Saturne – ou le père fantôme

Lors de mes précédents livres, je tournais autour du trou, mais là, s’y suis allée dans cette urne, j’ai décidé d’écrire dans la tombe, depuis la tombe, et consentir soi-même à être la tombe, le réceptacle et le cadavre de tous ces mondes perdus, et de tous ces personnages. Sarah Chiche

(extrait d’une interview sur France Culture)

En cette rentrée littéraire 2020 – notamment caractérisée par le flot d’ouvrages d’auteur(e)s confirmé(e)s – je n’ai pu m’empêcher de lire illico presto le nouveau roman de Sarah Chiche qui m’avait tant impressionnée en 2019 avec son « Les enténébrés ».

Sarah Ciche est psychologue clinicienne et psychanalyste ce qui fait dire à pas mal de critiques qu’elle écrit des romans de psychanalystes. N’étant pas de la partie j’en vois que du feu.

4e de couv (Seuil)

Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au cœur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

Roman en trois parties (+ un prologue : la mort du père quand la narratrice a 15 mois). Le titre se réfère bien entendu d’une part à la planète Saturne (« astre de la mélancolie » – cette dernière étant : « une dépression morbide morale et physique… une humeur noire, une morne tristesse… une tendance à l’inertie et aux sombres rêveries » – n’oubliez pas Verlaine et ses « Poèmes saturniens ») et d’autre part à Goya (Saturne dévorant ses enfants) – mais aussi Parmesan et d’autres artistes….

La 1ere partie (pour moi la plus réussie) fait le récit d’une histoire, pleine d’ellipses comme je les aime (et pas mal de blncs) de l’Algérie (depuis 1830) jusqu’aux années 2000 en France, d’une famille faussement unie qui fait une ascension sociale (avec un empire de cliniques privés à la clé). Ces 100 pages (sur les 205) sont parfois éblouissantes, dans son style avec parfois des phrases courtes et toujours un petit glissement vers la noirceur.

 « Les glycines fleurissent. Le soleil les brûle. Elles flétrissent, se recroquevillent et tombent. L’été s’avance. Dans les rues de Bab-el-Oued, on se met à suspendre des Algériens à des cordes à linge. On les imbibe d’essence pour les transformer en torches. » (p. 60)

« Le grand rêve familial ne déborde pas sur les autres rêves ; il dégouline sur eux comme du caoutchouc doré ; il les asphyxie ; puis les crève. La poursuite du bonheur personnel ne peut donc passer que par celle de la gloire de la clinique : elle établira les futurs fils, dotera les futures filles, on se mariera, on se reproduira, et la fortune prospérera sans léser personne. La gloire de la clinique passe par la soumission total de soi à sa loi, pour les membres de la famille, comme pour ceux qui travaillent pour eux. Tant qu’on opère bien, ou qu’on sait bien faire une injection, ou remplacer une poche de perfusion, qu’on est loyal et respectueux vis-à vis du clan, on reste dans les petits papiers du patron. Mais dès qu’on transgresse les règles, on devient gênant…(…) ..Alors tout le monde surveille tout le monde. Joseph surveille ses fils. Ses fils surveillent les médecins. Les médecins surveillent les internes. Les internes surveillent les infirmières. Les infirmières surveillent le bien-être des patients . Les patients et leurs proches surveillent les signes inquiétudes sur les visages des médecins. La maîtresse de Joseph surveille les anciennes maîtresses ou celles qui aspirent à l’être et Louise. Louise surveille Joseph et sa maîtresse en titre. La réceptionniste, dans l’entrée, surveille tout le monde, même le patron. Et les singes de l’autre zoo, celui d’en face, ricanent. « (p. 78/79)

La 2e partie c’est la rencontre de la mère de la narratrice avec Harry, le future père de la narratrice, la passion éphémère, l’histoire de la non-acceptation par la famille de cette femme « serpent peinturluré en biche » (« Eve ») qui sera assise une nuit, nue, entourée de tous les bijoux offert par son mari……Cette Eve, on l’a rencontrée déjà, en plus long, plus fouillée encore dans « Les Enténébrés » que je nommais à l’époque « un puzzle noir ». Là c’est parfois noir – surtout dans la dernière partie, – mais plus rectiligne, moins puzzlesque.

La question traitée dans la 3e partie, sombre, sera comment on peut faire le deuil de quelqu’un qu’on n’a pas connu (je rappelé, la narratrice avait 15 mois et on a longtemps occulté la mort du père? Cette partie décrit la descente en enfer d’une dépression sévère de la narratrice suite à al mort de la grande-mère (qu’elle avait refusée de re-voir, malgré quelques tentatives de cette dernière pour la joindre.

« Tout ce que que j’avais contenu de colère et de rage depuis l’enfance creva dans ma bouche. Non, dis-je à ma grand-mère au téléphone, je ne ferai pas médecine, je ne te laissera pas me broyer comme tu as broyé mon père, dont on a broyé tous les rêves. J’allais écrire, je voulais écrire, depuis l’enfance j’essayais d’écrire, je ne voulais faire que ça. Non, je n’allais pas attendre le mariage pour coucher avec un homme, je l’avais déjà fait, plus d’une fois, depuis longtemps déjà, et j’en étais fière. Non, je ne voulais pas de cette vie qu’on voulait pour moi, et qu’elle aille au diable. »(p. 148)

Descente aux enfers et renaissance à la « beauté féroce de la vie » (tient « Yoga » de E. Carrère semble également parler de ça…. ) en hurlant sans bruit comme aurait dit Miss Duras.

Une beau livre mais qui m’a finalement moins touché, bouleversé que son précédant roman, malgré la mélancolie, la fièvre des mots, la marche auprès du gouffre que peut être la vie.

A propos lorenztradfin

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