La place

J’ai « ressorti » de ma bibliothèque 2 livres de Annie Ernaux et racheté un autre, plus trouvé (« La place ») -trop de déménagements ?!. Elle vient de recevoir le Prix Nobel pour son œuvre – et le mouvement de discrédit et/ou opprobre par une certaine intelligentsia française m’a incité d’intercaler dans ma liste de livres à lire quelques ouvrages d’elle.

J’avais lu « La place » quasiment au moment que je suis arrivé en France, à sa sortie (on en parlait bcp à l’époque – couronnée par le Prix Renaudot 1984). Et là, après la « nouvelle » lecture de ce petit bijoux je me suis dit que je n’avais, à l’époque, pas encore une connaissance suffisamment fine de la langue française et ses inflexions.

« Par la suite, j’ai commencé un roman dont il (le père de la narratrice) était le personnage principal. Sensation de dégoût au milieu du récit.. Depuis peu, je sais que le roman est impossible. Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou d’ »émouvant ». je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d’une existence que j’ai aussi partagée.
Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j’utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles » (p. 24 / Livre de poche).

Ma lecture aujourd’hui était presque comme une première lecture avec une claque supplémentaire pour moi, fils d’un manutentionnaire (et d’une mère au foyer). Je dis claque, parce que certaines remarques sur son père, qui est l’objet principal de ce livre, j’aurai pu les formuler ainsi, moi devenu étudiant, contre le gré de mon père – merci à la bourse et mes jobs « à côté » – ayant « réussi » l’ascenseur socialqui fonctionnait encore bien à l’époque.

Ainsi je me suis revu dans une scène qu’elle décrit : Pour moi c’est dans les années 70 – j’ai « amené à la maison » une étudiante de traduction « avec laquelle j’étais liée » et qui venait de la « upper middle class » …..

À la fin d’un été, j’ai  » amené à la maison  » un étudiant de sciences politiques avec qui j’étais liée. Rite solennel consacrant le droit d’entrer dans une famille, effacé dans les milieux modernes, aisés, où les copains entraient et sortaient librement. Pour recevoir ce jeune homme, il a mis une cravate, échangé ses bleus contre un pantalon du dimanche. Il exultait, sûr de pouvoir considérer mon futur mari comme son fils, d’avoir avec lui, par-delà les différences d’instruction, une connivence d’hommes. Il lui a montré son jardin, le garage qu’il avait construit seul, de ses mains. Offrande de ce qu’il savait faire, avec l’espoir que sa valeur serait reconnue de ce garçon qui aimait sa fille. À celui-ci, il suffisait d’être  » bien élevé « , c’était la qualité que mes parents appréciaient le plus, elle leur apparaissait une conquête difficile. Ils n’ont pas cherché à savoir, comme ils l’auraient fait pour un ouvrier, s’il était courageux et ne buvait pas. Conviction profonde que le savoir et les bonnes manières étaient la marque d’une excellence intérieure, innée.

Roman-récit qui retrace la vie de son père (un peu de sa mère aussi) et se trouve entrecoupé par des réflexions sur l’écriture, son rôle, son importance dans la vie de A. Ernaux. Dans ce miroir elle réfléchit aussi sur sa « trahison » à savoir avoir « quitté » le milieu de petits commerçants (et/ou ouvrier) et de cacher ces origines au nouveau milieu dans lequel elle se trouve (la bourgeoisie). Mais il y’en a qui arrivent à mieux « cacher » leurs origines….

Je me rappelle encore bien (et je suis même perplexe de la clarté avec laquelle certaines scènes reviennent du fonds de ma mémoire) ma première « rencontre » avec les parents de mon amie d’alors, qui avait lieu au restaurant Grand Vefour à Paris – ils travaillaient à l’époque entre autres avec Raymond Olivier -. Je ne vous dis pas la déroute et la perte de mes repères dans ce temple de la gastronomie française…

J’ai donc doublement « apprécié » ce petit livre (114 pages/ poche). La « platitude » de l’écriture revendiquée par elle-même est, avec ses courtes phrases, réduites à l’os et aux mots qu’il faut, nettement plus efficace que tout exposé en phrases dissimulantes.

Une très belle re-découverte.

A propos lorenztradfin

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7 commentaires pour La place

  1. J’en garde un mauvais souvenir mais peut-être étais-je trop jeune pour apprécier des livres très différents de moi, qui évoquent une autre réalité pourtant très réelle.

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  2. « La Place » est un livre touchant, on sent bien l’affection de la fille pour son père, même si ce n’est pas dit clairement. Je me souviens aussi de l’incompréhension du père parce que sa fille aime les livres…
    C’est vrai que certaines réactions après le Prix Nobel ont été vraiment ridicules ou ignobles. Pourtant, ce prix est mérité…

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  3. Philisine Cave dit :

    Il y a plein de livres que j’ai aimés d’Annie Ernaux : L’évènement, La Place, L’autre fille, Je ne suis pas sortie de ma nuit, Les années. Ce qu’elle dit me bouleverse, me provoque, crée chez moi des émotions et donc des souvenirs imparables de lecture, ce que doit être la lecture.

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  4. CultURIEUSE dit :

    Le Nobel de Proust lui aussi avait fait polémique. Je suis une inconditionnelle de Ernaux. Mais ma première lecture, il y a bien des années (La Honte) ne m’avait pas du tout scotchée. Et maintenant j’ai tout lu d’elle et mon admiration de lectrice lui est acquise. Elle décrit toujours les faits de la façon la plus juste, adaptant son style. Lire « Passion Simple » et « Se Perdre » sur le même thème, deux livres très différents.

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    • lorenztradfin dit :

      On dirait qu’on a eu un peu le même « parcours de lecteur » – et ce qui est drôle, ce sont justement « Passion simple » et « se perdre » que je viens de relire (aussi)….. j’attends encore un peu avant d’écrire dessus. En sortant de la lecture, « écrits » non plutôt publiés avec une petite dizaine d’années de décalage, j’ai aujourd’hui une nette préférence pour « Passion Simple » (qui m’avait un peu déçu à l’époque) tandis que « Se perdre » était au moment de la 1ere lecture au Top de mes coups de cœur. De l’intérêt de relire des œuvres à différents stades de sa vie….

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