Como polvo en el viento – Poussière dans le vent – Dust in the wind – Wie Staub im Wind

A quelques heures de la lecture du grand roman de Leonardo Padura, je lis dans la presse que les plages et piscines de La Havane sont autorises à ouvrir après neuf mois de fermeture en raison de la pandémie de Covid-19.

Je dis ça pour la synchronicité mais ajoute tout de suite qu’on ne parle quasiment pas de plage – si un peu en parlant de Varadero – ni de piscine dans cet immense roman (sur les listes du Medicis et Fémina 2021 – 1ere sélection) traduit parfaitement de l’espagnol par René Solis.

Présentation de l’Editeur (Métailié)

Ils ont vingt ans. Elle arrive de New York, il vient de Cuba, ils s’aiment. Il lui montre une photo de groupe prise en 1990 dans le jardin de sa mère. Intriguée, elle va chercher à en savoir plus sur ces jeunes gens.

Ils étaient huit amis soudés depuis la fin du lycée. Les transformations du monde et leurs conséquences sur la vie à Cuba vont les affecter. Des grandes espérances jusqu’aux pénuries de la « Période spéciale » des années 90, après la chute du bloc soviétique, et à la dispersion dans l’exil à travers le monde. Certains vont disparaître, certains vont rester, certains vont partir.

Des personnages magnifiques, subtils et attachants, soumis au suspense permanent qu’est la vie à Cuba et aux péripéties universelles des amitiés, des amours et des trahisons.

Depuis son île, Leonardo Padura nous donne à voir le monde entier dans un roman universel. Son inventivité, sa maîtrise de l’intrigue et son sens aigu du suspense nous tiennent en haleine jusqu’au dernier chapitre.

Ce très grand roman sur l’exil et la perte, qui place son auteur au rang des plus grands écrivains actuels, est aussi une affirmation de la force de l’amitié, de l’instinct de survie et des loyautés profondes.

Mon blog contient « déjà » des articles sur des ouvrages de Leonardo Padura (La transparence du temps , l’immense Hérétiques) ou d’un film de Laurent Cantet sur la base d’un scénario de Padura (Retour à Ithaque – scénario/roman qui est paru en 2020 dont 6 ans après le film). Si on rajoute encore le cycle de films vu sur Netflix « Les Quatre saisons » (autour du commissaire Mario Condé (Pasado perfecto, Vientos de Cuaresma, Máscaras y Paisaje de otoño), scénario écrit par Leonardo Padura, en collaboration avec Lucía López Coll, son épouse, je pense avoir fait un joli plongeon dans l’œuvre de cet immense auteur. 

« Putain, mais qu’est-ce qui nous est arrivé ? ».

Dans cette vaste épopée qui englobe les années 70 jusqu’à aujourd’hui vue à travers le prisme d’un groupe de huit amis qui se disloque peu à peu avec les départs en exil des uns et de la vie à Cuba/La Havane des autres. Géographiquement aussi le roman joue sur plusieurs tableaux Cuba, Espagne (Madrid, Barcelone,) France, Argentine (Buenos Aires) et USA (Hialeah – à savoir Miami la cubaine  « C’est comme vivre au style cubain (es como vivir al estilo de Cuba) – ou Tahoma« .

La fontaine de l’ange déchu à Madrid près de laquelle il y a des choses qui se passeront dans le roman

Les faits sont contés par les divers protagonistes, ce qui permet de changements de perspectives, éclairer des gestes, des décisions (trahisons aussi) – mais génère aussi parfois des « redondances » dans ces 627 pages – qui sont pour moi idéalement structuré pour en faire une grande série TV. C’est que j’ai parfois eu l’impression que le scénariste que Padura est prend le dessus (sur le journaliste documenté/auteur de polar/romancier historique), préparant une belle télenovela autour de personnages touchants, avec en prime un savant « suspense » autour du personnage de Elisa qui trouvera son dénouement sur les dernières pages.

