La patience des traces

« Le silence doit être bordé de paroles justes. Alors seulement il est habitable. « 

Présentation de l’Editeur (Actes Sud)

Psychanalyste, Simon a fait profession d’écouter les autres, au risque de faire taire sa propre histoire. À la faveur d’une brèche dans le quotidien – un bol cassé – vient le temps du rendez-vous avec lui-même. Cette fois encore le nouveau roman de Jeanne Benameur accompagne un envol, observe le patient travail d’un être qui chemine vers sa liberté. Pour Simon, le voyage intérieur passe par un vrai départ, et – d’un rivage à l’autre – par le lointain Japon : ses rituels, son art de réparer (l’ancestrale technique du kintsugi*), ses floraisons…
Quête initiatique qui contient aussi tout un roman d’apprentissage bâti sur le feu et la violence (l’amitié, la jeunesse, l’océan), c’est un livre de silence(s) et de rencontre(s), le livre d’une grande sagesse, douce, têtue, et bientôt, sereine.

* https://esprit-kintsugi.com/

Cette technique ancestrale, découverte au XVème siècle au Japon, consiste à réparer un objet en soulignant ses lignes de failles avec de la véritable poudre d’or, au lieu de chercher à les masquer.

Plusieurs facteurs parlent en faveur de ce livre ou il ne se passe rien et beaucoup. Ou les mots pèsent lourds. Ou les silences sont étourdissants. Comme le dit la 4e de couv’ « ...livre riche et stratifié : roman d’apprentissage, de fougue et de feu ; histoire d’amitié et d’amour foudroyés ; entrée dans la complexité du désir ; ode à la nage, à l’eau, aux silences et aux rencontres d’une rare justesse. »

De plus, après un début en France au bord de la mer, on est transporté avec le personnage principal ( qui n’aime pas voyager!!) vers les îles Yaeyama (Japon) dans un paysage exotique et dépaysant.

plage sur l’ile de hateruma dans l’archipel yaeyama
© paylessimages / istockphoto.com

« ….(livres)…écrits pour qu’on puisse passer beaucoup de temps à réfléchir, à rêver entre les lignes, lui a dite Mathilde. Il aime ça. Allez. Oublier… » (p.48)

C’est exactement le cas pour ce livre. Je m’y suis « refugié » un petit moment (le livre est court – 196 pages – mais dense) dans ces phrases telles des haikus, laissant du vide, des silences.

http://pecheur.info/raie-volante.html

Maintenant seulement il comprend le magnifique saut de la raie Manta.
Trouver l’élan qui fait prendre le risque de quitter son eau.
L’élan qui rassemble tout.
Il n’y pas d’autre façon de conquérir, un à un, chaque d’instant d’âme. Et d’éclairer, un peu, chaque fois, l’obscur de notre vie.

(dernières phrases du livre – p.196)

Certes, au début on est un peu surpris que ce psychanalyste quitte tout pour une retraite (pour se mettre « à l’écart » qqs temps) et un voyage intérieure. Celui-ci est facilité par les hôtes de la maison dans laquelle il séjourne. Mais il porte assez lourd (les paquets de mots/maux de ses patients) et s’en défait lentement mais surement. Et il doit constater – après avoir regardé en face ses propres blessures – qu’il s’est trompé pas mal dans sa vie.

« Toutes ces années à être le centre pour d’autres humains qui venaient jusqu’à son cabinet. Il n’est pas Jésus. Il n’est rien. Lui aussi cherche et ne trouve pas. »(p.114)

Ce livre philosophique, psychologique, plein de poésie (même si J. Benameur charge peut-être un peu trop la barque des symboles et métaphores) dans un style calme, fluide, nous offre un moment de répit, nous permet de nous s’évader ou extraire des news effroyables en continue et nous offre presque un cocon de bien-être, avant-cour de la réflexion. Une chose est sure, je l’ai mieux aimé que le 1er livre d’elle lu en 2014 (Les insurrections singulières)

Nu aux souliers roses – Matisse (auquel Simon fait référence)

Une phrase lancée en l’air, pas entendue vraiment. Remisée dans ces limbes étranges où flottent les paroles gelées. Un jour, on ne sait pas pourquoi, elles reprennent vie. De toute leur force. Elles atteignent notre attention profonde, celle qu’on ignore la plupart du temps, et c’est le bon moment. Ce ne sont pas nos mains qui les ont réchauffées, comme le font les marins chez Rabelais, c’est le temps, la friction avec d’autres mots, d’autres phrases entendues, ou lues, enveloppées du silence des livres. Les mots adviennent avec toute leur puissance. Il fallait juste attendre d’avoir la force de les entendre.

« Puis c’est le tour de quelques fragments de tissus aux couleurs très vives. Akiko sourit. Les couleurs sont si joyeuses, des rouges, des jaunes, des bleus et des motifs délicats. Elle lui montre les grues, symbole de longévité, les fleurs toutes simples de pruniers aux cinq pétales, les chrysanthèmes. Ce sont des tissus bingata une spécialité d’Okinawa.
À l’aide de pochoirs on met en réserve le tissu puis on le peint avec des pinceaux très fins et des pigments minéraux des îles d’Okinawa. Akiko ajoute que c’est une tradition très ancienne, qui date d’avant l’annexion du royaume de Ryûkyû par le Japon. Avant, toutes les petites îles, et la nôtre aussi, formaient un royaume … un vrai royaume … 
»

Merci Annie pour cette découverte mélancolique et profonde !!

Et en écho à la 1ere de couv’ du livre quelques images de ce que je peux voir actuellement dans mon jardin.

A propos lorenztradfin

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2 commentaires pour La patience des traces

  1. Matatoune dit :

    Une chronique bien complète pour un roman qui le vaut bien ! 😉

    Aimé par 1 personne

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