Dans l’attente de toi

Ce qu’en disent les Editions Iconoclaste

« Les livres naissent de ce que l’on ne sait pas dire. Si on savait, on dirait, et il n’y aurait pas de livres ; on n’y penserait même pas. Mais voilà, on ne sait pas dire, et c’est une inquiétude, puis très vite un manque, et enfin un désir ; et le livre vient, qui est tout entier l’effort pour dire, bien que l’on ne puisse pas. Cela n’empêche pas d’essayer, d’échouer toujours, et d’essayer encore ; le livre qui s’écrit est la trace de ces essais. C’est bien sûr valable pour tous les livres, mais pour celui-là auquel je m’efforce,
j’ai le souvenir exact du moment où il est né, ce moment précis où je n’ai pas trouvé les mots, où je n’ai pas su dire combien tu étais belle, d’une forme de beauté si particulière que je n’avais pour la dire aucun mot disponible.
»

Alexis Jenni écrit une lettre à la femme aimée. On ne sait ni son nom ni son âge, si elle est brune ou blonde, mais simplement que son corps est émouvant. Manquant de mots pour dire le plaisir du toucher – ce sens dont il est si difficile de parler – l’écrivain est allé chercher du côté de la peinture. Dans les tableaux qui le troublent, chez les peintres qui parlent à son désir, il puise les images et les sensations
qu’il éprouve. Enchevêtrant les mots à sa bien-aimée et les plongées intimes dans l’univers de ses peintres préférés, il cerne au plus près cette beauté qu’il regarde, sent, écoute, touche et goûte pour décrire au mieux les émotions que suscitent en lui cette femme, son corps, sa peau, la rondeur
de son ventre, la plénitude de ses courbes. Ainsi se découvre sous un jour totalement nouveau l’auteur de L’Art français de la guerre, qui invente ici une langue originale faite de mots et d’images mêlés.

Je suis « tombé » sur ce livre de 2016 chez un bouquiniste, en « second hand », j’avais suffisamment aimé l’écriture de A. Jenni (« Féroces intimes » et « La conquête des îles de la Terre ferme » pour être curieux de ce qui pourrait se cacher derrière un livre avec sa couverture (dessin de Rodin tout en rondeurs)

« J’aime chez toi cette inflexion de la courbe de ton corps, qui donne sa forme et son élan, comme la courbure d’un arc qui donne puissance et ressort ; et je sais gré à Bonnard de me montrer cet endroit exactement, par cette tache de lumière intense qui vibre au centre de ce tableau ». (p. 31)

« La lumière vient de la fenêtre, du grand dehors où jaillissent les mimosas. Elle suit la ligne du dos, elle parcourt la brusque inflexion des reins, et bondit au-dessus des fesses en éclaboussures miroitantes comme le font les cascades (p. 24)

Eh ben, je sors ébloui de ce livre qui sort de l’ordinaire. Un chant d’amour à la bien-aimée mais aussi à l’art (pas celui de l’art français de la guerre – roman pour lequel A. Jenni avait reçu le Goncourt 2011) aussi bien de certains peintres choisis mais aussi celui des mots qui touchent.

Gonflé l’idée d’écrire qu’on arrive pas à dire en mots ce qu’on ressent quand on touche l’être aimé et qu’on s’appuie sur des œuvres d’art pour « toucher » au plus près de ce qui se passe quand on est « touché », tant il sait dire les sentiments (mêmes infimes) – j’aimerais ne serait ce que 10% de son talent….. – et nous parle de la « contemplation » :

« L’état de contemplation dans lequel plonge la peinture concerne le corps tout entier, la peau qui l’enveloppe, et les mains qui sont la peau active, le ventre qui est la peau sensible repliée qui ne demande qu’à se déployer ; la peinture…. par une simple image éveille toutes les parts délicates et réceptives de celui qui regarde, et ce sont les mêmes, tout à fait les mêmes, qui s’éveillent, s’ouvrent, et frémissent, lors de la rencontre avec celle que l’on va aimer. (p. 20)

