Lectures Noëlesques (3) – Barbara Cassin

« On était heureux, on se tenait au bout des yeux, on se tenait par les yeux au bout des yeux. » (p.229)

Présentation de l’Editeur (fayard) :

L’autobiographie philosophique de Barbara Cassin, un texte sensible et littéraire qui, de l’anecdote à l’idée, nous donne à voir la texture philosophique de toute vie. Vous avez les plus belles jambes du monde, vous serez ma femme ou
ma maîtresse. Voilà ce qu’est devenu l’amour de ma vie. Moi, épouser un Juif, jamais ! Barbara juive ? Tais-toi donc mon garçon, elle est si gentille. Avec un instinct sûr, vous choisirez votre siège. Vous prenez votre petit déjeuner à la table de ce nazi ! Comme c’est gentil de me reconnaître, Jacques Lacan. It’s no greek ! Madame, Madame, j’ai compris l’étymologie de con-cierge. À partir de combien de livres est-on cultivé ? Que pensez-vous de ce que vous voyez ? J’aime quand tu as le corps gai. Arrêtez de le regarder, laissez-le partir… Ces phrases font passer de l’anecdote à l’idée. Elles sont comme des noms propres qui titrent les souvenirs. Elles fabriquent une autobiographie philosophique, racontée à mon fils Victor et écrite avec lui. En les disant, je comprends pourquoi et comment elles m’ont fait vivre-et-penser. Si dures soient-elles parfois, elles donnent accès à la tonalité du bonheur.

Un travail mère-fils qui fait redécouvrir Char, Heidegger, Lacan, la Grèce, l’Afrique du Sud, la Corse, les juifs, les cathos, des Hongrois, des Allemands… Avec Ulysse en figure de proue, l’homme d’Homère qui passe là où il n’y a pas de passage, entre Hélène qui ravit et Barbara bla-bla-bla.

Le traducteur et amoureux des mots que je suis ne pouvait pas ne pas acheter (mon kado de Noël à moi ce récit autobiographique et philosophique (qui « peut bien être un chant d’amour » p. 224) de cette penseuse émérite qu’est Barbara Cassin et dont « Le Vocabulaire des philosophies européennes – Le Dictionnaire des Intraduisibles » (publié en 2004) fait partie des piliers de ma bibliothèque (« intraduisible » ne veut, selon Barbara Cassin, pas dire « impossible à traduire », mais qu’on ne cesse de traduire, au prix d’homonymies, d’oublis de sens courants à d’autres époques, de contresens qui finissent par marquer l’histoire des concepts et font d’eux de véritables nœuds et énigmes. – et on apprend en même temps que l’écriture de ce Dictionnaire « ourlait mes journées et (…) empêchait de sombrer dans le puits de la mort. (p. 228) .

« L’original est infidèle à la traduction »

Selon B.Cassin philosopher c’est d’une certaine manière traduire, et finalement il n’y a peut-être pas d’autre activité philosophique que celle de la traduction, tâche sans cesse recommencée et infinie.

Livre hautement littéraire et riche en réflexions philosophiques (qui m’ont parfois passablement dépassées), ça fourmille de références et détissages de textes (il faudra que je lise un jour Gorgias de Léontinoi, un sophiste p.ex. son « Traité du non-être » ou son « Eloge d’Hélène », dans lequel il démontre que « si Hélène écoute le discours de Pâris, si elle est séduite et le suit (seducere, elle se laisse conduire à l’écart), c’est que personne ne peut résister au logos; ni Hélène, ni les Athéniens qui, à leur tour, se laissent séduire par Gorgias (p. 131)  

Multitude de « rencontres »: René Char, Lacan, Heidegger, toujours Heidegger, H. Wismann (« Penser entre les langues« , « le seul temps qu’on ne perd pas c’est celui qu’on prend« ) ), Levinas, Derrida, Beaufret, H. Arendt….. et j’en oublie…. ma vie est un peu loin de ce monde d’intellectuels se chamaillant des déviances d’une doctrine ou de concepts comme la « différence » ou la « différance »,…. de plus le fait de ne pas avoir appris le grec m’a fait perdre quelques bon mots. Mais entre ces cheminements philosophiques et poétiques (Ulysse est bien présent) le livre fourmille de réflexions sur la résilience, la force de la langue (qqs anecdotes bien senties sur l’Ecole, l’Université et la vie, sa vie avec Etienne..

Barbara Cassin chez elle le 9 octobre 2019/Telerama

Barbara bla-bla-bla, qui se dit infidèle à l’Un et « fidèle à tous », rentre, au petit matin, chez elle après une nuit passée dans dans un autre lit. Etienne, son mari, la croise. Il était en voyage et rentre une journée plus tôt que prévu. Elle est, en le voyant, tiraillée entre la joie de le retrouver (il est souvent en voyage) et encore songeant aux bras de l’autre. Etienne lui dit « J’aime quand tu as le corps gai », et la serre dans ces bras. Mon être (Moi) n’aurait jamais pu réagir comme ça…..

Elle parle bien de son mari, mort d’un cancer de cerveau, des pages tristement gaies qui touchent. « J’ai vécu avec Etienne depuis plus de ou moins mes vingt ans jusqu’à sa mort, j’en avais peut-être soixante, je pourrais calculer mais c’est avec bonheur que je ne sais toujours pas... » (p. 221)

« C‘est compliqué de parler de la mort de quelqu’un qu’on aimait, qu’on aime, avec qui on l’on a vécu. Non pas philosophiquement : la mort, c’est un bon sujet de bac. » (p. 220) ce qui mène à la question « qu’est-ce qui donne la joie ? »

Un très bon/beau livre – qui ne sera jamais vendu en 500-600000 exemplaires comme l’est « Anomalie » – mais qui est un beau voyage.

A propos lorenztradfin

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