Anéantir – Vernichten

(à gauche le détail d’une gravure de Hélène Glowinski – 2014) – la fille de l’artiste Agnès Debizet

Le Panoramix de la littérature française est de retour et nous concocte une potion avec les ingrédients : politique (élection présidentielle – 2027 !), économie, vieillesse, maladie, mort, famille, couple (à bout de souffle ou en rut ou tout simplement amoureux, le terrorisme (attentats – virtuels ET réels), le catholicisme, le terroir/territoire (ici le Beaujolais), les EPHAD – avant le scandale Orpea/Korian – …. la vie quoi, ou plutôt des vies. Puisque Houellebecq a choisi d’inviter plusieurs personnages au festin, contrairement à ses anciens romans dans lesquels il y avait toujours un seul personnage qui était le (anti-)héros.

Vignoble Beaujolais : tout savoir sur les vins du Beaujolais
https://blog.ruedesvignerons.com/guide-des-vins/vins-beaujolais/

En théorie, on pourrait reprocher à Houellebecq bien des choses : un trop plein de mots sur plus de 700 pages (600 dans la version allemande) – on aurait certainement bien pu en couper une à deux cents pages – une perspective narrative assez conventionnelle, une abondance de banalités dans laquelle ses personnages se baignent souvent – chez quelqu’un d’autre on aurait cité ces ingrédients comme facteurs pour décrier un roman plutôt raté ou cité Saint-Ex’ :

. »La perfection est atteinte, non pas lorsqu’il n’y a plus rien à ajouter, mais lorsqu’il n’y a plus rien à retirer. »

Mais il faut accepter l’évidence : le résultat est une fois de plus comme une potion magique, une œuvre narrative qui laisse entrevoir la possibilité d’une île dans toute la misère humaine générale. Personne ne connait la formule de cette potion, sauf lui, Michel Houellebecq, le Panoramix de la littérature française (comme le dit la presse allemande)…. et pour une fois c’est la famille et l’amour qui gagnent.

Paul Raison, diplômé de l’ENA, est le collaborateur le plus proche du ministre français de l’Économie Bruno Juge (bizarre, on pense souvent à Bruno Le Maire), politicien brillant (dans le roman « peut-être le plus brillant depuis Jean-Baptiste Colbert« ). Le Ministre se trouve au centre de scénarios de menaces diffuses dissimulées sur la toile par un mystérieux groupe de cyber-terroristes, et joue, à l’aube des élections présidentielles de 2027 un rôle décisif dans les réflexions du président sortant (un jeu d’échec réjouissant…). Et Paul Raison observe tout ceci.

Après une bonne dizaine d’années au cours desquelles lui et sa femme Prudence ne communiquaient quasiment plus (chambres et compartiments frigo séparés) – vivant dans désert ou de disette du côté charnel – les deux vont se rabibocher (une sorte d' »éducation sentimentale »), je dirais même plus (la sexualité étant un élément important dans l’œuvre de Houellebecq on a droit à qqs scènes – mais moins que d’habitude – illustrant ce rapprochement au niveau sexuel) ce qui fait plutôt du bien (aux deux), d’autant plus que tout le reste (de la vie) n’est que fardeau et pénibilité.

Le Ministère de l'Economie et des Finances choisit MXCW pour ses réunions ministérielles et sommets internationaux.
https://www.shure.com/fr-BE/conferences-reunions/etudes-de-cas/le-ministrere-de-leconomie-et-des-finances-choisit-mxcw-pour-ses-reunions-ministerielles-et-sommets-internationaux

On est loin des personnages pessimistes et sarcastiquement ironiques des romans antérieurs. Houellebecq nous promène ce Paul surtout dans le Beaujolais et nous fait rencontrer un petit monde élargi et foisonnant (son frère, sa sœur Cecile, son beau-frère Hervé, Madelaine, la compagne du père de Paul (AVC, Ephad, accompagnement…), une infirmière, des médecins….. Houllebecq mêle des faits, les opinions (plutôt de droite) sur « notre » pays, la nature, son état (Etat), les rêves, les réalités du pays et des êtres, des facettes de l’Amour… dans un long fleuve intranquille. Il n’y a rien d’exceptionnel qui se passe, on passe d’un sujet à l’autre – parfois d’une phrase à l’autre – ce qui peut être frustrant pour le lecteur déboussolé de voir le « thriller » avec terroristes se transforme en réflexions sur la vie, la mort, l’amour, mais on poursuit ce « page-turner ».

