S’adapter

Parfois je suis un peu tête en l’air. Pendant plusieurs semaines j’ai pris Clara Dupont-Monod pour une autre. Quand j’ai appris/lu que son dernier livre avait non seulement reçu le Prix Landerneau et le Prix Femina je l’ai mis bien au milieu de ma PAL et l’en ai sorti après sa consécration par le Goncourt des Lycéens 2021 (et lu dans la foulée du temps de trajet entre GRE – Paris et Vannes) . Un peu fou pour donner trois prix au même livre, mais au pont nommé pour la préparation de la  journée internationale des personnes handicapées.

Présentation de l’Editeur (Stock)

C’est l’histoire d’un enfant aux yeux noirs qui flottent, et s’échappent dans le vague, un enfant toujours allongé, aux joues douces et rebondies, aux jambes translucides et veinées de bleu, au filet de voix haut, aux pieds recourbés et au palais creux, un bébé éternel, un enfant inadapté qui trace une frontière invisible entre sa famille et les autres. C’est l’histoire de sa place dans la maison cévenole où il naît, au milieu de la nature puissante et des montagnes protectrices ; de sa place dans la fratrie et dans les enfances bouleversées. Celle de l’aîné qui fusionne avec l’enfant, qui, joue contre joue, attentionné et presque siamois, s’y attache, s’y abandonne et s’y perd. Celle de la cadette, en qui s’implante le dégoût et la colère, le rejet de l’enfant qui aspire la joie de ses parents et l’énergie de l’aîné. Celle du petit dernier qui vit dans l’ombre des fantômes familiaux tout en portant la renaissance d’un présent hors de la mémoire.

Comme dans un conte, les pierres de la cour témoignent. Comme dans les contes, la force vient des enfants, de l’amour fou de l’aîné qui protège, de la cadette révoltée qui rejettera le chagrin pour sauver la famille à la dérive. Du dernier qui saura réconcilier les histoires.

Un conte archaïque « moderne » en trois chapitres. Les personnages : « le père » et « la mère », mais aussi et surtout « l’ainé », « la cadette », et « le dernier », celui qui est né après « l’enfant ». Cet « enfant » est aveugle, ne parle pas, mais n’est pas sourd, déficient mental profond (.. » un être évanoui avec les yeux ouverts… » (p.15)) … Ou plutôt, ce sont les pierres de la maison cévenole (et de sa cour) qui vont raconter.

Depuis des millénaires, nous sommes les témoins. Les enfants sont toujours les oubliés d’une histoire. On les rentre comme des petites brebis, on les écarte plus qu’on ne les protège. Or les enfants sont les seuls à prendre les pierres pour des jouets. Ils nous nomment, nous bariolent, nous couvrent de dessins et d’écritures, ils nous peignent, nous collent des yeux, une bouche, des cheveux d’herbe, nous empilent en maison, nous lancent pour faire un ricochet, nous alignent en limites de goal ou en rails de train. Les adultes nous utilisent, les enfants nous détournent. C’est pourquoi nous leur sommes profondément attachées. C’est une question de gratitude. Nous leur devons ce récit – chaque adulte devrait se souvenir qu’il est redevable envers l’enfant qu’il fut.

(pages 12-13)

Cevennes – 2014

Une écriture ciselée et sensible…. pour mettre des mots sur l’impact irréversible de cet enfant (qui ne fêtera pas son 10e anniversaire) sur chacune des membres d’une famille 

En la cadette s’implanta la colère. L’enfant l’isolait. Il traçait une frontière invisible entre sa famille et les autres. Sans cesse, elle se heurtait à un mystère: par quel miracle un être diminué pouvait-il faire tant de dégâts? L’enfant détruisait sans bruit. Il affichait une souveraine indifférence. Elle découvrait que l’innocence peut être cruelle. Elle comparait l’enfant à une canicule qui, patiemment, darde les sols et les assèche, ravage dans une fureur statique. Les lois élémentaires ne s’excusaient jamais. Elles agissaient comme bon leur semblait, et à la charge des autres d’accepter le saccage. Si la cadette résumait, l’enfant avait pris la joie de ses parents, transformé son enfance et confisqué son frère aîné. (p. 74)

La langue de conte, tout en étant ancrée dans notre réalité à nous (les « urbains »), souligne les forces telluriques de cette tempête qui s’abat sur les enfants et bouleverse leurs vies (à jamais).

Clara Dupond-Monod parle bien des diverses manières par lesquelles on peut « s’adapter » à cet « enfant » (qui restera présent après sa mort aussi et affectera d’une certaine manière le « dernier » né après la mort de l’enfant) même si à mon goût (de « vieux ») il y a un soupçon de bons sentiments sous la belle couche de poésie. Une sorte d’idéalisation de l’approche de l' »ainé » (ce serait intéressant de savoir ce qu’en dit un psy de ce garçon) et un surlignage trop forte de la « révolte » de la cadette, mais je chipote et fais mon grincheux.

Cevennes – Monts Finiels – 2014

Grâce aux petits paragraphes j’ai interrompu la lecture souvent pour « respirer » – c’est dense et (je me répète) souvent beau (et je me suis dit que j’aurai eu souvent du mal à traduire cette densité et précision du verbe/des mots en allemand. Comme dans ce petit paragraphe page 159 :

« Il fabriquait des mots. Le berge devenait un moutonnier, lui-même se disait rêviste, il existait une couleur blose (rose aux reflets bleutés), la conjugaison comptait un futur intérieur…Il recitait les mots et chaque sonorité devenait papillon, phalène, chrysope, une minuscule créature volante qui tournait autour des volutes blanches du lit. »

De fait je suis resté à la lisière du livre, il ne m’a pas touché au plus profond, mais j’ai continué la lecture pour son écriture, les sujets universels et les images (la Nature est omniprésente). Il a à mon avis mérité (au moins) UN prix.

A propos lorenztradfin

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Un commentaire pour S’adapter

  1. Elisa dit :

    Dans la même lignée, je viens de terminer le roman graphique de Daisy : « ça va aller » qui raconte le bouleversement vécu par sa famille après le diagnostic d’autisme de son petit Elliot. Beaucoup d’humour et c’est justement ce qui m’a touchée le plus, la détresse derrière le sourire du clown…

    Aimé par 1 personne

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