Ni toi ni moi

Je sors d’une lecture en apnée. Aspiré par le tourbillon de mots qui scrutent, remporté par le « sac de mots, du réservoirs à phrases » (p. 239) qu’est Camille Laurens dans « Ni moi, ni toi« .

ni-toi-ni-moi-2363102-250-400

322 pages pour essayer de comprendre un « Boy doesnt meet girl » – « Ca ne va pas de soi, un homme et une femme, même si ça va tout seul » p. 63) – de saisir l’abime entre « Je t’aime » – le tout début d’une relation – et le « Je t’aime plus » – la fin, de mettre en scène une histoire d’amour en posant comme question non pas « Pourquoi ça finit », mais « pourquoi ça n’en finit pas? »

Structure kaléidoscopienne avec changements de perspectives, de niveaux (de langage aussi) … Camille Laurens utilise et use toutes les techniques du patchwork pour la réécriture d’une réalité, pour la déstructurer et remonter (en parfaite monteuse du film qu’elle se fait et qu’elle projette sur les écrans blancs du lecteur).

Sans être exhaustif  voici quelques « instruments » de cette autofiction  : courriels entre un metteur en scène qui veut tourner un film à partir d’un livre d’elle; extraits de films – Rosselini (encore lui avec son « Voyage en Italie »), Bergmann (, Hitchcock (Les enchainés – Cary Grant) – ou métaphores tiré de films et allusions à des films (ainsi la plage des vacances de M. Hulot  se transforme pour l' »héroïne » à un moment en la plage de « Tant qu’il y aura des hommes » (le film de Zinnemann) – et indications de « mise en scène » (de théâtre aussi) ; maintes descriptions d’extraits de musique (Gounod « Ô ma rebelle », Orphée & Euridice (« J’ai perdu mon Eurydice »), Bach (« au portrait chinois ….elle serait du Bach…. passage constant du majeur au mineur » p.225), Schubert (« La jeune femme et la vie » (sic))….) et finalement Lacan, un dictionnaire de psychanalyse  et surtout Benjamin Constant (« Qu’est-ce qu’un homme pour une femme? – Son ravage. » (J. Lacan) ….. »Ce que vous dites est si juste que le contraire est parfaitement vrai. » (B. Constant)

….  Dans les échanges « épistolaires » avec le metteur en scène (jamais rencontré par ailleurs) Camille Laurens / Hélène fait, refait sans cesse des scènes, analyse des variations possibles, joue avec elles et trouve toujours dans les débuts de la rencontre amoureuse déjà la fin inscrite, inéluctablement – changement d’éclairages, modifications de gestes, variations de tons …..tandis que « dans le studio de la vie, on ne fait qu’une prise » (p. 277).

Pour moi, l’homme, c’est fascinant de trouver dans cette auteure le porte-voix d’une femme blessée et blessante, d’entrer dans les interstices, les peurs, les interrogations d’une femme, éternelle inconnue. (Comme déjà dans son « roman » « Dans ces bras-là »)

« Elle voudrait être devinée. Elle voudrait n’avoir pas à se servir de mots, être aimée muette. Ca pourrait marcher s’il l’écoutait se taire comme il écoute de la musique. Mais il est sourd à son silence. » (p. 108)

Les jeux de mots Lacaniens qui m’ont fait sourire ou frissonner : « Hommage à la langue qui sait ce qu’elle dit, que dans j’aime il y’a j’aimais, que dans j’aime il y a jamais. » (p158) ou le lapsus quand elle comprend « corps donné » quand il s’agit d’échanger des « coordonnées »  …pour constater souvent que « le langage faisait faillite, montrait toutes ses lézardes, ses plâtres grossiers s’effritaient, rien n’y tenait, rien n’avait de couleur, toutes les couleurs étaient passés, on broyait du noir. » (p. 107)

Je pourrais sans cesse citer des phrases glanées toutes les deux pages… Toutefois je suis convaincu qu’une personne, un lecteur pragmatique, bien dans ses basquettes, un lecteur qui ne se pose pas trop de questions et surtout, surtout n’aime pas regarder dans le rétroviseur, n’y voit qu’un maelstrom inutile à l’exemple de Claude, la sœur de l’auteure. Il verrait d’autres moyens de s’en sortir que de forer incessamment au plus profond…. :  » …si, ai-je bégayé. C’est l’enfer depuis des semaines. me méprise, il….- Mais au lit , c’est comment? – Y’a plus de lit, y a plus rien. Claude a soulevé voluptueusement sa chevelure à l’intention du serveur : bon, alors je ne vois pas le problème : tu le jettes, et puis c’est tout. La règle est simple : quand tu fais entrer un mec dans le club, il doit être membre actif – et même membre bienfaiteur. Sinon…. »  (p. 292).

