L’épouse – Anne-Sophie Subilia

J’ai lu ce livre après la lecture d’un avis de ma chère amie Simone (Merci à toi !)

Présentation de l‘Editeur (Editions Zoé)

Janvier 1974, Gaza. L’Anglaise Piper emménage avec son mari, délégué humanitaire. Leurs semaines sont rythmées par les vendredis soir au Beach Club, les bains de mer, les rencontres fortuites avec la petite Naïma. Piper doit se familiariser avec les regards posés sur elle, les présences militaires, avec la moiteur et le sable qui s’insinue partout, avec l’oisiveté. Le mari s’absente souvent. Guettée par la mélancolie, elle s’efforce de trouver sa place. Le baromètre du couple oscille. Heureusement, il y a Hadj, le vieux jardinier, qui sait miraculeusement faire pousser des fleurs à partir d’une terre asséchée. Et Mona, psychiatre palestinienne sans mari ni enfants, pour laquelle Piper a un coup de cœur. Mais cela suffit-il ?

Plus que jamais, dans L’Épouse, Anne-Sophie Subilia révèle la profondeur de l’ordinaire. La lucidité qui la caractérise ne donne aucune circonstance atténuante à ses personnages.

Portrait d’une femme à travers les petits riens d’une vie pas si ordinaire que ça, puisque Piper (c’est son nom) a suivi son mari (délégué de la Croix Rougelien vers la situation humanitaire Aujourd’hui) pour une année à Gaza (aujourd’hui appelé aussi la « prison à ciel ouvert« ). Nous sommes en 1974, donc il y a 38 années…. tout a changé depuis là-bas – le grand livre Apeirogon (de Colum McCann) dont je continue à conseiller la lecture (ici) et les nouvelles chaque semaine nous le montrent (les « Arabes » sont peut-être un peu moins « gentils » comme dans ce livre qui en filigrane oppose la « gentillesse » des hébreux et le israéliens (forcément « méchants).

Piper était traductrice pour l’industrie pharmaceutique avant de venir avec son mari à Gaza. Là elle n’est « que » « l’épouse » (c’est par ailleurs comme ça que Anne(-Sophie Subilia la nomme la plupart du temps) et va commencer à trouver le temps long. Elle devient désœuvrée, son mari doit souvent se déplacer (2-3 jours d’absence – visite de prisons, aide à des déplacés, soutien de personnes expropriées) la laissant seule.

https://gazaapost.com/les-familles-des-prisonniers-de-gaza-peuvent-finalement-leur-rendre-visite/

On pourrait dire qu’il n’y a rien ou pas grande chose qui se passe dans ce livre : aménagement d’un jardin (fleuri) avec l’aide d’un jardinier et ses enfants, quelques « sorties » touristiques (p.ex. El-Arish – Egypte; la mer morte,…. ) , des moments au bord de la mer (à l’époque on ne parlait pas encore des stations d’épuration d’eau...) échappées avec son mari ou des collègues de son mari, lutte incessante contre le sable qui s’infiltre partout…

Une oreille fine entendrait aussi tinter les grains de sable contre le volet entrouvert : le vent du désert n’a pas encore terminé sa saison. Il souffle jusque dans les rêves des dormeurs qui se réveillent parfois avec une impression de sable dans la bouche. C’était une mèche de cheveux, prise entre les lèvres. On voit surtut ses cheveux noirs dispersés sur l’oreiller, masquant une partie de son profil. Du sel à la pointe des mèches et sur les sourcils. Ses doigts touchent bientôt le tapis disposé au saut du lit, un tapis grenat qu’ils ont fait faire. Elle a les ongles sales. Les draps sont moites et tirebouchonnés. Quand l’un ouvre l’œil, il voit l’autre endormi, et vice versa jusqu’à midi. Ca y est, ils bougent, ils bougent l’un et l’autre, ils se regardent. (p. 92)

Il y a les vendredi, les week-ends des soirées arrosées (et hors du temps) dans le Club des expats’ (le « Beach Club »), la visite d’amis ou de la famille (anglaise) qui suggère parfois de rentrer en Angleterre, il y a la guerre autour, le jardinier qui fait des « miracles » pour faire fleurir le jardin mais qui cherche son frère emprisonné dans une des nombreuses prisons ….

Pachanka – https://www.routard.com/photos/israel/1500138-jardin_des_oliviers.htm

C’est grâce à une langue simple, presque factuelle et pourtant teintée de poésie qui permet de véhiculer bcp de « non-dits » de strates sous-jacentes sur la situation (politique/guerre larvée) et la vie du couple (les petites phrases des échanges entre lui et elle sont parfois comme des couperets – comme le sont les silences quad une personne pose une question et l’autre n’y réponde pas ou plus tard ou à côté)

Banksy – [MUSA AL-SHAER / AFP]

J’ai aimé le livre pour sa délicatesse, sa langue cinématographique aussi (qui nous permet de faire un voyage dans le temps, dans un ailleurs et last but not least dans la tête d’une femme qui d’abord naïve face à ce monde qui rend susceptible son mari et l’incite à boire plus que de raison pour noyer les pensées noires face à l’horreur…)

De même : les rapports avec les Gazaouis, avec une petite fille et une rencontre à l’hôpital qui la ferait « grandir » notre Piper (seuls éléments qui créent une tension narrative, qui cependant retombera – après avoir titillé le lecteur).

https://fr.depositphotos.com/471373968/stock-photo-israel-attacks-gaza-may-2021.html

Sachant que quant à la situation Israël/Palestine je préfère toujours, de loin, le « tableau » plus « proche de nous » (décrivant presque « objectivement » les deux peuples qui s’affrontent) que nous offre Colum McCann dans Apeirogon.

Le dernier paragraphe :

« Perçant l’obscurité, ils traversent la bande de sable à tue-tête, happés par le faisceau d’un éclairage cru, comme au cinéma. Parmi eux, il y a Jad, Samir et leur petit cousin, il y a Sélim et Nour, les fils du tapissier, il y en a des centaines, zigzaguant en camisole claire dans les ornières des Jeeps que leurs pieds pulvérisent. Naïma, lancée dans la nuit avec ses deux nattes poudrées par la lune, shoote de toutes ses forces dans un ballon mousse qu’un chien paria rattrape au vol et mord.  » (p. 221)

Roman qui peut déconcerter par l’absence de paroxysme mais qui a une belle musique douce intérieure, comme celle di Trio Joubran.

A propos lorenztradfin

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2 commentaires pour L’épouse – Anne-Sophie Subilia

  1. Je suis d’accord avec toi. Ma lecture s’est attachée plus à l’épouse qu’au contexte, et à mon avis, bien sûr, quant au sujet du  » conflit » israelo- palestinien  » Colum McCann est imbattable. Je ne crois pas que l’autrice d’ailleurs ait eu pour objectif de mettre ce sujet au coeur du livre. C’est sa douceur, que j’ai tant aimée. Sa vie, sa pensée intimes qu’on devine plus qu’autre chose. Sans doute aussi, comme femme, j’ai eu le sentiment de comprendre Piper C’est un beau livre et un attachant personnage. Elle m’a touchée, beaucoup.

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  2. princecranoir dit :

    Très belle chronique qui met en exergue le grain de sable qui s’insinue entre les pages, entre les lignes, entre les êtres et les peuples.
    Merci.

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