Leonardo Padura in seinem Haus in Mantilla, Havanna. | Bildquelle: https://elpais.com/revista-de-verano/2020-08-25/leonardo-padura-construye-la-gran-novela-del-exilio-cubano.html?event_log=oklogin&o=cerrado&prod=REGCRART © Yander Zamora / El País | Bilder sind in der Regel urheberrechtlich geschützt
Yander Zamora – El Pais – Leonardo Padura à Mantilla, Havanna

Dans la large palette des sujets on soulignera notamment les question autour des choix de « rester sur l’ile » (comme l’a fait Padura) ou de lui tourner le dos, de partir (par tous moyens – je recommande dans ce contexte le roman de Jésus Diaz – Les 4 fugues de Manual – livre que je viens de retrouver dans mes rayons en faisant les cartons) et de ne plus y revenir (ou seulement très très tardivement – parfois en laissant des proches). Ainsi le roman semble offrir des parallèles avec la vie de Padura (Horacio, une personne clé qui semble correspondre au beau-père de Padura qui avait quitté Cuba en 1960 sans jamais y retourner… 

Après la rencontre de Adela et de Marcos à Hialeah dans le 1er chapitre Leonardo Padura déroule la pelote de laine de leur ascendance et de l’imbrication de leur « passé ». Ca commence avec la dite « période spéciale » (la crise économique à Cuba après la chute du mur de Berlin et l’empire soviétique).

Pendant cette période tout est rationné, ou manque tout simplement (du aussi à l’embargo des USA). Inflation, bas salaires – et il y aura toujours des privilégiés, les gens qui se débrouillent, les gens qui trichent, exportent frauduleusement…les pilotes et les hôtesses de l’air qui rapportent ce qu’ils peuvent de leurs voyages à l’étranger pour le revendre…. Et les descriptions que Padura en fait sont émouvantes.

« Clara était confrontée aux manifestations les plus variées d’un mode de vie qui semblait avoir pour mot d’ordre le sauve-qui-peut. Si tu avais besoin d’un robinet, tu ne le trouvais pas dans le magasin spécialisé, mais il y avait quelqu’in dans la rue pour t’en proposer un qui pouvait résoudre ton problème ou t’arnaquer. Si t cherchais l’huile, tu pouvais te retrouver devant les rayons vides de l’épicerie et quelqu’un au coin de la rue t’en proposait pour plus cher. …. Dans tous les endroits, qu’ils soient d’Etat ou d privés, les vendeurs étaient de mèche avec les distributeurs, et les distributeurs avec les inspecteurs, et ces derniers avec les administrateurs, et la chaine pouvait avoir beaucoup d’autres maillons, de ramifications (p. 542/543)

Comme le sont parfois les discussions entre les amis sous l’impact du déracinement, du déchirement de l’exil, du sens de la vie,

« Était-il déjà, de façon irréversible, un homme coupé en deux moitiés déterminées à se repousser mutuellement, un homme dans la cinquantaine qui n’arrivait pas à retrouver sa place dans ce qui, durant trente-six ans, avait été son lieu…. « (p. 147) ou

«  »Nous sommes et en même temps nous ne sommes pas, et avant qu’on soit autre chose que des spectres, ça prendra un paquet d’années. Je ne sais pas si tu me comprends, tout ce qui compte, c’est que tu saches ça : ici nous ne sommes pas ce que nous étions là-bas » (p. 348)

Lire Padura (surtout quand c’est bien traduit) c’est un voyage visuel, sensuel (il sait saupoudre de moments érotiques) et surtout enrichissant. On rafraichit sa mémoire des faits historiques, on assiste à la désillusion (les idées politiques auxquels on a cru étant jeune prennent un coup) au déracinement – et il nous rappelle toujours que nous ne sommes que « Poussière dans le vent »

A propos lorenztradfin

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7 commentaires pour Como polvo en el viento – Poussière dans le vent – Dust in the wind – Wie Staub im Wind

  1. princecranoir dit :

    Tu donnes furieusement envie de découvrir cet auteur, doublé d’un scénariste à l’influence tres large. Jamais vu « retour à Ithaque », mais le nom de Cantet m’interpelle bien sûr. Je vais également surveiller Netflix pour capter ces films que tu évoques dans ton passionnant article.

    Aimé par 2 personnes

  2. CultURIEUSE dit :

    Je ne l’ai jamais lu non plus, engoncée que j’étais dans mes lectures d’écrivains américains. Je finis mon Richard Powers, puis ma « Sixième extinction », et je m’y mets!

    Aimé par 1 personne

  3. Elisa dit :

    Entre ton post et celui de Simone, plus d’hésitation. Je cours l’acheter !

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