Moi, je me suis délecté des changements de rythme, du style ou s’immiscent des extraits de l’œuvre du Benjamin Constant, « l’homme du XVIIIe siècle avec la langue et les jabots de son temps » (p. 232) qui trouve ici un écho moderne et retentissant – et donne envie de s’y plonger un jour.

Celui qui aime « les mots-gravats, des mots-décombres, immobiles dans la poussière, inanimés, inertes, on ne peut même plus faire une cabane avec, ni une grotte, ni une caverne, rien... » (p. 106), celui qui aime être bousculé, voir un démontage  du mythe d’Orphée (son anti-orphée (page 165 ss  est tordant : « ….ce mythe vivant est incapable de tenir deux minutes sans se retourner, de se retenir une poignée de secondes afin que sa femme jouisse de la vie! Pauvre mec, va! Ejaculateur précoce! Impuissant Non mais c’est vrai, ! Il n’a qu’un petit test-amant, et il le rate!…. », celui qui aime « déchiffrer sans relâche tous les signes » faire comme elle : » elle le passe au laser, aux rayons X, elle l’observe, le scrute, l’écoute, l’analyse, s’en imprègne, s’en nourrit, elle se fait télescope, microscope, loupe, éprouvette. Elle n’a qu’un seul but, qui l’occupe et la remplit : comprendre cet homme… (p. 144) celui là sera comblé par ce livre – les autres fuyez, passez votre chemin, regardez d’autres films que ceux des Dreyer et autres Rosselini….

https://www.youtube.com/watch?v=sNEUdGZutGw

Pour contrebalancer, freiner mon enthousiasme, voici la critique trouvé dans un blog « Les jardins d’Hélène » (bibliothécaire) qui est à l’opposé de mon ressenti….

 C’est un livre compliqué, à plusieurs niveaux d’écriture. Un livre d’une grande exigence littéraire, qui pour ma petite tête fatiguée en fait un roman confus, un peu bavard et prétentieux, loin de la fluidité des deux grands précédents romans de l’auteur que j’avais tellement aimés : Dans ces bras-là, et L’amour, roman. Pourtant, ici encore cela pourrait s’appeler l’amour : roman, car il n’est question que de cela.

Le livre est pour l’essentiel constitué des emails que l’auteur a adressés à un cinéaste désireux d’adapter un de ses romans. Elle lui raconte l’histoire d’Hélène, écrivain, qui tombe amoureuse d’Arnaud, cinéaste. Elle a déjà un amant, Jacques. Mais cette histoire, c’est tout simplement la sienne, autofiction qui se dépasse, celle qu’on est en train de lire aussi, avec le destinataire des mails ( ?), enfin cette histoire, elle est universelle, la preuve : c’est déjà celle qu’écrivait Benjamin Constant dans son Adolphe.

J’avoue : je m’y perds. L’alternance du récit à la première personne qui me fait entrer moi lectrice dans une histoire à laquelle j’adhère et l’apparition subite de l’écriture à la troisième personne sur la même histoire même chapitre parce que l’auteur des emails donne des indications cinématographiques à son correspondant me perturbe énormément. Roman exigeant, mais qui devient confus : voilà pourquoi je l’abandonne à la page 118 (sur 376). Car au-delà de ce mélange des genres et de ce vocabulaire cinématographique que je trouve ennuyeux et lourd pour le récit, ce ne sont jamais que des propos sur l’amour déjà lus, et sans doute déjà écrits par Camille Laurens. Pourtant, j’aime les livres de Camille Laurens en général, mais celui-ci, non. Je ne lirai donc pas la fin de l’amour, ou le début de la haine, enfin tout ce qu’annonce la quatrième de couverture, parce que ce roman, je l’avoue humblement, je n’y comprends rien. Je ne sais plus qui est qui et de quoi on cause, et ça me lasse.

Je pense, en tant qu’homme que Camille Laurens (et ses personnages) ne sont certainement pas facile(s) à vivre. Par ailleurs, je note – avec étonnement – que Hélène/Camille « pleure » certes la mise à mort de son amour, mais elle garde (en cachette) tout le temps un amant (à côté) – le bon Jacques « C’est une sorte de compagnon occulte, d’amant au long cours comme certaines femmes en ont, plus qu’on ne croit. Pas vraiment un ex – car il n’est jamais complètement sorti du champ – , plutôt, comment dire, un off » (p. 39). Ca aussi cela me parle et rend la lecture d’autant plus perturbante.

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
Cet article, publié dans Livres, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Ni toi ni moi

  1. Ping : Cora dans la spirale | Coquecigrues et ima-nu-ages

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s