Ainsi A. Jenni s’appuie sur des œuvres de Pierre Bonnard (et sa femme-modèle-menteuse) Marthe (j’en ai parlé ici dans le cadre de mes pensées sur le livre « L’indolente » de F. Cloarec), de Francis Bacon (et son amant Georges Dyer), mais aussi de Rembrandt, de La Tour, de Fragonard, Picasso, Poussin et à la fin de Rodin.

es Hasards heureux de l’escarpolette, J. H. Fragonard, 1767. Huile sur toile, 81 cm × 64 cm,The Wallace Collection, Londres. © Wikimédia Commons

Fragonard m’a auparavant jamais « intéressé » mais lire A. Jenni nous parler des « dessous » du tableau et parler des moments de bonheur (trop) courts que Fragonard sait capter avec humour.

« ....L’instant sublime est bref comme le point haut de la courbe de l’escarpolette, il est parfait, c’est bien ce qu’on cherchait, et puis tout repart, rien ne dure, rien n’insiste, mais le bonheur a été là. Il est insaisissable comme une nuée... » (p.165)

oui, ça donne envie, pardon, cela m’a donné envie de me pencher un peu plus sur cet artiste, et pas que lui. Ce qu’il écrit sur Rembrandt est également sublime.

Les chapitres qui traitent des « mains qui voient » (Voir et toucher) continuent de fredonner dans le même style « Je ne sais pas comment la peinture fait ça, d’être touchante alors que simplement on la voit. Je ne sais pas comment la cervelle fait ça, de mélanger ce que je vois et ce que je touche. (p. 54) – ou encore plus perturbant le court chapitres sur les deux amants dans le métro, qui se touchent (à peine) mais qu’un groupe de sourds-muets va observer …

Je dois avouer que je n’étais à fond dans TOUS les chapitres. Certains récits m’ont passioné davantage que d’autres. Je les ai lus par deux-trois le soir, pour m’endormir avec une petite musique douce, enchanteresse, poétique, jaloux de ne pas avoir su/pu dire des belles phrases.

Dans le chapitre autour de Rodin j’ai noté ceci :

« Cela t’avait fait rire que l’on te dise un jour qu’il faudrait un sculpteur pour t’aimer; qu’à cela ne tienne, je me fais aussitôt sculpteur, alors qu’avant de te connaître je n’y avais jamais pensé. Je modèle l’argile de tes membres, la cire de ta peau, je polis le marbre de ton ventre, je caresse avec tant de force le bronze de tes formes qu’il s’amollit, fond, et flue à nouveau; et, rougissant, il reprend vie, retrouve toute sa souplesse brûlante, il s’écoule et prend forme dans le moule que forment mes mains. Il te faut des mains de sculpteur ? Voici mes mains. (p. 238)

Camille Claudel

Livre complètement en dehors des sentiers battus – et juste ce qu’il me fallait. C’était comme une fenêtre ouverte vers les musées (qui me manquent !)

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4 commentaires pour Dans l’attente de toi

  1. princecranoir dit :

    Une lecture qui donne envie de retourner au musée ! Caressons l’espoir que ce jour arrive plus tôt que tard.

    Aimé par 2 personnes

  2. Bibliofeel dit :

    Superbe chronique que j’ai lue et ensuite relue avec éblouissement ! Le Bonnard, quelle œuvre, je ne m’en lasse pas. Un livre tentant, c’est sûr !

    Aimé par 1 personne

    • lorenztradfin dit :

      Merci pour ton commentaire. Je ne m’en suis pas lassé non plus, plusieurs soirs de suite, œuvre par œuvre, texte par texte, me rappelant aussi de mes cours au lycée quand il fallait décrire avec nos mots (pauvres) des peintures ou sculptures. Lui, il arrive à merveille.

      Aimé par 1 personne

  3. CultURIEUSE dit :

    Effectif mon cher Bernhard, ça donne envie….

    Aimé par 1 personne

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