L’épouse d’Amman

Lu dans le cadre de ma présence au Jury du Prix Caillé. Le roman de Fadi Zaghmout a été traduit de l’arabe par Davide Knecht, assisté par Thomas Scolari. Davide Knecht est titulaire d’un master en linguistique de l’Inalco (analyse de la diglossie arabe classique – arabe dialectal dans les médias au Liban). Il a collaboré à la version italienne de Nani in festa. Iconografia, religione e politica a Ostia durante il secondo triumvirato, Ch. Bocherens, éd., Edipuglia, Bari, S.Spirito, 2012. Il a en outre effectué des traductions dans le cadre de plusieurs bénévolats en relation avec les migrants ainsi que dans le cadre de son poste chez YCI Education. La traduction fait partie des candidats aux Prix Caillé 2022. C’est avant la fin de l’été que le Jury délibèrera et décidera des traductions qui feront leur entrée dans la sélection de notre « short list ».

Je n’aborderai ici pas la (qualité de la ) traduction (et je souligne que toute remarque ici est de mon crû et ne saurai pas être considérée comme l’expression d’une quelconque opinion du jury dans son ensemble).

Présentation de l‘Editeur (L’Asiathèque)

L’Épouse d’Amman (reprise du titre original en arabe : Arous Amman), de Fadi Zaghmout, est la traduction d’un best-seller en Jordanie, sujet de vives controverses sans avoir été toutefois censuré. L’édition originale en arabe, publiée en 2012 aux éditions Jabal Amman à Amman, en Jordanie, fait toujours partie des meilleures ventes. Une édition en anglais a par la suite été publiée en 2012 aux éditions Signal 8 Press (Hong Kong).
Dans ce livre se mélangent humour et tristesse en un cocktail explosif qui entraîne le lecteur dans une réflexion sur la condition des femmes et des homosexuels dans le monde arabe. Quatre jeunes femmes et un jeune homme s’expriment tour à tour dans le récit, leurs voix alternant pour dire les drames traversés. À travers les différents épisodes de leurs vies relatés de manière directe et vive, avec de nombreux dialogues, sont mises en relief les épreuves auxquelles sont soumis les jeunes dans une société traditionnelle où des règles sclérosées de bonne conduite et la peur du qu’en dira-t-on régissent les relations amoureuses. Pour les femmes, c’est le mariage obligé, aussi vite que possible, des fiançailles réussies comptant beaucoup plus qu’un succès aux examens. C’est aussi la soumission à la puissance paternelle, avec les risques d’abus de toute nature que cela comporte. Et c’est, bien sûr, la valeur de la virginité, jalousement conservée car c’est l’une des conditions de l’ordre social tel qu’il est conçu et observé dans une famille qui veut conserver son rang. Pour les hommes, c’est l’obligation de se comporter de façon virile, avec tout ce que cela représente d’hypocrisie pour ceux que leur orientation sexuelle écarte du mode de vie socialement requis. Le résultat de tout cela : beaucoup de souffrances, l’exil parfois quand on a contrevenu gravement aux impératifs familiaux, et même la mort quand la situation paraît sans issue.

10 ans après sa publication en Jordanie suivie la même année par sa traduction en anglais, le livre est désormais accessible en langue française. L’illustration de la couverture (extrait d’une peinture murale à Amman) annonce clairement la couleur des 194 pages de l’ouvrage de l’écrivain et « gender activist » Fadi Zaghmout (… »For me, it was a work of activism where I combined stories of people I know, events I witnessed, scenes I developed, and narratives I have discussed for years on this blog« ).

Le lecteur est confronté à la vie de quatre (jeunes) femmes (Hayat, Salma, Rana, Leila) qui relatent tour à tour leur vie, leur pensées, leurs émotions dans une société avec des normes strictes et – du point de vue occidentale – dépassées (quoique…). Une 5eme voix se mêle à cette polyphonie : celle de Ali (un client irakien de la banque dans laquelle travaille Leila – harcelée par son supérieur hiérarchique) qui doit cacher son homosexualité et qui, pour satisfaire aux exigences d’une société dans laquelle le viril prime (pourtant il n’est, comme il le dit lui-même, pas efféminé), va se marier afin de se « conformer » au diktat de la société jordanienne, ce qui aura, on s’en doute, des répercussion sur son mariage et le « bonheur » du couple.

Dommage que les divers voix du narrateur/ des narratrices ne se distinguent guère (pas de différences stylistiques ou individualisation de leur narration, on a même – au début – l’impression que c’est la même personne qui parle…). Toutefois ceci n’enlève rien à la force des récriminations et constats sur les injonctions de la société bien réelles et pesantes sur la condition des femmes (et comme on lira finalement des hommes aussi) : harcèlement, viol/inceste (obéissance à la famille/ au père), « épousabilité » comme but ultime (on s’en fout que Leila a terminé parfaitement ses études – maintenant c’est le mariage qu’il faut viser) – et ceci avant ses 30 ans, limite absolue…

« On considère comme un bon parti un homme avec un travail et un revenu stable. Par contre, pour être « épousable », une femme se doit d’être belle, d’un âge convenable, moralement irréprochable, bonne cuisinière et fée du logis. Et pourvue de surcroît d’un diplôme et d’un travail. Ces exigences rendent les conditions d’une union honorable difficiles à remplir. » (p.32)

Street view Jordanie en 2008 (beau voyage)

De fait, Fadi Zaghmout condense sur les à peine 200 pages quasiment tous les problèmes et tares que les femmes et gays de Jordanie peuvent rencontrer et dessine ainsi les diverses manières d’échapper ou de vivre avec les injonctions de la société. Salma va devenir « l’épouse d’Amman » (triste « mariage » d’une femme au bout), Rana sera un temps « une arabe en Suède » :

La Suède compte environ cinq pour cent de musulmans et leur intégration constitue un défi pour toute la société. Son attachement à ses traditions ne semble connaître aucune barrière géographique ou sociale. Elle transporte sa culture et ses coutumes où qu’elle aille et elle y recompose des microsociétés en tout semblables à celle du pays d’origine de ses membres. Les problèmes des Arabes de Suède ne diffèrent en rien de ceux qui sont restés au pays. Les femmes du Proche-Orient, où qu’elles soient, portent le poids du passé et de la tradition. L’honneur des hommes arabes cramponné au sexe de leurs femmes, à Amman comme au Caire, à Chicago comme à Stockholm.
Nous, les femmes arabes, aurons-nous la force de transformer notre société et d’y imposer de nouvelles règles ? Ou les seules chanceuses sont-elles celles qui peuvent s’en échapper et embrasser une nouvelle culture ?
(p. 156)

Roman qui – toutes proportions gardées – m’a rappelé certains aspects de Les impatientes (D.A. Amal) lu en janvier… même structure « polyphonique », même manière de mettre le doigt sur ce qui fait mal dans une société, quitte à révolter les censeurs. Un panorama-constat terrible fait par un intellectuel jordanien.

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A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
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6 commentaires pour L’épouse d’Amman

  1. Claire dit :

    Bonjour,
    Même si vous avez mis le lien de l’article duquel vous avez emprunté ma photo, vous auriez du me demander la permission. Mes photos ne sont pas libres de droit.
    Je vous demande donc de la supprimer.
    Merci
    Bonne journée

    J’aime

  2. David dit :

    Merci pour cet post !

    (Le traducteur)

    J’aime

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