Seul le grenadier & Vice

« Un roman bouleversant sur la tragédie des chrétiens d’Irak, écrit dans un style prenant et poétique, avec beaucoup de justesse et de sensibilité ». (Prix de la littérature arabe 2017) 

sinan-antoon

Présentation de l’Editeur (Sindbad/ Actes Sud) ( 4e de couv’)

Jawad est le fils cadet d’une famille chiite de Bagdad. Son père le prépare à exercer la même profession rituelle que lui, celle de laver et d’ensevelir les morts avant leur enterrement, mais Jawad s’y refuse et rêve de devenir sculpteur. Son père meurt en 2003 alors que les bombes américaines s’abattent sur Bagdad, les corps déchiquetés s’entassent et il est de nouveau forcé de renoncer à ses rêves d’artiste pour poursuivre la carrière de son père. Dans ce roman, Sinan Antoon ne se contente pas de restituer l’extrême violence que connaît l’Irak depuis sa longue guerre avec l’Iran (1980-1988). Il explore en fait le thème de l’imbrication de la vie et de la mort en une entité unique. Le grenadier planté dans le jardinet, et qui se nourrit de l’eau du lavage des morts, en est une saisissante métaphore, et il est le seul à connaître la vérité.

D’abord un grand merci à G.B. qui m’a prêté ce livre – je comprends pourquoi tu l’as encensé lors de note Club de Lecture.

http://data.abuledu.org/URI/50c86fcc

Roman d’abord écrit en arabe (paru en 2010), ensuit traduit (par lui-même) en anglais (2013) et là, pour les lecteurs (français) traduit (de l’arabe) par Leyla Mansour….

Sinan Antoon nous restitue dans ce roman impressionniste (scènes – plus ou moins courtes – faites de récits de moments de la vie, de rencontres, de rêves/cauchemars, de poèmes/prières) la vie de Jawad, chiite, aspirant artiste, peintre en bâtiment (pour financer les études) et obligé par la vie de reprendre le flambeau professionnel de son père en Irak (malgré lui)…. pour subvenir aux besoins de la famille.

Il y a aussi deux femmes (Rim et Ghayda’) – les relations sont décrites avec pudeur, poésie.

De beaux passages lors de la visite d’un oncle (Sabri) émigré en Allemagne, scènes, discussions qui sont d’autant de coups de canif :

Je suivais les nouvelles de l’Irak, jour après jour, à la radio, à la télé, dans les journaux et récemment sur Internet. Rien ne m’échappait. Je savais que l’embargo avait détruit le pays, mais c’est autre chose quand on s’en aperçoit sur place. Un vrai choc. Le pays est fatigué, les gens sont épuisés. Même al-Karrada, qui était le plus beau quartier, regarde ce qu’il est devenu. La saleté, la boue, les barbelés, les chars… Pas de femmes dans les rues. Ce n’est pas Bagdad, ça. Même les pauvres palmiers n’en peuvent plus, personne ne s’en occupe. Et ces Américains, avec leur racisme et leur sottise, crois-moi, ils vont pousser les gens à regretter le temps de Saddam. (p. 171) 

Mosquee al-askari après l'attentat

….Il n’y avait que trois soldats au poste-frontière entre la Jordanie et l’Irak, et un seul fonctionnaire irakien. Il tamponnait les passeports en survêtement de sport et avec des mules aux pieds. Je lui ai demandé qui décidait là-bas, qui donnait l’autorisation ou pas aux gens de passer. “C’est l’officier américain qui décide, moi je tamponne.” (p. 154) 

La violence (des guerres) imprègne tout le récit – et ion ne s’y attend peu lors de la lecture des premières 50 pages…. Une vraie découverte avec de belles réflexions (sur la vie, la mort, l’impuissance, matinée de détresse du « petit peuple » (ainsi que des intellectuels) avec une douceur (que je dirai orientale) et une sensibilité qui font du bien.

