Sélection Livre Inter 2021 – Buveurs de vent

Lecture dans le cadre du Shadow Cabinet – un club de lecture qui lit chaque année les 10 livres de la sélection du Livre Inter.

Drôle de rencontre – je n’avais pas envie de lire ce livre quand il était sorti ( malgré ce beau titre qui s’explique p. 296), là j’étais « obligé » – la 4e de couv’ ne m’avait pas inspiré :

Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien.

Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette.

Matthieu, qui entend penser les arbres.

Puis Mabel, à la beauté sauvage.

Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs.

Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid

Dans une langue somptueuse et magnétique, Franck Bouysse, l’auteur de Né d’aucune femme, nous emporte au cœur de la légende du Gour Noir, et signe un roman aux allures de parabole sur la puissance de la nature et la promesse de  l’insoumission.

Viaduc du Gour Noir

On est en Corrèze et comme à son habitude Franck Bouysse est doué pour parler de la nature de ce coin.

Il nous propose en 4 « actes » et un épilogue, un conte, une forme de légende (comme d’habitude presque sans indication temporelle – le lecteur avisé retrouvera des indices qui laissent entendre que cela se passe peu après la 2e guerre mondiale et il y a un surprenant sandwich qu’on sort du « cellophane » (produit industrialisé qu’à partir des années 20) mais sinon il est doué pour gommer toute référence à une époque précise.

Se contentant de construire doucement, même très doucement, en d’enseignant l’atmosphère, un récit autour de la famille des quatre jeunes, de la ville, d’un « seigneur-tyran » (d’un autre temps qui a réussi de faire travailler toute la ville pour lui), de son « shérif » (la structure narrative fait par ailleurs penser à un western – noir – avec ses méchants vraiment méchants et un bar-restaurant (L’Admiral) avec au 1ere étage les prostituées – je le voyais comme un saloon de chez Ford ou Eastwood).

Il prend son temps cette fois-ci, c’est moins chargé que « Plateau » (on dirait que le passage chez Albin Michel lui a fait gommer un peu du trop plein), mais il reste sombre, toujours noir. Dans ce roman il y a davantage de personnages qu’à son habitude (comme s’il ne faisait plus un zoom sur deux, trois personnes mais qu’il utilisait plutôt un grand-angle pour voir un monde).

Mais quand on utilise le grand-angle parfois les contours perdent en clarté et comme s’il voulait gommer cela Franck Bouysse rajoute ou souligne au feutre (les caractères des diverses personnages, aussi bien Snake que Joyce ou Gobbo (très beau récit de sa vie p. 321-326) ou « même » la belle Mabel (« corps de désir« ) qui est « pas seulement un rayon de soleil, mais le soleil entier« ), sont sculptés avec des traits psy’ de comptoir plutôt que caressés et enrobés d’une fine dentelle et/ou émouvante).

L‘automne était en train de changer les couleurs. Il se souvint que la grand-mère disait que les feuilles jaunissent parce qu’elles emmagasinent la lumière, qu’elles recrachent ensuite dans le ciel, pour que de nouvelles se recolorent au printemps suivant, que les saisons ne représentent rien d’autre que le cycle immuable de la lumière. (p. 161)

Le roman est traversé par des références à Stevenson (Ile au trésor), la Bible n’est pas loin (la mère des enfants, le nom des enfants Marc, Mathieu, Luc) – l’apocalypse, de la poésie aussi (Walt Whitman). Il nous propose aussi deux fulgurances sexuels sombres et n’offre une véritable accélération du récit que vers le dernier tiers, avec une fin qui vient presque trop rapide, presque décevante, comme si l’Editeur l’a poussé à livrer enfin son roman, ce qui a laissé les dernières 30 pages en mode esquisse.

J’exagère – j’en suis conscient – mais c’est au niveau de ma frustration relative parce que F. Bouysse n’a pas réussi, malgré ses belles trouvailles parfois, et nettement moins chargé que dans « Plateau », de m’embarquer.

Fan de jeu de mots j’ai aimé le « rapprochement » des « livres » et des « lèvres » (conseil est donné de trouver les lèvres d’une fille au lieu de se perdre dans les livres).

 Lui qui avait toujours cru que le silence et les coups étaient le meilleur des ciments pour assurer la cohésion de son monde s’apercevait en marchant que le silence n’était rien que du vide que chacun s’efforce de combler à sa façon, et les coups, une autre forme de silence asséné, les façons dissemblables de s’imposer par la force ne permettant jamais à un édifice de tenir debout bien longtemps. Il n’y avait que le langage qui le pouvait. Les mots que l’on dit, et ceux que l’on entend. Qu’ensuite, seulement, les gestes peuvent exprimer

A propos lorenztradfin

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5 commentaires pour Sélection Livre Inter 2021 – Buveurs de vent

  1. Un que je ne lirai pas, je crois.

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  2. Bibliofeel dit :

    A première vue, pas vraiment tenté après cette belle chronique ou la déception est visible 🙂

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  3. princecranoir dit :

    Tu partais avec un a priori, parfois cela débouche sur une bonne surprise. Pas dans cette vallée visiblement.

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