L’Absente

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Duroy a de nouveau frappé et je me suis fait happer, encore. Et « il n’y a que dans les livres que tout peut être dit »

Pour une fois, à la 3e personne, un personnage est à oeuvre et règle ses comptes tout en se rabibochant – un peu – avec sa mère. Comme dans ses livres précédents, L. Duroy emprunte à sa vie la matière, et devient sous le couvert d’Augustin (comme le clown triste ?)  son propre personnage, un auteur qui voyage à travers la France, à la recherche de la première phrase d’un livre en train de s’écrire.

Séparé d’Esther, Augustin s’était installé dans la maison que le couple avait acheté près du Col de Pert(h)us. Vu qu’il n’a pas les moyens pour racheter la part de son ex-femme, ils doivent vendre la maison et confronté au vidage/déménagement Augustin s’effondre, tombe dans un vide, fuit (le titre de son dernier livre : « Echapper » (?) dans sa voiture, sans savoir ou aller….. Mais on ne peut échapper à son passé, ses souvenirs, de la vie…. qui resurgissent à tout moment comme lors du vidage/déménagement du Pert(h)us : l’expulsion de sa famille (il avait alors une dizaine d’années) de l’appartement de Neuilly, relogement en cité ouvrière (le taudis), ce qui avait poussé sa mère dans la folie (folie qu’il ressent maintenant à Pertus….). En même temps, ce retour en arrière lui permet de (re-)voir le passé et sa mère différemment, avec plus de « compréhension »… et trouver aussi le sujet de son (prochain) roman – puisque s’il n’écrivait pas, Augustin-Duroy mourrait… … »…téléphoner à Curtis – Ecoutez-moi, Curtis, j’ai dû quitter ma maison du Pertus mais j’ai trouvé autre chose, je vous expliquerais plus tard, ce que je voulais vous dire, là, tout de suite, c’est que je vais écrire un livre sur ma mère, oui, absolument, cette fois je le tiens, je vais l’écrire » (p. 49) …. » Si la mère le touche, subitement, c’est qu’il a conscience de ne pas l’avoir connue, de l’avoir réduite à un subterfuge. Il n’aura retenu d’elle que son souci stupide de briller, puis sa honte d’être tombée, tandis qu’il aurait peut-être aimé celle que la dépression terrifiait. » (p. 66)…et ce sera autre chose que le livre de Cohen…!

Son voyage-quête métafictionnel (road-movie) « un type crasseux au volant » (p. 17) – « c’est à peine qu’il se reconnait » (p. 37) – le mènera à Verdun, Moulins, Bordeaux et au Château de la famille qui à l’époque avait tournée le dos à sa mère…

Augustin-Duroy nous fait un peu plus (sous-)rire que d’habitude, sa « Colère » (un autre livre de lui) s’est émoussée…., les situations sont souvent tellement tragi-comiques. Il est à fleur de peau,  d’une sensibilité propre aux enfants peu ou mal aimés. Il est à la recherche constante d’être aimée… ahh toutes ses femmes qui jalonnent sa vie…et à la cour desquelles – réelles et/ou rêvées (vive C. Rampling !)  se rajoutera une « nouvelle », libraire-lectrice amoureuse de lui à travers ses livres et qui lie sa vie à lui… «  »- Quoi que vous décidiez, je vous aime. Vous n’avez pas l’air de comprendre, mais en même temps, c’est normal, il y a une heure encore vous ne saviez pas que j’existais. » (p. 73) ). Et last but not least, il peut être une tête à claques à vélo (un Singer ou un Dangre    ) …

Les événements, rencontres et conversations se répondent, suscitent d’autres événements et moments de la vie antérieure, créent un tourbillon d’une dynamique créative qui suscite l’admiration. Cela pourrait être si lourd, si pesant (ok, j’admets que c’est parfois un peu verbeux et long), mais on se laisse porter grâce à l’écriture fluide, ce va-et-vient entre passé/présent, dialogues, monologues, réflexions et digressions que ça devient un plaisir reposant entre les milliers de mots que je dois traduire actuellement…  …

« « ça t’avancerai à quoi ? » – tout ce que qu’elle trouve à dire quand son mari effleure l’idée de retourner à Limoges enquêter sur sa mère….. Nadine ne se demande pas à quoi ça avance son mari de réparer des radiateurs et des machines à laver de longueur de journée, mais elle se pose la question quand il s’agit de dévoiler les secrets qui ont fait l’homme qu’il est. Là, elle n’est plus d’accord, elle ne « ne trouve pas normal qu’on puisse aller comme ça fouiller dans la vie des gens » et ragnaga et ragnaga. Ce ne sont pas « les gens », pauvre tarte, c’est sa mère… » (p. 193)

Il y a de la musique – notamment « La Traviata » qui lui rappelle sa mère ….

