Les enténébrés

Un roman de la sélection du Livre Inter 2019 qui m’a touché et parfois bouleversé.

« C’est impossible d’être à la hauteur de la fiction qu’on a de soi-même.»

« L’important c’est d’aimer » (Zulawski – avec R. Schneider)

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4e de couv’ du Seuil

Automne 2015. Alors qu’une chaleur inhabituelle s’attarde sur l’Europe, une femme se rend en Autriche pour écrire un article sur les conditions d’accueil des réfugiés. Elle se prénomme Sarah. Elle est aussi psychologue, vit à Paris avec Paul, un intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde, avec qui elle a un enfant. À Vienne, elle rencontre Richard, un musicien mondialement célébré. Ils se voient. Ils s’aiment. Elle le fuit puis lui écrit, de retour en France. Il vient la retrouver. Pour Sarah, c’est l’épreuve du secret, de deux vies tout aussi intenses menées de front, qui se répondent et s’opposent, jusqu’au point de rupture intérieur : à l’occasion d’une autre enquête, sur une extermination d’enfants dans un hôpital psychiatrique autrichien, ses fantômes vont resurgir. S’ouvre alors une fresque puissante et sombre sur l’amour fou, où le mal familial côtoie celui de l’Histoire en marche, de la fin du xixe siècle aux décombres de la Deuxième Guerre mondiale, de l’Afrique des indépendances à la catastrophe climatique de ce début de millénaire.

Sarah Chiche est écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste. Elle est l’auteur de deux romans :L’inachevée (Grasset, 2008) et L’Emprise (Grasset, 2010), et de trois essais : Personne(s), d’après Le Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa (Éditions Cécile Defaut, 2013), Éthique du mikado, essai sur le cinéma de Michael Haneke (PUF, 2015), Une histoire érotique de la psychanalyse : de la nourrice de Freud aux amants d’aujourd’hui (Payot, 2018).

Cette 4e de couv’ m’a fait craindre le pire (sauf les mots Haneke, Pessoa, psychologue clinicienne et psychanalyste ou le titre du livre chez Payot… qui comme de petits crochets me permettaient d’attaquer sereinement ce roman qui s’annonçait comme un Harlekin pour germano-pratins). Mais heureusement :  on est des km-lumières de ça.

C’est un grand puzzle noir que Sarah Chiche compose devant et pour nous, avec un souffle chaud-froid qui m’a emporté. Je ne pouvais pas résister, moi qui commence « avoir marre » de romans de type auto-fictionnel… Là c’est complexe, un changement permanent des temporalités, une structure narrative admirable (avec chaque fois des styles d’écriture adaptés : dialogues, extraits (cachés) de conférences sur la fin du monde (très fort : p. 239 – 244 !!), éros et thanatos…. la vie quoi.

Guerres, déplacements (forcés) de populations entières, maladies, maltraitances (aussi bien des enfants, mais pas que..), la ville de Vienne (j’y étais encore en octobre 2018 et ces pages m’y ont replongé) ), la Shoah, déportations et expériences médicales et l’extermination d’enfants soi-disant anormaux, colonialisme, pédophilie, perte d’un enfant, folie d’une mère (« La pianiste » de Haneke n’est pas loin – le film « L’important c’est d’aimer » de Zulawski avec R. Schneider cité en montage parallèle parfaitement adapté p. 48 – j’avais adoré le film à sa sortie….),…

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…la valse hésitation entre deux amours (deux vies intenses menées en parallèle et équilibre précaire)….. –  suicides (ou leur tentative), violence du monde et de l’Histoire…. tant de sujets (trop ?) mixés, malaxés avec un zeste d’autofiction (ce thème type de pas mal de romans à la française – « – Tu te rends compte, j’espère, qu’il faudra que tu mettes ce qui vient de se passer dans ton roman. » (p. 321) )…. et quelques instantanés de voyages (notamment un beau passage sur/à Orvieto en Italie (Dôme)

Extrait du chapitre 17 (p. 133) de la partie « Allégorie de la peinture » :

« ….je t’aime 12 juin 2016 une fusillade à orlando fait quarante-neuf morts et cinquante-trois blessés même les fleurs dans les magasins sourient quand elles te voient passer dans la rue dans ton manteau sous lequel tu viens me voir toute nue le curé deux sœurs et des fidèles ont été pris d’otages par deux individus armés le prêtre a été égorgé tourne-toi mon cœur et il me baise toujours plus loin toujours plus fort….. »

(4 pages ainsi….toutefois, ce sont les seules pages sans ponctuation ni virgule). Parfois le style se fait incantatoire :