Je me sens donc incapable de résumer le livre sur la non-vie de Paul – trop de sujets, trop de foisonnement mais un plaisir de lecture, melé avec une admiration pour le narrateur qu’est Houllebecq.

Hôpital de la Pitié-Salpêtrière - AP-HP, Hôpital public à Paris
https://www.doctolib.fr/hopital-public/paris/hopital-de-la-pitie-salpetriere-ap-hp

Enfin, je suis « tombé » sur le site de Flammarion (contrairement à la version allemande il n’y a pas de résumé ni de 4e de couv…- mais, nouveautés dans l’Edition française un vrai « hardcover » d’un blanc immaculé – avant la lecture – comme je le suis habitué des livres allemands) qui nous propose un lien vers un texte de Philippe Lançon (l’auteur de « Le Lambeau » – Paul achètera ce livre avant d’entrer à l’hôpital – attention « spoiler ») :

Paul Raison, principal protagoniste d’Anéantir, le nouveau roman de Michel Houellebecq
(Flammarion), achète Le Lambeau avant d’entrer à l’hôpital pour effectuer une chimiothérapie, lourde
et sans grand espoir. Il a un cancer de la mâchoire et de la langue. Un chirurgien lui a conseillé cette
lecture. Quelle n’a pas été ma surprise de tomber sur mon livre dans la dernière partie de celui de
Houellebecq. Sur le moment, j’ai éprouvé une sensation bizarre. La présence du Lambeau dans une
fiction retirait-elle de la réalité à ce que j’avais vécu, ou en ajoutait-elle à ce que lui, Houellebecq,
avait imaginé ? Je flottais. Mais, déjà, le roman me conduisait ailleurs, vers sa fin si bleue, si calme,
et mon livre, comme tant de choses dans cette histoire, s’était éloigné.
L’apparition du Lambeau dans Anéantir est modeste, anecdotique. D’ailleurs, une fois à l’hôpital,
Paul renonce à le lire : il considère que c’est trop tard pour lui. Il se dirige vers la mort, du moins le
croit-il. Moi, en 2015, j’en revenais pour aller vers la vie. Par livres interposés, fiction et non-fiction,
nous nous sommes donc brièvement croisés, Paul et moi, dans l’escalier. Quel escalier ? Houellebecq
en fait sentir la pente, la lumière, la hauteur de marches, l’étouffante étroitesse : un escalier où, même
quand quelqu’un qui vous aime et qu’on aime vous tient par le bras, on est bien seul. À l’hôpital, Paul
décide de lire l’intégralité des aventures de Sherlock Holmes, et ça marche. La lecture lui permet
d’oublier ce qu’il vit. Il a son idée, ce haut-fonctionnaire fataliste, sur ce qu’il est possible de faire
quand la mort approche. Cette idée est peut-être celle de Houellebecq, peut-être pas. C’est un talent
de cet écrivain : on ne sait jamais exactement qui parle, qui pense. Un autre de ses talents est de
transformer certains lecteurs en commissaires politiques ou en flics : ceux-là confondent l’auteur, le
narrateur et son personnage, pour mieux les enfermer. C’est triste, mais c’est amusant.
En lisant les aventures de Sherlock Holmes, Paul se passionne « pour les inférences du génial
détective et les sombres menées du professeur Moriarty : quoi d’autre qu’un livre aurait pu produire
un tel effet ? Pas un film, et un morceau de musique encore bien moins, la musique était faite pour
les bien-portants. » Pour moi au contraire, la musique, Bach avant tout, était essentielle. J’en ai donc
discuté avec Paul. Un bon roman , c’est ça : un objet imaginaire qui permet de réfléchir, de rêver, de
réviser ses perceptions, ses sensations, ses perspectives, à travers la vie des personnages qu’on
accompagne. On dialogue en silence, librement, avec ce je ne sais quoi qui est en eux. Pour Paul, « il
fallait impérativement une œuvre de fiction ; il fallait que soient relatées d’autres vies que la sienne.
Et au fond, se dit-il, ces autres vies n’avaient même pas besoin d’être captivantes (…) ; il fallait juste
qu’elles soient autres. Elles devaient par ailleurs, pour des raisons plus mystérieuses, être inventées ;
ni une biographie, ni une autobiographie n’auraient fait l’affaire. » Moi, dans mon lit médicalisé,
j’avais du mal avec la fiction. J’ai pourtant lu la Montagne magique, des passages d’À la recherche
du temps perdu. Paul, lui ai-je dit, je te comprends ; car, si j’ai apporté des réponses différentes, je me
suis posé en 2015 les mêmes questions, pour les mêmes raisons. N’attendez pas d’entrer à l’hôpital
pour lire Anéantir, roman le plus délicat, le plus mélancolique et le plus sensible de Michel
Houellebecq.

