Estomac délicat & âme sensible

Dans la série des Livres Inter 2014 lu le petit livre de Jacques A. Bertrand

« Comment j’ai mangé mon estomac »

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Très belle surprise. D’emblée, avant même de lire les premières pages, la pensée qu’un livre qui met en exergue John Lennon « La vie, c’est ce qui vous arrive quand vous êtes en train de faire autre chose » ne peut pas être mauvais.

Je ne savais rien de ce livre, ni de l’auteur par ailleurs (pourtant il a reçu pas mal de prix (Prix de Flore en 1995, prix Georges Brassens, prix Grand Chosier, Grand Prix de l’Humour noir (2009)). C’est d’ailleurs dans ce dernier domaine qu’il faut situer le « roman ».
Et ce n’est qu’après quelques pages (sur les 111) que le lecteur apprend que le narrateur va lutter contre un cancer, et qu’on réduira son estomac de deux tiers….
J’étais bluffé, bouche sèche, par le détachement (admirable, enviable) et l’humour ravageur de l’auteur….

Jérôme Garcin (dans le Nouvel Obs écrit (avec justesse, ou plutôt comme moi je le pense, sans jamais avoir le talent de le dire aussi facilement) :
Or, c’est dans l’estomac qu’on a trouvé une tumeur cancéreuse. Plus exactement dans le cardia, au bas de l’oesophage. On a compris que «Comment j’ai mangé mon estomac» n’est pas un récit gastronomique, mais thérapeutique. L’écrivain décrit sa traversée du calvaire avec un humour dont même Woody Allen ne serait pas capable et une grâce qui n’appartient qu’aux miraculés.

Sous sa plume, l’ouverture de la cage thoracique, l’écartèlement des côtes, l’ablation des organes atteints, le raccordement des tuyaux intestins, les séances de chimio et radiothérapie, les soins intensifs, et les mois passés dans des hôpitaux où, «quand on va mieux, on commence par se sentir plus mal», s’apparentent à une partie de bilboquet ou à un cartoon. Jamais une plainte, jamais un cri. Vingt-huit ans après «Soirées dansantes à l’orphelinat», Jacques A. Bertrand signe des «Journées chantantes au pavillon des cancéreux». Personne, avant lui, n’avait osé un tel requiem rieur.

En vérité, sa souffrances, sa détresse, sa délicate compassion, son infinie mélancolie, c’est à une autre que, dans ce livre, il les réserve. Alors qu’il se battait contre la maladie, sa femme a été retrouvée inconsciente, à son bureau. Electroencéphalogramme plat, coma profond. Dépressive, elle avait tenté de mettre fin à ses jours. On allait ensuite diagnostiquer chez elle une tumeur au sein.

«Ma femme et moi, conclut Jacques A. Bertrand, avons eu la chance d’avoir un cancer en même temps.» Car ce petit livre où la mort en rajoute est aussi un grand roman d’amour. Beau et altier comme «le vol nuptial hélicoïdal et synchronisé des piérides du chou».

Il y a des moments de grâce, des apartés et réflexions sur la vie, les petits rien « Les dîners de soirs de fin d’été, comme ce soir-là avec Héloïse, c’était du temps en suspension, du supplément. La vraie vie, c’est toujours en supplément. »(p.17)… mais aussi des passages sur les hôpitaux, sur la machinerie (passage très « détaché » sur la « sténose du pylore » qui fait bien rire jaune….(« je m’en voudrais de clouer mon propre pylore au pilori... » – p. 84).

Un livre qu’on dévore, grignote et qu’on pourra relire – tant qu’il recèle pleins de facettes et niveaux de lecture. Beaucoup plus profond qu’il n’y paraît au premier abord, l’auteur parle aussi de la difficulté de vivre (sur le plan physique et moral), ainsi que des joies que la vie nous offre justement quand on ne s’y attend le moins.

« À l’hôpital, ce n’est pas pareil. Dès que vous avez franchi le Rubicon, le sas des admissions, vous changez de statut. Vous êtes « en attente ». Un patient. Un individu en souffrance, étymologiquement, et invité à prendre son mal en patience. La minute d’hôpital est une unité de temps variable qui peut aller d’un quart d’heure à plusieurs heures.
Le médecin de garde doit venir vous voir dans une demi-heure : il ne passera, en coup de vent, que demain matin, et d’ailleurs ce ne sera pas le même. On vous change ce pansement « dans cinq minutes », c’est-à-dire dans une heure ou deux. Votre flacon de chimie est vide. C’est l’avant-dernier de ce séjour. Si on ne le remplace pas tout de suite, au lieu de quitter l’hôpital à dix-sept heures, vous ferez deux heures supplémentaires. Tout le monde est débordé, bien sûr. Vous aussi. Mais par autre chose. Par vous même. Dans l’expectative d’une guérison aléatoire. Ne vous plaignez pas.
– Vous n’êtes pas bien, là, au chaud ? Dehors, il gèle
! » (p.56)

Merci à F.V. pour ce prêt (je pense même me l’acheter, tant que j’ai, comme toi, aimé) – et je suis de ton avis, jusqu’ici le premier livre de la liste qui touche au plus profond, qui remue…

Le Blog de Moon écrit :
Affronter avec humour et philosophie une des circonstances les plus graves de l’existence, telle est la réussite de ce récit enthousiasmant.

Avec une pudeur à la hauteur de sa légendaire élégance physique et morale, Jacques André Bertrand a manifestement le souci de ne pas faire peser sur le lecteur ses grandes et petites misères.

Poète ingénu évoluant dans le monde froid et rationnel de la médecine, son « Héros » (digne de la situation) prend le contrepied du lamento et nous régale de ses reparties loufoques qui surprennent son entourage.

Car Jacques André Bertrand l’a bien compris, la maladie est une métaphore et, à ce titre, un pur objet littéraire.

Si le narrateur de ce récit déclare avoir mangé son estomac, nul doute alors que Proust avait délibérément aspiré ses bronches, et Montaigne calcifié ses reins.

Mais la souffrance physique est rarement un sujet de plaisanterie et peu d’auteurs sont parvenus, comme Jacques André Bertrand, à mettre à distance leur calvaire.

Chez lui, la seule voie possible consiste à s’en remettre encore et toujours à l’écriture, et au plaisir de faire de bons mots, à défaut de bon maux.

Avec l’insolence de s’amuser de tout et même de sa maladie, il conserve cet esprit insoumis et espiègle si nécessaire à la traversée des grandes turbulences.

Et comme il le répète sans cesse : « Il restera toujours les dîners au clair de lune, les soirs de fin d’été »…

A propos lorenztradfin

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