Valérie & Kathleen by Claude A.

On ne m’avait pas dit que la mort nous piège. Autrement, j’aurais fait attention.

Claude Askolovitch, Asko, m’est « familier » de chez ARTE et France Inter (« les caprices des programmes m’avaient déplacé« ). Et j’aime bien sa « petite musique », phrases – à l’antenne – parfois un peu trop chargée mais toujours avec le petit peu de poésie, une sensibilité érudite qui me touche. (il y a ceux aussi qu’il agace !). Pour être franc je ne connaissez pas ses Conversations avec Patrick Bruel, ni celui de « l’invité de l’Elysée » sous Sarkozy (« la pire merde de ma carrière » – slate) et était complètement ignare des ouvrages écrites sur/contre le FN, sur Jospin… son passé au Journal du Dimanche, Nouvel Obs et Le Point….une certaine proximité avec M. Valls ou DSK ….

Un ami ayant perdu sa femme après de longues années de vie commune et envisageant de faire, quand l’occasion se présentera, cohabiter une « nouvelle » femme auprès du fantôme (Asko’ dit « ombre ») de la disparue, je ne pouvais pas dire Non à la lecture de son livre qui a reçu le Prix Transfuge du Meilleur Essai en octobre 2020.

Livre de deuil, mais aussi un magnifique portrait de deux femmes (j’aurai envie d’écrire ce mot avec un grand « F ») et d’un homme dans toute sa fragilité, lâcheté, résilience et force de « sur-« vie dans le cirque éditorial des médias.

Présentation de l’Editeur (Grasset)

« Valérie morte à peine, je dévorais Kathleen et la nuit respirais son sommeil. Valérie morte, je pleurais en cachette et sans pudeur, dans la rue, dans des spasmes et des sanglots. Valérie morte, j’ai regardé Kathleen comme personne avant elle et j’ai cru que sans elle je partirais aussi. Valérie vivante, je la regardais comme jamais personne. J’ai reçu Valérie en ne doutant de rien. J’ai saisi Kathleen après avoir perdu, j’étais nu désormais. »

Un homme perd sa femme et en aime très vite une autre, plus jeune que lui de vingt ans. Il brusque son passé, ses grands enfants, sa nouvelle compagne, leurs petits garçons et tous autour de lui. Il se rend fou d’aimer une morte et une vivante, il ne se pardonne pas de vivre et d’avoir tant trahi, mais ne sait pas s’en empêcher. Il se détruit socialement et au travail. Provocateur, sarcastique, éperdu et trahi à son tour. Il espère le châtiment qui le terrifie. Il finit par admettre. Après dix ans, il écrit.
Claude Askolovitch, dans ces pages où tout est vrai, tendre, épuisant, inoubliable, parle de la mémoire des draps, d’un nom que l’on murmure et des baisers qu’on envoie à un fantôme, des photos du passé et des premiers pas dans une vieille maison. Il songe à son père dont la présence formidable lui manque, et à sa mère qui raconte aux lycéens son enfance déportée. Il évoque un homme fourbu qui se love pour dormir contre le corps ferme d’une femme qui lui échappe. Il parle des enfants qui chantent qu’ils ont le plus vieux des papas.

« Laisse moi » – ce sont les derniers mots que sa femme Valérie lui avait adressé avant sa mort et qui hantent. Le hasard a fait qu’il n’a pas pu re-parler à sa femme avant qu’elle ne décède.

Le livre qui fait plein de sauts dans le temps, passe du passé, sa (belle) rencontre avec Valérie, leurs deux enfants, au présent avec Kathleen (vingt ans plus jeune que lui), les deux enfants qu’il a avec elle, avec des détours sur son parcours professionnel, ses montagnes russes, sa judéité, ses parents ou les parents de « ses » femmes, ce père-veuf-amant, « bonhomme rose au parcours cabossé » (et sexagénaire, au corps devenu « flasque« ). Homme face à deux Femmes, une morte, une autre vivante.

Phrases courtes et souvent directes sans essayer de nous épater avec des formules stylistiques, entrelardées par des regards acerbes mais lucides et sans concession sur lui-même (avec limite une pointe d’autoflagellation, tant la culpabilité le ronge).

