Sa préférée

« Quand, bien plus tard, j’avais avoué à Marine n’avoir jamais eu la moindre pensée sexuelle pendant mes années adolescentes, elle s’était exclamée : « Mais, c’est impossible….tout le monde pense au sexe! C’est la vie, le sexe ! »

Moi, je suis née morte. (p. 58)

Roman coup de poing fulgurant (sans mauvais jeu de maux – pourtant il y a des « paluches d’ogre ») – auquel a été décerné le Prix du roman FNAC 2022.

Présentation de l’Editeur (Sabine Wespieser)

Dans ce village haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa sœur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l’assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence.

Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l’École normale d’instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa sœur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice.

Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d’apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu’elle s’accorde. Habitée par sa rage d’oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d’êtres bienveillants que sa sauvagerie n’effraie pas, s’essayant même à une vie amoureuse.

Dans une langue âpre, syncopée, Sarah Jollien-Fardel dit avec force le prix à payer pour cette émancipation à marche forcée. Car le passé inlassablement s’invite.

Sa préférée est un roman puissant sur l’appartenance à une terre natale, où Jeanne n’aura de cesse de revenir, aimantée par son amour pour sa mère et la culpabilité de n’avoir su la protéger de son destin.

Roman d’une tentative de reconstruction après une enfance sous le joug d’un père monstrueux brutalisant ses deux filles, abusant de la sœur ainée (qui va se suicider) et violent contre sa femme (la truie, la « feignasse qui fout rien même pas la lessive pour son mari qui bosse comme un con« , sale garce, sale pute, la chienne…. et j’en passe).

Sarah Jollien-Fardel a réussi un livre qui suinte la colère (« Il a confisqué toutes nos allégresses. Il a massacré toutes nos jouissances.« ) et la douleur qui ne quitte plus la narratrice, Jeanne, sauf quand elle se baigne dans le Lac Leman, ou parfois un peu dans les bras de Marine ou de Paul….

Ce qui est fort, à mon avis, c’est qu’on ne sent pas d’autoapitoiement, ni une once de sentimentalisme. C’est cash, dégraissé, presque rongé à l’os et avance – sans temps mort – parfois rapidement, avec des retours en arrière qui jettent une lumière crûe sur le présent de la narratrice et striée par des fulgurances. Celles-ci dès les premières lignes.

Tout à coup, il a un fusil dans les mains. La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. Presque en silence. Ma soeur jacassait. Comme souvent. « Elle peut pas la boucler, cette gamine ». Mais elle continnuait ses babillages. Elle était naïve, joyeuse, un peu sotte, drôle et gentille… » »

Pas beaucoup de lumière au bout du tunnel, mais des révélations sur sa mère ou/et sur le Dr. Fauchère qui, comme bcp de gens du petit village du Valais, ne réagit pas aux signalements émises par Jeanne pour dénoncer les violences du père.

« Je ne méprise pas ta vie, Maman. Je le méprise, lui. Et puis, tu n’es plus une jeune fille. On ne rêvasse plus à ton âge. « Détrompe-toi, Jeanne. » « 

Ce qui rend le livre dense, finalement dès son titre (« sa préférée » sera déclinée sous de diverses manières), c’est qu’il ne parle pas que de la violence, mais aussi du réveil à ou de l’exploration de la sexualité d’une femme blessée au plus profond d’elle et finalement aussi d’un sujet qui tient à cœur à Annie Ernaux – il nous offre le récit d’une transfuge qui ne trouvera cependant pas sa place dans la vie.

Comme une fulgurance, dans cette cuisine, j’ai compris : elle m’avait choisie pour fuir son milieu. Comme moi. A l’envers. Je me rends compte que, malgré le déni, malgré les singeries que nous nous imposions pour nous métamorphoser, l’empreinte des origines restait. Éternelle et ineffaçable, surgissant lorsqu’on était trop mal à l’aise ou au contraire qu’on baissait la garde. On avait beau lutter, Charlotte dirait toujours « zut » et moi toujours « putain ».

Le sujet a été traité souvent ces derniers temps-ci dans la littérature française mais il y a un ton, une maitrise du rythme, qui le distingue.

Voir/Lire aussi comment en parle la grande lectrice qu’est Matatoune dans son excellent blog.

A propos lorenztradfin

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Un commentaire pour Sa préférée

  1. Matatoune dit :

    Bravo pour ces qualificatifs « dégraissé, presque rongé à l’os  » et d’autres qui reflètent si bien le texte de cette écrivaine ! Un texte fort qu’on ne peut oublier ! Merci tellement pour le lien et votre gentillesse 🙂

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