« Il arrive à Richard de penser que si mon enfant mourait, alors je quitterais plus facilement mon compagnon. Il m’arrive de penser que si Richard mourait, je serais débarrassée de l’enfer de contradictions dans lequel je croupis et je pourrais alors retrouver ma tranquillité. Il m’arrive de penser que si Paul mourait, je pourrais, avec mon enfant, quitter la France et partir vivre en Autriche. Il arrive à Richard de souhaiter la mort de sa femme. Il lui arrive de la détester d’être si aimante. Il lui arrive de me détester. Il nous arrive d’avoir envie de mourir tous les deux.  » (p. 145)

Une autre fois (chapitre 8 – p. 219 – 222)  c’est un retour en arrière de 1960, à 1959, 1932 puis 1907 et 1901 pour enchaîner dans le chapitre 8 (p. 223 ss) sur un retour sur les grands-parents, sa mère encore, un traité sur « la psychose maniaco-dépressive, que l’on appelle aujourd’hui trouble bipolaire... »  Quasiment jamais les premières phrases d’un chapitre permettent de prévoir la suite…. cette femme narratrice, qui aujourd’hui travaille à Sainte-Anne : « Quand je pense que, alors même que tu étais enceinte de ta fille et maintenant que tu es une jeune maman, tes pas foulent ceux de ta grande-mère et ceux de la toute petite fille terrorisée qu’à a été ta mère lorsqu’elle venait voir sa mère qu’y était enfermée…. C’est formidable, ce travail de réparation ! »  (p. 236)

Ainsi le lecteur est aspiré dans un tourbillon, un maelstrom sombre dans lequel rarement brille le soleil ou souvent « des paquets de nuages crèvent dans une tête » (p. 269) pour nous jeter dans les ténèbres. « Peut-être avons-nous tous plusieurs vies. Il y a celle dont nous avions rêvé, enfant, et à laquelle nous pensons toujours, une fois adultes, et celles que nous vivons, chaque jour, dans laquelle nous nous devons d’être performants, responsables et utiles, et que nous terminerons jeté dans un trou….…tu es née d’un amour fou, un grand amour, un amour comme on en voit d’ordinaire que dans les films ou dans les romans, un de ces amours qui font flamber l’esprit et crépite la chair et permettent de se dire au soir d’une vie, même si cette vie a été brève, j’ai été courageux, j’ai été lâche, j’ai souffert, j’ai fait souffrir, j’ai joui, j’ai fait jouir,……je n’ai pas été une marionnette*, ou, si je le fus, les fils qui m’animaient m’ont conduit, vers des soleils que je n’espérais pas quand j’étais enfant – et c’est peut-être cela, vivre. Oui, lui dis-je, et c’est alors que, tournant la tête, j’aperçus dans le miroir du café en face du cimetière mon reflet dans sa densité de spectre, et je me rendis compte que, une fois encore, comme tous les orphelins le font, je parlais toute seule.  » (p. 254) * la marionnette est souvent citée…. et correspond à l’incipit du début, un extrait de « Sur le théâtre de marionnettes » de H. von Kleist.

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Un livre d’une (très) très grande intensité, dans lequel bon nombre de sujets évoqués peut résonner selon les vécus du lecteur. Je peux toutefois comprendre aussi que le côté sombre, l’exacerbation des sentiments, la noirceur du regard sur l’avenir de notre planète ajoutée aux couches de morts causées par la folie humaine au cours des siècles passées puissent rebuter. Mais quand on « aime » : Haneke, T. Bernhard, la musique classique, la peinture de l’âme (comme pratiquée  par Camille Laurens p.ex. ) on en sort comblé et remué.

Une blogueuse termine son article sur le livre ainsi :

Les Enténébrés est déjà rangé dans ma bibliothèque, un peu loin, pas à portée de main. Je le garde dans mon enfer personnel, comme un livre hurleur, bavant, rampant, m’attrapant les bras et les jambes dans mon sommeil. Ce que l’on pourrait appeler ailleurs une « expérience intense » prend la forme d’un choc ici, un choc tout léger, un infime « toc ! » contre la paroi de l’âme. 

Et j’ai envie de faire (et dire) comme elle pour ce (très) grand coup de cœur.

PS Dans ce roman foisonnant on écoute du Fauré (notamment le Requiem)

ou les impromptus de Schubert.

 

PPS En tant que germaniste, pour ne pas dire Allemand, les fautes d’allemand dans cette édition font mal au cœur  (« Gedenskätte » au lieu de « Gedenkstätte » (p. 103) ou plus tard le « Volkship Arbeiter » (p. 122) dont seule l’auteur(e) saura quelle publication s’y cache (Volksstimme ?) 

 

A propos lorenztradfin

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7 commentaires pour Les enténébrés

  1. CultURIEUSE dit :

    Ces extraits m’attirent violemment. Et j’avais aussi adoré l’important c’est d’aimer!

    Aimé par 2 personnes

  2. lebouquinivre dit :

    Eh bien…. ta chronique me met l’eau à la bouche! Merci pour ton partage !

    J'aime

  3. Matatoune dit :

    Belle présentation qui donne vraiment envie !

    Aimé par 1 personne

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