Quant à la délicatesse soulignée par P. Lançon un passage « délicat » (non, pas sur les « pipes » ni les masturbations d’une médecin devant une affiche de Bernard Kouchner). C’est pour les germanistes entre vous. Voici donc d’abord un extrait de la version allemande (la VO est en-dessous) – je m’étais posé la question comment les traducteurs rendaient le paragraphe français (je trouve que notamment la dernière phrase n’a pas été rendu correctement, tout en restant dans le ton) :

Die menschliche Welt schien ihm aus kleinen Kackwürsten zu bestehen, manchmal kamen die Würste in Bewegung und kopulierten, daraus folgte die Existenz neuer, ganz kleiner Kackwürste. ….Seit einigen Jahren kopulierten die Kackwürste in geringerer Anzahl, sie schienen gelernt zu haben, einander zurückzuweisen, sie nahmen den Gestank der anderen wahr und schoben einander angewidert beiseite, ein Aussterben der menschlichen Art erschien mittelfristig vorstellbar. Blieben noch andere Schweinereien wie die der Schaben und der Bären, aber man kann nicht alles gleichzeitig regeln, dachte Paul.

Le monde humain lui apparut composé de petites boules de merde égotistes, non reliées, parfois les boules s’agitaient et copulaient à leur manière, chacune dans son registre, il s’ensuivait l’existence de nouvelles boules de merde, toutes petites celles-là….. Depuis quelques années, il est vrai, les boules de merde copulaient en moins grand nombre, elles semblaient avoir appris à se rejeter, percevaient leur puanteur mutuelle et s’écartaient les unes des autres avec dégoût, une extinction de l’espèce humaine semblait à moyen terme envisageable. Demeureraient d’autres saloperies, telles que les cafards et les ours, mais on ne peut pas tout régler en même temps, se dit Paul.

(Page 314 )

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
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2 commentaires pour Anéantir – Vernichten

  1. princecranoir dit :

    C’est monsieur Lemaire qui doit être content ! Lui-même écrivain (que l’on dit assez doué d’ailleurs) je ne sais pas s’il apprécie la prose et les idées parfois outrancières du père Michel.
    Toujours est-il que ton article me remet sur le chemin de Anéantir (encore plus après lecture du texte de Lançon, je dois l’admettre), moi qui avais renoncé. Depuis « la Carte et le Territoire », j’avais trouvé chaque roman moins bon que le précédent, mais toujours intéressant et drôle parfois. Mais plus inconstant. Et je t’avoue que ces 700 pages meffraient aussi, j’ai peur de ne pas aller au bout.

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