Chavirer – Portrait éclaté de femme(s)

« La petite communiste qui ne souriait jamais » est le dernier livre de Lola Lafon (lu dans le cadre du Prix du Livre Inter 2014 l’année de la « victoire » de Céline Minard). Merci à B. qui m’a fait découvrir ce livre.

Reconnaissable dans son style d’écriture « kaléidoscopique » et « éclaté » (la couverture du livre est dans ce sens parfaite) avec des ellipses en veux-tu-voilà, Lola Lafont nous dresse le « portrait » de la destinée d’une fille, Cléo (de 13 ans on l’accompagnera jusqu’à ses 48 ans), mais à travers le prisme d’autres « protagonistes » dont le parcours se déroule en parallèle ou parfois en contrepoint (un kiné, une habilleuse p.ex). Lola Lafon situe le récit notamment dans le milieu de la danse tout en rajoutant un sujet douloureux : les prédateurs d’âge mur qui s’intéressent à de (très) jeunes filles….

Présentation de l’Editeur – Actes Sud

1984. Cléo, treize ans, qui vit entre ses parents une existence modeste en banlieue parisienne, se voit un jour proposer d’obtenir une bourse, délivrée par une mystérieuse Fondation, pour réaliser son rêve : devenir danseuse de modern jazz. Mais c’est un piège, sexuel, monnayable, qui se referme sur elle et dans lequel elle va entraîner d’autres collégiennes.

2019. Un fichier de photos est retrouvé sur le net, la police lance un appel à témoins à celles qui ont été victimes de la Fondation.

Devenue danseuse, notamment sur les plateaux de Drucker dans les années 1990, Cléo comprend qu’un passé qui ne passe pas est revenu la chercher, et qu’il est temps d’affronter son double fardeau de victime et de coupable.

Chavirer suit les diverses étapes du destin de Cléo à travers le regard de ceux qui l’ont connue tandis que son personnage se diffracte et se recompose à l’envi, à l’image de nos identités mutantes et des mystères qui les gouvernent.

Revisitant les systèmes de prédation à l’aune de la fracture sociale et raciale, Lola Lafon propose ici une ardente méditation sur les impasses du pardon, tout en rendant hommage au monde de la variété populaire où le sourire est contractuel et les faux cils obligatoires, entre corps érotisé et corps souffrant, magie de la scène et coulisses des douleurs.

Un aspect du roman, puisque c’est un vrai roman: l’apprentissage de la danse, la bataille constante avec le corps et contre les autres (concurrentes) pour être l’élu(e)… et pour accèder finalement au bout de quelques années comme une des danseuses / filles du show « Champs Elysées » sous la houlette de Rheda/Malko.

C’est déjà pas mal comme sujet de nous décrire, souvent par les yeux d’autres cette ascension vers le summum de la culture populaire des années 80 (danseuse de modern jazz à défaut d’être actrice du monde de la danse classique) -il y a plus de paillettes et du clinquant. Mais Lola Lafon en rajoute en sous-couche un sujet autrement plus traumatisant : Cathy, une femme élégante et hyper-bienveillante (les parents de Cléo n’y voient que du feu) va aborder Cléo, l’appâter par des cadeaux (parfums, écharpe Kenzo) d’abord …..

« Avant de s’endormir, Cléo avait humé Opium à petites inspirations, nuage de fumée sucrée. Le danger avait l’haleine tiède d’un animal assoupi. » (p. 43)

et fait miroiter la possibilité d’une bourse et mettre dans les pattes d’hommes distingués, riches et portés sur les jeunes filles à peine formées. Une fois « consommée » Cléo deviendra un nouveau maillon dans la chaine des poseuses de piège et attirera dans le filet de ce Club d’Hommes d’autres filles.

Le parcours de Cléo et celui d’autres victimes qui auront beaucoup de mal à se reconstruire (cahin-caha) au cours de leur vie ou seront parfois même détruites pour certaines sera le fil d’Ariane de ce roman qui ne sombre jamais ni dans la mièvrerie ni dans un dolorisme. Et ce fil s’entortille autour de la question de Cléo en quoi elle est peut-être co-responsable de ce que d’autres ont dû subir à cause d’elle. En effet, elle s’en voudra toute sa vie (est-elle « mauvaise victime » ?).

« La célébration actuelle du courage, de la force, met mal à l’aise. Ce ne sont que « femmes puissantes « qui se sont « débrouillées seules » pour « s’en sortir ». On les érige en icônes, ces femmes qui « ne se laissent pas faire », notre boulimie d’héroïsme est le propre d’une société de spectateurs rivés à leur siège, écrasés d’impuissance. Être fragile est devenu une insulte. »

Ce qui est fort dans ce roman, c’est qu’il ne contient pas UNE seule scène décrivant (frontalement) les agressions subies (vivent les métaphores : les doigts qui fouillent deviennent des insectes)…, ne fait qu’effleurer, subtilement, le sujet de la pédophilie.

https://www.mjcmonistrol.fr/activites/danse-classique-et-moderne/

« Elle sait seulement ceci : il faut raconter ce qui hante. Et les sujets des documentaires comme ceux es romans sont des paravents qui maquent nos questions irrésolues. le sujet ne se trouve ni ne se cherche, il faut s’autoriser à l’entendre, à lui laisser donner de la voix. Il est là depuis toujours, une banale écharde sous la peau qui se laisse oublier à la façon d’une dent ébréchée, jusqu’à ce qu’on passe sa langue dessus. (p 320) »

Chavirer (Trésor de la langue française)

Etre victime d’un chavirement. ….Vaciller, chanceler; p. ext. se renverser, tomber. ….. Etre profondément bouleversé, vivement troublé. Capoter, culbuter….

Roman sobre, triste et néanmoins lumineux. Avec, en ce qui me concerne une préférence pour la première « moitié » du livre, des détours dans la deuxième moitié peuvent dérouter un lecteur – mais il n’est jamais perdu et sera toujours d’une manière ou l’autre ému.

A propos lorenztradfin

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6 commentaires pour Chavirer – Portrait éclaté de femme(s)

  1. CultURIEUSE dit :

    Juste bien! mais pas encore en poche, donc?
    La photo des pieds est tellement éloquente…

    Aimé par 1 personne

  2. lorenztradfin dit :

    je te comprends…. mais moi je me débarrasse une fois par an des livres qui ne m’ont pas laissé de trace /sillon véritable….

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  3. CultURIEUSE dit :

    Ça y est, lu en quelques heures. Un régal, j’ai adoré sa manière de décrire la honte, les niveaux sociaux, le milieu du divertissement, ses danseuses, la prédation, l’anesthésie et le châtiment que Cléo s’inflige, etc. Tout cela dans une écriture très personnelle. Vraiment, un savoureux et émouvant roman. Ou reportage?

    Aimé par 1 personne

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