le retour de Marcel de la guerre !), ou les récits autour de la Bête (un verrat immense qui déclenche la folie)…. mais est-ce qu’on en veut de « ça » dans la vie qu’on mène ?

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« Ils savent qu’il faudra tuer, ils savent, c’est un fait acquis, une certitude, une vérité, la raison même, il faut tuer à la guerre, sinon quoi d’autre ? Ils ont enfoncé des lames dans le cou des porcs et dans l’orbite des lapins. Ils ont tiré la biche, le sanglier. Ils ont noyé les chiots et égorgé le mouton. Ils ont piégé le renard, empoisonné les rats, ils ont décapité l’oie, le canard, la poule. Ils ont vu tuer depuis leur naissance. Ils ont regardé les pères et les mères ôter la vie aux bêtes. Ils ont appris les gestes, ils les ont reproduits. Ils ont tué à leur tour le lièvre, le coq, la vache, le goret, le pigeon. Ils ont fait couler le sang, l’ont parfois bu. Ils en connaissent l’odeur et le goût. Mais un Boche ? Comment ça se tue un Boche ? Et est-ce que ça ne fera pas d’eux des assassins bien que ce soit la guerre ? » (p. 102)

La porcherie comme métaphore :  « La porcherie comme berceau de leur barbarie et de celle du monde ». (p. 243)

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« Ils ont modelé les porcs selon leur bon vouloir, ils ont usiné des bêtes débiles, à la croissance extraordinaire, aux carcasses monstrueuses, ne produisant presque plus de graisse mais du muscle. Ils ont fabriqué des êtres énormes et fragiles à la fois, et qui n’ont même pas de vie sinon les cent quatre-vingt-deux jours passés à végéter dans la pénombre de la porcherie, un cœur et des poumons dans le seul but de battre et d’oxygéner leur sang afin de produire toujours plus de viande maigre propre à la consommation. » (p. 241) 

C’est donc du lourd. Toutefois, je vais certainement, un jour, lire un autre roman de del Amo, même si j’ai besoin d’un peu d’oxygène maintenant……!

Pour clore – c’est avec « 14 Juillet » certainement le roman le mieux écrit de la sélection du Livre Inter de cette année, mais est-ce qu’on a envie de le défendre, de lui souhaiter une foultitude de lecteurs ? … Il faut quand-même être un peu « maso » paré avec un amour inconditionnel pour une langue d’une richesse inouïe  (pour faire l’impasse sur la lourdeur du drame shakespearien – genre « Lear »-porcin dans le Gers).

Le Nouvel Obs le résume parfaitement  – l’article vaut son pesant de cacahuètes :

Dans “Règne animal”, l’auteur d’“Une éducation libertine” raconte l’histoire d’une famille qui élève des porcs. C’est le livre le plus crade de la saison. 

Un roman cochon, ça mérite l’attention, surtout quand il est écrit par l’auteur d’«Une éducation libertine» et de «Pornographia». «Règne animal» raconte l’histoire, de 1898 à 1981, d’une famille de paysans du Gers qui se lance dans l’élevage porcin.

Les citadins sont invités à chausser des bottes pour s’y aventurer. C’est le livre le plus crade de la saison. Il déborde d’une «boue noire, grasse et fertile, où grouillent les vers annelés et les insectes coprophages». On renifle partout des «miasmes putrides» vaguement transcendés par «l’odeur du Cresyl et celle du purin». On extrait d’un puits la «charogne» d’une femme. On en voit une autre s’accroupir sur un crucifix pour «lâcher de longs traits d’urine sur le visage du Christ». On contemple, quand le corps paternel repose sous un linceul, «le magma fécal de son abdomen».

Et comme les fermes sont décidément des endroits dégueulasses, forcément dégueulasses, on se couche le soir venu sous «un édredon crasseux» parfaitement assorti avec «la housse de lit et l’alaise poisseuses». Moralité : les humains sont des porcs comme les autres. Zola, à côté, c’est «la Petite Maison dans la prairie».

Jean-Baptiste Del Amo est probablement un virtuose du pissat, un grand peintre des matières organiques qui excelle à dire comment «châtrer une truie destinée à l’engraissage» ou comment «les hommes mènent contre la merde un combat chaque jour renouvelé». Il est même si doué pour ça qu’il le fait sur plus de 400 pages, comme emporté par son talent, dans un mélange de naturalisme et de préciosité à la fois stupéfiant et un peu écœurant.

Bien sûr, cela laisse tout le loisir nécessaire pour méditer sur la condition humaine, sur ce qu’elle fait subir à la condition animale et sur la manière dont la nature contre-attaque quand on ne pense plus qu’à «gagner sans cesse en productivité». C’est tout de même très démonstratif, pour ne pas démontrer grand-chose de bien nouveau sur la question.

C’est dommage car le sujet, terriblement actuel, est incontestablement passionnant. Seulement, l’acharnement avec lequel Del Amo tient à nous présenter, pour les besoins d’une symbolique grosse comme un verrat de compétition, des paysans forcément bestiaux, taiseux, consanguins, alcooliques et tentés par l’infanticide tel qu’on l’observe chez les truies, l’est un peu moins.

Grégoire Leménager

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Welt Cabaret – Life is not a picnic

Le metteur en scène et comédien David Bursztein, vu chez Lavaudant, Pelly ou encore Pineau, a décidé de rendre hommage à la culture yiddish, avec un concert théâtralisé. Accompagné d’un impressionnant quintet (avec orgue de barbarie et cymbalum), il alterne chansons et récits avec aisance et drôlerie (le fameux humour juif). Efficace, prenant, et légèrement suranné ! (Petit Bulletin

Très très belle soirée à la MC2 – à priori la dernière de la saison.

Pendant 10 minutes, en début du spectacle, un peu dérouté, David B. parlait bcp – nous explique les « dibbouks », « mazl » et glisse de petites histoires (drôles) juifs (souvent de Chemla) entre les chansons – (ainsi celle des 2 ramoneurs – pour faire comprendre le « Talmud » – comme un serpent de mer il y aura 4 approches différentes…):

Voici la question : deux ramoneurs sortent d’une cheminée ; l’un en sort tout noir et l’autre tout blanc ; lequel des deux va se laver ?

– Forcément celui qui est tout noir, ça tombe sous le sens !

– Je suis désolé, tu n’es pas fait pour comprendre ce que le talmud contient…

– Et pourquoi donc ?

– Tu ne réfléchis pas. Celui qui est sorti tout noir voit que l’autre est sorti tout blanc, alors forcément il croit qu’il est lui aussi  tout blanc, alors que celui qui est sorti tout blanc voit que l’autre est tout noir, alors il se croit aussi sale que lui.

– Tu veux dire que celui qui est blanc va se laver, et pas celui qui est noir…

Mais peu à peu  ce rythme entre texte et chanson, de rythme lent et caressant comme sur « a yiddishe mame » ou « Papirsn » (= cigarettes) au rythme plus « gai » (« Bei mir beste schoen » – le grand hit des années 30)  pour finir avec un magnifique « Gay mit di dibbouks » entonné en partie par le publique…. (vidéo ci-dessus)

Et en « after-show », pendant presque 1h30…..(!!)

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Encore de la belle musique dans le foyer (un zeste Django R., Besa Me Mucho et Ménilmontant …. un peu comme dans la vidéo ci-dessous (pour vous donner une idée – il y a peu d’extraits de concert de la formation):

Très bons musiciens (ils changent souvent de spectacle en spectacle) – et surtout une lumineuse Marine Goldwaser (clarinette & flûte romaine)

 

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