Ce qu’il faut de nuit

Vivre encore

Ce qu’il faut de nuit
Au-dessus des arbres,
Ce qu’il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu’il faut d’obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu’il faut de pur
Au cœur écarlate,
Ce qu’il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu’il faut d’amour
Au fond du silence.
Et l’âme sans gloire
Qui demande à boire.
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le cœur plus sourd
Les ans qui le pincent
Nul n’entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.

(poème de Jules Supervielle – 1884 – 1960)

Un court premier roman (188 pages) dévoré en une journée pluvieuse (c’est à 00h15 que j’ai fermé – à regret – le livre auquel j’ose apposer l’adjectif galvaudé « bouleversant »). C’est que Laurent Petitmangin arrive à créer, en quelque phrases, une émotion authentique et profonde. Ce livre est tout le contraire de « Yoga » de E. Carrère dont je parlerai une autre fois.

Pas de grandiloquence, pas de scènes larmoyantes – pourtant une mélancolie, tristesse qui vous submerge dès le 1er chapitre, suintant entre les mots simples et sobres, portés par le silence et/ou les non-dits.

4e de couv’ (La Manufacture des livres)

 C’est l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l’importance à leurs yeux, ceux qu’ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C’est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes.

Laurent Petitmangin, né en Lorraine au sein d’une famille de cheminots, fait parler un père sur la petite vie des petits gens (un livre qui se termine – je ne veux divulgacher (spoiler) rien sur le contexte de ces phrases – comme ceci »….une belle vie. Les autres diront une vie de merde, une vie de drame et de douleur, moi je dis, une belle vie. et fais ainsi écho au poème dont est tiré le beau titre du livre ».

La Lorraine, ce coin près du Luxembourg et (depuis le TGV) à 1h30 de Paris. A travers la description du terrain de foot dans le 1er chapitre (qui en parfaite introduction place tous les protagonistes du petit roman)…..

 » La pelouse est belle depuis plusieurs saisons sans qu’on sache pourquoi. Et l’air toujours frais, même en plein été. Pas de bruit, juste l’autoroute au loin, un fin ruissèlement qui nous tient au monde. Un bel endroit. Presque un terrain de riches. Il faut monter quinze kilomètres plus haut, au Luxembourg, pour trouver un terrain encore mieux entretenu. J’ai ma place. Loin des bancs, loin du petit groupe des fidèles. Loin aussi des supporters de l’équipe visiteuse. Vue directe sur la seule publicité du terrain, le kebab qui fait tout, pizza, tacos, l’américain, steak-frites dans une demi-baguette, ou le Stein, saucisse blanche-frites, toujours dans une demi-baguette. » (p.10)

http://www.tourisme-en-france.com/fr/regions-france/267/le-toulois

« Presque un terrain de riches » (toute la charge qui est dans ces 5 petits mots de rien du tout).

ll y aura Fus et Gillou, les enfants. Il y aura la « section » (du parti socialiste « aucun de nous a voté Macron« ), Jeremy, un ami de Fus et bientôt « mentor » de Gillou et il y aura les silences, l’impossibilité de communiquer, et un amour inconditionnel pour les fils et la vie qu’ils mènent. Le constat que Fus lui échappe.

C’est mon dimanche matin. À sept heures, je me lève, je fais le café pour Fus, je l’appelle, il se réveille aussi sec sans jamais râler, même quand il s’est couché tard la veille. Je n’aimerais pas devoir insister, devoir le secouer, mais cela n’est jamais arrivé. Je dis à travers la porte : « Fus, lève-toi, c’est l’heure », et il est dans la cuisine quelques minutes après. On ne parle pas. Si on parle, c’est du match de Metz la veille. On habite le 54, mais on soutient Metz dans la région, pas Nancy. C’est comme ça. On fait attention à notre voiture quand on la gare près du stade. Il y a des cons partout, des abrutis qui s’excitent dès qu’ils voient un « 54 » et qui sont capables de te labourer la voiture. ……..Quand je regarde Fus jouer, je me dis qu’il n’y a pas d’autre vie, pas de vie sur cette vie. Il y a ce moment avec les cris des gens, le bruit des crampons qui se collent et se décollent de l’herbe, le coéquipier qui râle, qu’on ne trouve pas assez tôt, pas assez en profondeur, cette rage gueulée à fond de gorge quand ils marquent ou prennent le premier but. Un moment où il n’y a rien à faire pour moi, un des seuls instants qui me restent avec Fus. Un moment que je ne céderais pour rien au monde, que j’attends au loin dans la semaine. Un moment qui ne m’apporte rien d’autre que d’être là, qui ne résout rien, rien du tout. (p.11)