Valérie souriait en deux fois, une esquisse timide d’abord, puis un mouvement plus affirmé qui animait ses lèvres, comme s’il fallait hésiter à la frontière de la joie. Elle tournait imperceptiblement la tête au moment de sourire, l’émotion submergeait son corps. Elle me donnait son amour et son âme. Je n’osais pas parler quand son sourire me venait. Je peux encore dessiner Valérie dans le vent.

Jeannine de N. de Staël

L’homme qui dit « J’aimais une mère morte, j’aimais une future mère vivante, j’aimais dans deux mondes, pouvait-on m’épargner » (p. 197) poursuit avec un (à mon sens) beau souvenir prémonitoire : « L’automne 2010, Kathleen et moi avions passé un week-end en Suisse, à nous baigner et à voler du raisin dans les vignes près du Lac Leman. Dans un musée helvétique, nous avions visité une rétrospective consacrée à Nicolas de Staël ; un panneau biographique nous avait arrêtés. En 1946, le peintre venait de perdre son épouse Jeannine ; il avait écrit ceci à la maman de la disparue : « Ne pensez pas que les êtres qui mordent la vie avec autant de feu dans le cœur s’en vont sans laisser d’empreinte. » Quelques mois plus tard, il croisait un ami et lui disait qu’il avait rencontré une femme et qu’il était amoureux comme jamais. Le temps de penser que Staël était fou, nous avions réalisé que je lui ressemblais.

Le type de littérature qui a été peut-être écrit surtout pour Claude Askolovitch lui-même – mais qui reste à « hauteur d’homme » et nous incite à nous questionner sur la vie, la mort, l’amour, la place des enfants, la oie et les peines qu’ils apportent. Probablement j’aurai oublié assez rapidement le livre. Restera une petite musique, mélancolique aussi et qqs phrases sur l’infidélité (« la belle affaire« ) et un regard sur un parcours pro’ assez étonnant. Je re-penserai certainement aussi à mon sourire, rictus qui s’est dessiné quand il dit de Valérie :

« Elle débordait d’envies. Elle regardait joyeuse des hommes qu’elle trouvait beaux, le genre viril ténébreux ; elle m’aurait quitté pour l’acteur Gérard Lanvin ! ( p. 186)

puisque (ma compagne réagit pareillement à ce type d’hommes…- je n’ai pas la « bouille » ronde de C.A. mais suis loin du beau ténébreux).

Restera aussi le chapitre 25 particulièrement émouvant (fin du Livre I sur IV) – une suite, une farandole serrée de bouts de phrases et exclamations de Valérie (probablement réelles) qui dans leur enchainement et juxtaposition explosent dans la tête (au moins dans la mienne). Et certainement le souvenir d’avoir été le compteur de petites perles égrenées par un homme d’une très grande sensibilité, jongleur de mots (maux) qui n’est certainement pas facile à vivre.

« …..la matinale, qui est physiquement un enfer, mais une émotion unique. Dans la nuit silencieuse, des journalistes fraternels et courtois comme on l’est dans une épreuve commune, accomplissent leur tâche, chacun sa place et ensemble, en artisans; nul ne crie, nul de s’agite; ce qui polluera les journées n’est pas de mise quand la ville dort; les matinaliers sculptent une œuvre éphémère, un enchainement de textes et de mots et de sons, qu’ils partagent au matin. A 9 heures le travail s’achève, on est libre : on vit pour les autres et en décalage d’eux. » (p. 283)

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
Cet article, publié dans Livres, est tagué , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Valérie & Kathleen by Claude A.

  1. princecranoir dit :

    Très émouvante chronique pour ce livre qui ne semble pas moins l’être. Comme toi, je ne connais Asko que dans ses écrits éditoriaux, dans la presse comme à la radio ou à la télé. Je ne suis pas toujours de son avis, mais le journaliste a un joli tour de plume. Mise au service d’une histoire qui semble si personnel, cela ne peut que produire de la belle ouvrage.
    Merci du conseil.
    Meilleurs vœux.

    J'aime

  2. Je reconnais la poésie de son phrasé même si je ne l’apprécie pas plus que cela : je le trouve trop emberlificoté, un peu du style « qui s’écoute »… Or je vénère la simplicité dans les écrits. j’aime beaucoup ta chronique sur cette autofiction qui me touche (ta chronique ! parce que je n’ai pas encore À son ombre)

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s