Enfin il y a les références littéraires aussi (les Brautigan, Steinbeck, Faulkner, Ford, Drieu La Rochelle (!)…  Vraiment un livre riche, touchant, parfois jubilatoire, parfois énervant… comme la vie, quoi !

Pensée de l’écrivain sur son vélo dans les environs de Verdun :

Ecrire, ce sera comme si tu t’élevais soudain de la lourde terre pour t’accorder une autre vie qui te permettra de regarder de haut la première, celle où tu marches aujourd’hui à tâtons, stupide et aveugle. Ecrire te rendra inaccessible à la bêtise et à la cruauté du monde. Ils pourront bien te piétiner le corps, te couper l’électricité, vendre tes derniers meubles aux enchères, ils n’atteindront pas ton âme et au fil des années tu nourriras ton travail de leur inhumanité. Tu parviendras à énoncer sur le monde quelque chose qu’on ne voit pas et qui nous éclairera sur nous-mêmes. Et il se peut même qu’un jour, adossée à toutes ces pages que tu auras écrites, tu te réjouisses d’avoir traversé tant de guerres car sinon tu serais passée à côté de la vraie vie, si dense, si inquiétante, si mystérieuse qu’on préfère généralement s’en protéger, n’est-ce pas.

PS :

Le 7.11.2016 je lis la critique suivante http://www.cozette.org/ et elle m’a bien fait rire (pour info aussi : A. a moyennement aimé ce livre, trop bavard et avec une fin un peu poussée – d’après elle) :

Si, comme moi, vous vous passionnez pour la vie racontée de Lionel Duroy, cet écrivain qui triture son histoire et celle de ses étranges parents ayant mis au monde 10 enfants qu’ils n’avaient pas les moyens d’élever, ce livre paru cette année, L’absente, vous ravira. L’absente, c’est sa mère. Sa foutue mère qu’il a toujours détestée et qui le lui a bien rendu. Il l’a toujours trouvée moche et se demande comment son père, Toto (un petit nobliau qui vend des Tornado) peut être aussi amoureux d’elle, même quand elle devient folle d’avoir été déchue de sa caste, chassée manu militari de son chic appartement de Neuilly pour être relogée dans un « taudis » d’une sale banlieue prolo, indigne d’elle.
Donc ce livre trouve notre auteur en complète capilotade, totalement éparpillé dans sa tête comme dans sa vie : Esther, son dernier amour, s’est barrée avec leurs deux enfants, il a été obligé de vendre et de vider leur maison en pleine campagne, en province. Le jour du déménagement, il a enfourné dans sa vieille voiture tout et n’importe quoi : photos, jouets d’enfants, dossiers, livres, vêtements etc, en vrac. Le reste est allé au garde-meuble. Il ne sait que faire, ou aller. Il s’installe dans un petit hôtel de l’est où une libraire fan amoureuse excessive de lui le reconnaît et s’y accroche, contre son gré. Pendant son road-trip lui vient l’idée de faire le livre sur sa mère (ses parents sont morts depuis longtemps, il est fâché avec toute sa famille à cause de ses livres).
Pour cela, il fuit l’est et s’en va près de Bordeaux, un château où toute la famille très riche de sa mère vivait, en grands bourgeois. Et dans laquelle vivait aussi une magnifique cousine dont il était follement amoureux et qui l’aimait bien. En faisant le tour du parc, il est surpris par un cousin et lui raconte un bobard pour pénétrer dans le château, se faisant passer pour un bricoleur (ce qu’il est). Il découvre avec tristesse que la cousine est morte après un mariage, un divorce et une vie à s’occuper de petits orphelins indiens. Il découvre aussi des secrets de famille et l’énorme histoire que sa mère a vécue dans sa jeunesse et qui lui révèle enfin pourquoi elle a épousé Toto, si peu en accord avec son rang, et pourquoi elle est partie de Bordeaux. C’est énorme quand on suit l’histoire et il raconte très bien cette épopée, tandis que la libraire de l’est de la France est venue le rejoindre et commence à le rendre amoureux. Et surtout, comment une cousine plus jeune du château l’a reconnu, car elle lit ses livres et suit ses interviews. Elle ne lui en veut pas de les avoir mystifiés et c’est elle qui le mettra en relation avec le vieil homme qui racontera sa mère, jeune et belle, ce qui le réconciliera avec cette femme dont il n’avait jamais découvert l’âme. Très beau livre.
C’est encore mieux si vous avez lu les livres sur son enfance, Priez pour moi (clic), Colère (clic), Le chagrin dont j’ai parlé dans ce blog.

A propos lorenztradfin

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