Voyage initiatique donc pour le lecteur occidental qui parfois « connait » un peu de la culture iranienne, mais ignore (tout de) la vie et la culture en Irak. Et qui dit Irak dit la longue guerre avec l’Iran (1980-1988) et/ou la seconde guerre du Golfe (préventive ! initiée par ceux qui ne veulent plus ) « continuer être le gendarme du monde » aujourd’hui) (qui débute en 2003) et/ou la guerre civile…..

Occasion pour moi de faire une courte incursion – dérivation vers le film « Vice » de McKay, film qui ne se décide pas entre satire (parfois drôle) et quasi-documentaire de la vie politique de Dick Cheney, le vice-président de George W. Bush, dans le film président improbable (et incapable).

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C’est par ailleurs là, sur ce point que le livre et le film « Vice », vu par hasard au moment de la lecture du livre (vive la synchronicité) – vu que toute l’invasion de l’Irak s’est fait sur une des premières grandes « fake news » qui a permis de faire gagner pas mal d’argent à Dick Cheney le personnage « Vicieux » (et Vice-Président de G.W. Bush))

Le désordre, après que les américains se retirent du pays, couplé avec la faiblesse de l’Etat irakien, va profiter aux sunnites (extrémistes) qui vont créer l’État islamique d’Irak (2006). Bon nombre des acteurs se sont / se seraient rencontrés dans la prison (américaine) dans le désert irakien. Baasistes de l’armée de Saddam Hussein, soldats expérimentés d’Al-Qaïda vont former un groupe jihadiste qui deviendra plus tard l’Etat Islamique (EI) / Daech avec un certain Abou Bakr al-Baghdadi (dont le film et pas mal de doc’ sur le net laissent entrevoir des liens avec le CIA, les services secret de sa Majesté, Israel (Mossad) …. Mais juste entrevoir……

Et de tout ça le roman de Sinan Antoon ne parlera non plus ou entre les lignes seulement, via des « instantanés » et son vécu douloureux (les corps à laver arrivants sans têtes, ou juste sans corps, juste la tête, ou avec des brûlures, ou déchiquetés après un attentat…..), le manque de tout, l’inflation, l’impossibilité de trouver du travail, la disparition de personnes (émigration et/ou enlèvements), l’émigration – pour ceux qui y arrivent….

Irak_democratie

Un autre lien avec l’actualité :

Emmanuel Macron a annoncé ce lundi (25.2.2019), lors d’une visite du président irakien Barham Saleh à Paris, qu’il se rendrait « dans quelques mois » en Irak où la France « restera » engagée militairement aux côtés des forces de sécurité.

Je ne peux que recommander la lecture – contrairement au film « Vice » qui nous offre certes quelques moment drôle (genre rire jaune) – des surprises (comme un – faux – générique en milieu du film), des acteurs au top (mais pas de Oscar pour Christian Bale – épatant), mais trop long et vraiment intéressant que vers le dernier tiers)

 

A propos lorenztradfin

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2 commentaires pour Seul le grenadier & Vice

  1. princecranoir dit :

    Très bel article qui met en réseau actualité, littérature et cinéma. Bravo pour cet éloge croisé de ce qui apparaît comme un témoignage marquant de la tragédie qui se joue au Moyen Orient depuis la fin de siècle dernier. Les deux me tentent. Il me faudra trouver du temps maintenant pour assouvir ma curiosité. Bravo pour cet article. 👏

    Aimé par 1 personne

  2. lorenztradfin dit :

    … mais ce qui est surtout fort – c’est que la violence (de la guerre/des affrontements sunnites/chiites ) n’est presque jamais montré « de fac » mais toujours par ricochet, en sourdine (à part dans deux mauvais rêves)…. »Vice » dans tout ça n’offre que deux-trois scènes sur ce « théâtre » et montre plutôt les joueurs de marionnettes que sont parfois les hommes politiques, assis dans leurs chaises, au chaud loin loin loin… Merci pour tes mots qui me font un plaisir qui irradiera ma journée traductique….

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