Enfant de salaud

Il m’aura fallu des années pour l’apprendre et une vie entière pour en comprendre le sens : pendant la guerre, mon père avait été du « mauvais côté ».
(page 31)

Présentation de l’Editeur (Grasset)

Depuis l’enfance, une question torture le narrateur :
Qu’as-tu fait sous l’occupation ?
Mais il n’a jamais osé la poser à son père.
Parce qu’il est imprévisible, ce père. Violent, fantasque. Certains même, le disent fou. Longtemps, il a bercé son fils de ses exploits de Résistant, jusqu’au jour où le grand-père de l’enfant s’est emporté  : «Ton père portait l’uniforme allemand. Tu es un enfant de salaud !  »
En mai 1987, alors que s’ouvre à Lyon le procès du criminel nazi Klaus Barbie, le fils apprend que le dossier judiciaire de son père sommeille aux archives départementales du Nord. Trois ans de la vie d’un «  collabo  », racontée par les procès-verbaux de police, les interrogatoires de justice, son procès et sa condamnation.
Le narrateur croyait tomber sur la piteuse histoire d’un «  Lacombe Lucien  » mais il se retrouve face à l’épopée d’un Zelig. L’aventure rocambolesque d’un gamin de 18 ans, sans instruction ni conviction, menteur, faussaire et manipulateur, qui a traversé la guerre comme on joue au petit soldat. Un sale gosse, inconscient du danger, qui a porté cinq uniformes en quatre ans. Quatre fois déserteur de quatre armées différentes. Traître un jour, portant le brassard à croix gammée, puis patriote le lendemain, arborant fièrement la croix de Lorraine.
En décembre 1944, recherché par tous les camps, il a continué de berner la terre entière.
Mais aussi son propre fils, devenu journaliste.
Lorsque Klaus Barbie entre dans le box, ce fils est assis dans les rangs de la presse et son père, attentif au milieu du public.
Ce n’est pas un procès qui vient de s’ouvrir, mais deux. Barbie va devoir répondre de ses crimes. Le père va devoir s’expliquer sur ses mensonges.
Ce roman raconte ces guerres en parallèle
.
L’une rapportée par le journaliste, l’autre débusquée par l’enfant de salaud.

Pendant des années j’ai posé la question à mon père : « Qu’est-ce que tu as fait pendant la guerre » (Il n’en a finalement jamais parlé, peu aussi de son « séjour » dans les camps de prisonniers allemands en Russie (Ukraine) – il en est revenu en 1952/-3 seulement). Ce n’est qu’en 2019 (40 – quarante ans après sa mort) que nous (ses enfants) avons appris qu’il s’était engagé volontairement en 1938 à l’armée allemande et avait une « carte de SS » (et faisait objet d’interrogations de la Police Allemande sur la participation (éventuelle) dans des massacres en Ukraine et Pologne [il s’est avéré qu’il était, blessé, dans un hôpital militaire à la date des faits]. Toutefois, aux yeux de nous, ses enfants, ses quelques bribes de remarques sur la guerre (« les russes n’étaient pas les pires« , « Je vous dis que l’homme est un animal« ) égrenées par ci-par là ont laissé des forêts de points d’interrogations …. et m’expliquaient (bcp plus tard seulement) aussi ses accès de colères

Du coup certains passages dans le livre de Sorj Chalandon avaient une résonance particulière pour moi :

Depuis toujours mon père me frappait. Il avait soumis son enfant comme on dresse un chien. Lorsqu’il me battait, il hurlait en allemand, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait, il n’était plus mon père, mais un Minotaure prisonnier de cauchemars que j’ignorais. Il était celui qui humiliait.
(page 65)

Contrairement au père de S. Chalandon, mon père n’était pas mythomane ni manipulateur ni « retourneur de veste » – il est tout simplement resté muet.

