La vie clandestine

« Nous nous racontons une histoire, puis nous la réécrivons, au fil du temps. Ce spectre fantasque s’appelle la mémoire. Le souvenir est un organisme vivant, un corps autonome, qui s’auto-génère. Personne ne ment, le spectre a juste pris la main. »

Moi qui n’avait que très moyennement aimé « Summer » (et « Eden« ), mais convaincu toujours par sa capacité d’écriture, j’étais tenté par cette lecture de par son sujet et (ce que j’ai pu glaner de-ci de-là – c’était très différent de ce qu’elle avait écrit jusqu’ici…- et en effet, j’étais plutôt positivement surpris.

Présentation de l’Editeur (4e de couv’) – Gallimard

« Je tenais mon sujet. Un groupe de jeunes gens assassinent un père de famille pour des raisons idéologiques. J’allais écrire un truc facile et spectaculaire, rien n’était plus éloigné de moi que cette histoire-là.
Je le croyais vraiment.
Je ne savais pas encore que les années Action directe étaient faites de tout ce qui me constitue : le silence, le secret et l’écho de la violence. »
La vie clandestine, c’est d’abord celle de Monica Sabolo, élevée dans un milieu bourgeois, à l’ombre d’un père aux activités occultes, disparu sans un mot d’explication. C’est aussi celle des membres du groupe terroriste d’extrême gauche Action directe, objets d’une enquête romanesque qui va conduire la narratrice à revisiter son propre passé.
Comment vivre en ayant commis ou subi l’irréparable ? Que sait-on de ceux que nous croyons connaître ? De l’Italie des Brigades rouges à la France des années 80, où les rêves d’insurrection ont fait place au fric et aux paillettes, La vie clandestine explore avec grâce l’infinie complexité des êtres, la question de la violence et la possibilité du pardon.

C’est un roman teinté d’autobiographie, mâtiné d’une enquête (comme on les connait de la part de Philippe Jaenada) sur l’Action Directe (l’assassinat de George Besse, le patron de Renault) et ses protagonistes (Nathalie Ménignon, Joëlle Aubron, Jean-Marc Rouillan et Georges Cipriani).

Cette enquête s’avèrera être/devenir plus complexe et compliquée qu’initialement prévue et imaginée par M.S. et va réveiller dans sa tête des pans de sa propre histoire (familiale), ses traumatismes (d’enfance) et mine de rien, peu à peu créer un lien entre elles et (surtout) les femmes du quatuor. C’est que M.S. se trouve également dans un sac de nœuds intime (elle est née à Milan – dans les années 60) – son père : un homme marié qui laisse tomber sa mère. A l’âge de 3 ans elle est adoptée par le mari de sa mère, Yves Sabolo… et jusque dans sa vingtaine tardive on lui cache que Y.S. n’est pas son père biologique, un père qui va à son adolescence abuser d’elle (ce qui arrive dans toute bonne famille, n’est-ce pas ?) ….La vie mystérieuse que ce faux « père » mène (activités « louches », flambeur, spécialiste de l’art précolombien), les silences assourdissants, les secrets tus et les conséquences de la violence sur autrui font écho aux vies clandestines des membres de l’Action Directe.

Figurine de la culture Tumaco-La Tolita – Yves Sabolo, le « père » de Monica S. avait une belle collection et a publié un livre « sur les « Tumaco, mille ans d’art précolombien » – toujours dispo sur Amazon

Après des enquêtes (dans les bibliothèques, sur internet etc…) M.S. va s’approcher peu à peu des survivants de l’AD et de leur entourage et aura dans la dernière partie du livre (5 grands chapitres : Le crime, La vraie vie, Aux marges du monde, Face-à-face, Fin de cavale) l’occasion de parler directement avec Nathalie Ménignon, Helleyette, Claude Halfen…. C’est dans ces confrontations et échanges que le roman est (pour moi)) le plus convaincant et touchant.

Très intéressant (pour moi) aussi les réflexions sur la vérité (vs la véracité) et la mémoire (la fuite de la mémoire, « les fils débranchés » quand son (beau-)père ne vient plus la nuit pour abuser d’elle), mémoire face aux obstacles tels que les dérobades, les lacunes, les déformations…. »Toute mémoire est une eau trouble. Que voulez-vous que l’on y voie. Si lentement que l’on s’y noie… (Aragon) »  

« Nous nous racontons une histoire, puis nous la réécrivons, au fil du temps. Ce spectre fantasque s’appelle la mémoire. Le souvenir est un organisme vivant, un corps autonome, qui s’auto-génère. Personne ne ment, le spectre a juste pris la main. »

D’autres sujets, comme « le pardon » – possible et impossible (de Monica face à Yves.S, Francoise Besse face aux assassins, etc…., l’ambiguïté (comment peut on avoir de la sympathie pour les membres d’Action Directe…), etc émergent et peuvent toucher le lecteur. J’ai surtout aimé le dernier tiers du livre (le début est pour ma sensibilité de lecteur trop long (mais compréhensible, l’approche de M.S. est lente) et les apartés et digressions qui truffent cette longue approche n’ont pas l’humour d’un P. Jaenada…. – pour cause !!). C’est à partir d’une bonne moitié du livre que les liens entre son enquête, les protagonistes et elle (son histoire) se densifient (parfois de manière asphyxiante) et prennent « chair ».

A noter la belle écriture, que j’appellerai : toujours juste, d’une formidable concision et maitrise…..

J’ai lu quelque part que le souvenir n’est pas le souvenir de l’instant T où l’événement a eu lieu, mais le souvenir de la dernière fois où le souvenir a surgi. Nos souvenirs sont des souvenirs de souvenirs de souvenirs.
Où vivons-nous ? J’ai le sentiment, pour ma part, d’avoir très peu vécu à l’endroit où mon corps se trouvait. J’ai passé la majeure partie de ma vie ailleurs, dans un espace blanc reculé. Il ressemble à l’écran que déroulait mon père pour y projeter les diapositives de notre vie familiale, la preuve qu’elle était bien réelle, des pièces à conviction dans une boîte en plastique. Ma mère et moi dans une luge, elle en manteau de fourrure, moi engoncée dans une combinaison de ski, mon père et moi jouant au ping-pong, mon frère et moi à la plage, brandissant une pelle.
Ces années-là, tout est noir ou métallique. Les pieds de table, les vide-poches, les valises, les téléphones, la bibliothèque, les appareils photo. Une modernité de bakélite où rien d’organique ne peut croître.

(p.35)

Un autre avis – yep Pamolico en parlait aussi :

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Un commentaire pour La vie clandestine

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