Héritage

Présentation de l’Editeur (Rivages)

La maison de la rue Santo Domingo à Santiago du Chili, cachée derrière ses trois citronniers, a accueilli plusieurs générations de la famille des Lonsonier. Arrivé des coteaux du Jura avec un pied de vigne dans une poche et quelques francs dans l’autre, le patriarche y a pris racine à la fin du XIXe siècle. Son fils Lazare, de retour de l’enfer des tranchées, l’habitera avec son épouse Thérèse, et construira dans leur jardin la plus belle des volières andines. C’est là que naîtront les rêves d’envol de leur fille Margot, pionnière de l’aviation, et qu’elle s’unira à un étrange soldat surgi du passé pour donner naissance à Ilario Da, le révolutionnaire.
Bien des années plus tard, un drame sanglant frappera les Lonsonier. Emportés dans l’
œil du cyclone, ils voleront ensemble vers leur destin avec, pour seul héritage, la légende mystérieuse d’un oncle disparu.

Miguel Bonnefoy a déjà publié 4 livres – ceci est le premier que je ls de lui.

Miguel Bonnefoy, conteur franco-chilien comme son nom ne laisse pas deviner, nous a concocté comme nous le promet la 4e de couv’, une « saga familiale » qui débute vers 1870 en France en temps de phylloxera, passe ensuite au Chili (l’objectif de la traversée était la Californie), avec un pied de vigne sous le bras, sauvé de la phylloxera, et repasse parfois, au gré des générations qui défilent, en Europe tout en finissant en France dans les années 1970 pour bien fermer la boucle.

Le roman qu’on pourrait appeler « picaresque » nous fait voyager dans des contrées « sauvages » mais aussi dans le temps. Et cela avec un ton, une langue qui prend aussi bien du côté français que chez les Allende ou Marquez (c’est une sorte de « 100 ans à cent à l’heure » plein d’ellipses, un zeste de « réalisme magique » avec une pincée de « fantômes » et une multitude de personnages hauts-en-couleur (dont un fou de musique, un fabricant d’hosties – cela ne s’invente pas -, une éleveuse de rapaces, une pilote d’avions), brossés en 4, 5 phrases…. et souvent d’un choix de mots poétiques

Fabricant de hosties – Hostienbäckerei

Elle n’éprouva ni vertige, ni crainte. Seulement la puissance animale de cinq cents chevaux de métal qui l’arrachèrent du sol en dépliant leurs ailes fauves. Elle monta si haut qu’elle eut l’impression que le pays tout entier lui apparaissait d’un seul coup. De gros nuages se fendaient en bosses et protubérances. Les formes étaient courbes, galbées, bombées comme des jarres, suspendues comme des coraux, pleines de veinures secrètes, tout obéissait à des emblèmes féminins. Elle confirma à cet instant que le nom du ciel ne pouvait pas être masculin. Elle ne pouvait croire que les premiers aviateurs aient été des hommes. À le voir, le ciel était d’une féminité explosive, aux rondeurs corollaires. Cette demeure était faite comme un nid, un sein, prouvant que les premières civilisations des nuages avaient été matriarcales.(p.103)

C’est difficile de « résumer » le livre, tant qu’on passe rapidement d’un épisode vers l’autre (souvent d’un sourire aux lèvres), d’une péripétie à l’autre, pour finalement (p. 154 – 183) accompagner Ilario Da dans les salles de torture de la Junte – changement de ton, finie la magie du réalisme, il devient crû.

Depuis une heure, une junte militaire bombardait la Plaza de la Constitución et on sut plus tard que le président Salvador Allende, enfermé dans son palais présidentiel avec une arme offerte par Fidel Castro, s’était suicidé, alors que le cuivre de sa voix résonnait encore dans les radios. On raconta que des officiers putschistes firent la queue devant son cadavre et lui tirèrent une balle dans le corps, un par un, comme une cérémonie macabre, et que le dernier lui défigura le visage avec la crosse de son fusil. Fin septembre, il fut couché dans son cercueil la figure enroulée dans un linceul et on ne permit à personne, pas même à sa femme, de le découvrir. L’attaque aérienne surprit tout le monde par sa précision et son expertise. Il ne fallut pas enquêter longtemps pour comprendre qu’elle avait été menée par des groupes d’aviateurs acrobates américains, arrivés sur les côtes chiliennes dans le cadre de l’opération Unitas, et que le grand architecte avait été Henry Kissinger à qui on remit, quelques années plus tard, le Prix Nobel de la paix. (p.155 – 156)

Riche et documenté ce livre peut se lire comme un « livre d’aventures » teinté d’exotisme (comme le « Ghetto intérieur » de S.H. Amigorena – on côtoie des Européens qui ont émigrés mais gardent leurs liens avec leur pays d’origine (au point de partir à la guerre 14-18 ou, deux générations plus tard de se joindre à la Royal Air Force – c’est le cas de Margot – mais aussi comme une réflexion sur la culpabilité (à plusieurs reprises des personnages doivent leur vie directement ou indirectement à d’autres, restent inactifs ou trahissent….)

Franceinfo écrit ceci, pour vos éclairer encore un peu plus : Le jeune écrivain de père chilien, de mère vénézuélienne, écrit dans une langue – le français, qui n’est pas sa langue maternelle, mais celle de ses études. Une langue virtuose aux mots tressés comme des arabesques et à la conjugaison oscillant entre passé simple et futur. Au premier abord, Amélie Poulain version Retour vers le futur, mais en fait bien plus que cela.….. et donne l’extrait-ci-dessous (que j’avais noté aussi) qui a mon sens donne, en effet, également un bon aperçu de son style (page-turneresque : souvent Bonnefoy use et re-use la technique du regard vers d’autres évolutions des héros : « vingt ans plus tard » « quelles auraient bientôt » ) – et dynamise ainsi son récit :

« Quand Ilario Da lui demandait où se trouvait ce pays de merveilles, Aukan pointait la bibliothèque derrière lui et s’exclamait avec un mouvement exalté :
– Ce pays est dans les livres.
Ce fut lui qui alphabétisa l’enfant, d’abord en mapuche, car il s’agissait selon lui de la première grammaire, puis en espagnol, le jour où il constata que sa vivacité d’esprit pouvait contenir aisément une langue ancienne et une autre récente. Ilario Da put rapidement tracer des lettres sans trembler, à l’aide d’une plume d’oie vierge et d’un encrier d’ivoire, avec une déférence religieuse. Quand il eut fini d’écrire son premier mot, il le lut à voix haute, avec un geste déclamatoire : 
Revolución. Il se cloîtra dans sa chambre pour le reproduire en grand, sur plusieurs feuilles différentes, tachant à l’encre noire tous les tapis, remplissant des cahiers de ces dix lettres prophétiques qui n’avait pas encore à ses yeux le triomphe qu’elles auraient bientôt. Ces pages, aux caractères maladroits et gigantesques, furent conservés par Margot dans un petit carton rouge qu’elle rangea à l’étage de la fabrique, sur une étagère de la chapelle de Lazare, jusqu’à ce que vingt ans plus tard la dictature les tirât de l’oubli. »
(p.144)

Un bon échappatoire dans ces temps de confinés.

A propos lorenztradfin

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