Le livre-récit (j’ai du mal a le qualifier de « roman » ) de S. Chalandon (le dernier livre lu de lui était « Une joie féroce » (après « Le 4e mur » et « Retour à Killybegs ») est assez remuant. Dans « Killybegs » il y a un passage « préparatoire » de celui cité en haut : » « Quand mon père me battait il criait en anglais, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait il n’était plus mon père, seulement Patraig Meehan. Gueule cassée, regard glace, Meehan vent mauvais qu’on évitait en changeant de trottoir. Quand mon père avait bu il cognait le sol, déchirait l’air, blessait les mots. Lorsqu’il entrait dans ma chambre, la nuit sursautait. Il n’allumait pas la bougie. Il soufflait en vieil animal et j’attendais ses poings. » (p.13) qui montre bien les cicatrices béantes de S. Chalandon).

« Enfant de salaud » s’avère être ainsi un livre ultra-personnel qui permet à l’auteur d’exorciser un passé et de parler – « en parallèle » – des crimes nazi en revisitant le procès de Klaus Barbie (et « recyclant » ainsi les reportages que Sorj C. avait écrit à l’époque pour « Libération »). Procès auquel son père va assister… Ainsi le livre se lit aussi comme une sorte de réquisitoire-requiem au père – écrit dans le champ de tension entre le travail de journaliste et de fils. « Enfant de salaud » s’est trouvé sur la liste des goncourables, aura peut-être celui des Lycéens ou se trouvera, si aucun prix lui sera décerné sur la liste des 10 livres Inter 2022.

Il a le mérite de « revisiter » non seulement le procès de Klaus Barbie et ses auditions de témoins victimes (procès auquel avaient assisté pas moins que 900 journalistes) mais aussi de brosser plutôt pudiquement (et avec une colère retenue à peine) les fragments d’une vie (manquée) et d’un (jeune) homme (« déboussolé« ). En transformant « ses larmes en encre« .

A propos lorenztradfin

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9 commentaires pour Enfant de salaud

  1. Philisine Cave dit :

    Très jolie chronique agrémentée de ton histoire personnelle qui éclaire d’autant plus le texte. Merci.

    Aimé par 2 personnes

  2. Oh Bernhard, ta chronique me touche beaucoup. Ce livre réveille des choses, chez beaucoup de personnes je pense. C’est une histoire si pénible, avec ses silences, ses violences, ses incompréhensions. J’ai vraiment aimé ce roman parce qu’il est un aveu de chagrin et de colère. Et d’impuissance aussi, en quelque sorte. Terrible histoire et bravo pour ta chronique, courageuse et sincère.

    Aimé par 2 personnes

  3. princecranoir dit :

    Un livre qui se présente comme extrêmement poignant, doublé de ton témoignage particulièrement touchant. On n’est évidemment pas responsable des actes de ses aïeux, mais ce sont éléments d’histoire familiale qui sont sans doute lourds à porter parfois.
    Pour revenir à « enfant de salaud », j’ai en mémoire les témoignages des victimes de Barbie lors du procès qui a été filmé et qui sont diffusé au musée de la Résistance de Lyon. Des témoignages terribles, aux limites du soutenable parfois. Quand l’homme redevient un animal, le pire d’entre tous.

    Aimé par 2 personnes

  4. CultURIEUSE dit :

    Comment savoir…comment savoir quelle aurait été notre attitude à cette époque…On voudrait tou.te.s se penser résistant.e.s, pourtant « Neuf millions et demi de personnes moururent dans les camps de concentration ou d’extermination nazis, dont six millions de victimes juives, entre 1942 et 1945 », et entre 50 et 80 millions de morts en tout…Une telle horreur dénote d’un monde si différent, d’un traumatisme si énorme, d’une telle violence…qui sommes-nous pour juger?

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  5. Elisa dit :

    Une époque terrible, des actes monstrueux, ce que l’on croit être des choix à l’aulne d’aujourd’hui et qui étaient peut-être simplement une tentative pour survivre, des silences parce que les mots n’existent pas… Merci beaucoup pour ce témoignage sous forme de chronique 🙂

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