« On tracte ce qu’il faut. Je ne crois pas que cela serve à grand-chose, mais il y a un jeune qui a le sens de la formule. Qui sait dire en une page la merde qui noie nos mines et nos vies. Jérémy. Pas le Jérémy. Jérémy tout court, car il n’est pas du coin et nous reprend à chaque fois avec notre manie de mettre des « le » ou des « la » partout. » (p.14)

Et puis Fus a commencé à moins bien travailler. À piocher. À ne pas aller en cours. Il avait des excuses toutes trouvées. L’hôpital. Sa mère. La maladie de sa mère. Les rares embellies dont il fallait profiter. Les derniers jours de sa mère. Le deuil de sa mère. Trois ans de merde, sixième-cinquième-quatrième, où il m’a vu totalement impuissant. N’arrivant plus à y croire. Ayant perdu toute foi dans une rémission qui ne viendrait plus. Même pas capable d’arrêter de fumer. Plus capable de m’asseoir à côté de lui, quand il était en larmes sur son lit, plus capable de lui mentir, de lui dire que cela allait bien se passer pour la moman, qu’elle allait revenir. Juste capable de leur faire à manger, à lui et à son frère. Juste capable de me reprocher d’avoir eu ces enfants bien trop tard. On avait déjà trente-quatre ans tous les deux quand notre Gillou est né. En troisième, Fus n’y arrivait plus. (p. 17) 

Photo Daniel Guffanti

Je me suis permis de présenter plusieurs extraits de ce premier chapitre (qui finit page 34). Le tableau est dressé, le contexte social installé, le drame peut naître.  » Puis est arrivé le moment ou Fus avait voulu partir avec ses copains, d’abord Montpellier et l’année après l’Espagne. Je ne les aimais pas trop les copains…. » (p. 35)

Je n’en dirais pas plus. C’est comme pétrifié que suit le lecteur le récit du père qui voit que son fils se rapproche du FN, qui n’arrive pas à dialoguer, se refermera dans le silence taiseux, observant l’éclatement de la cellule familiale, brisé de toute façon par la mort de la mère (jamais nommé par son prénom, juste par « moman »), incapable de renouer un dialogue quand tout a dérapé (presque en silence).

Les faits, le lecteur doit (se) les reconstituer lui-même puisque le flots de pensées du père ne charrie que les sentiments, le ressenti, ce qu’il observe. Du coup, les mots deviennent des coups de canif (ou de poing).

Il y a des lecteurs et critiques qui évoquent Nicolas Mathieu (le prix Goncourt de 2018) et son « Leurs enfants après eux ». Je ne suis pas d’accord – ce n’est que la région, le contexte social qui les réunit, pas du tout le traitement, la langue, nettement plus noir chez Petitmangin. Ce qui les réunit (et je rajouterai David Lopez et son « Fief » pour en faire un trio – le style de ce dernier n’a toutefois rien à voir…) , c’est la France des « sans-dents » ou pour être plus politiquement correct « La France des Périphéries ».

« C’était fini le temps où on bâclait la vaisselle en trois coups les gros, l’un sur l’autre, en n’arrêtant pas de se gêner, de se toucher, de se bousculer gentiment. Désormais nos mouvements étaient empesés, pleins de précautions : il fallait laisser une bonne marge, si possible laisser l’autre dégager les lieux avant d’y entrer. Comme si on portait un scaphandre d’une tonne et qu’on marchait dans une putain de zone radioactive. » (p. 100)

Je verrai bien ce livre adapté au théâtre – genre monologue de Jérôme Kirchner – mais la lecture elle-même elle vous procurera un frisson – garanti !

A propos lorenztradfin

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3 commentaires pour Ce qu’il faut de nuit

  1. il est déjà noté pour moi, méga promo pour ce livre; chez toi et partout et ça semble mérité. Comme souvent, j’arriverai après la bataille, mais aucune importance

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