Être et avoir une fille

Vous qui me suivez depuis un bon bout de temps, vous savez que j’ai un faible pour les écrits de Camille Laurens (Ni toi, ni moi en 2014 – lecture en apnée, Celle que vous croyez, Dans ces bras-là ou/et « même » « La petite danseuse de quatorze ans » – impossible donc de ne pas acheter et lire son nouveau livre, paru 20 ans (!) après « Dans ces bras-là » (qui relatais certaines des scènes évoquées ici sous la plume de « Laurence Barraqué ».

Présentation de l’Editeur (Gallimard)

Laurence Barraqué est née en 1959 dans une famille de la petite bourgeoisie de Rouen. Son père est médecin et sa mère femme au foyer. Très tôt elle comprend, à travers le langage et l’éducation de ses parents, que la position des filles est inférieure à celles des garçons. Cette expérience se prolonge à l’école, au cours de danse, à la bibliothèque municipale, partout où le langage impose la position dominante du genre masculin : « Garce. Le mot revient et la hante. C’est une injure. Mais n’est-ce pas d’abord le féminin de garçon ? Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit, elle le sait désormais. Garçon, c’est un constat. Garce, c’est un jugement. Le mot, en changeant de genre, devient mauvais. Mais il a des pouvoirs. » Dans ce roman d’une puissance exceptionnelle, Camille Laurens déploie le destin d’une femme confrontée aux mutations de la société française de ces quarante dernières années. La narratrice emporte dans sa voix les grandes problématiques de l’éducation des femmes, de la domination masculine et de la transmission des valeurs féministes aux jeunes générations. Le parcours de Laurence Barraqué se fait la chambre d’échos de toutes celles qui furent élevées dans l’idée d’une supériorité des hommes. L’auteur saisit avec acuité les moments charnières de l’enfance au cours desquels se joue l’adulte que l’on va devenir.

Certainement un peu/bcp/ »ouvertement »(?) autobiographique, le lecteur cheminera sur les traces de l’itinéraire d’une femme/fille. Ce qui est parfait pour l’Homme que je suis et le linguiste, c’est que le lecteur suit ce cheminement (aussi/particulièrement) à travers le prisme de la langue française (n’oubliez jamais que la langue d’un peuple est le miroir de sa culture/société)… et là on est servi !! Comment écrire le féminin aujourd’hui ?

Ton père va le matin à la mairie déclarer la naissance, la « née-sans »

L’incipit tirée du dictionnaire : FILLE, nom féminin.
1. Personne de sexe féminin considérée par rapport à son père, à sa mère.//2. Enfant de sexe féminin.//3. (Vieilli.) Femme non mariée.//4. Prostituée. suivi dans le 1er chapitre de la description d’une naissance « C’est une fille ! » (et malheureusement pas un garçon…) donne le ton.

Tu nais d’un mot comme d’une rose, tu éclos sous la langue. Tu n’es rien encore, à peine un sujet, tu peines à venir à l’existence; tu ne peux pas encore dire « je suis », personne ne dit « elle est », même au passé, « et la fille fut », même avec un article indéfini, « et une fille fut », ça ne se dit pas. Tu n’es pas indéfinie, du reste,oh non, tu n’es pas née indéfinie, il y a un e, tu vois, un e muet, c’est vrai, mais un e loquace. Tu es un article bien défini, au contraire. Les faits parlent pour toi. Née fille. (page 13-14)

La lecture de « Fille » nous offre une belle bouteille d’intelligence, nous permet de grignoter du romanesque (et historique – c’est fou l’évolution si lente depuis les années 60…!-) pur et rajoute des grains de sables sociologiques et psychanalytiques avec une pincée linguistique, comme ici sur les règles :

ou aussi : « … et quand le pénis entre, il déchire l’hymen et ça saigne. « Une fois seulement », rassure le père. C’est la virginité . Les filles sont vierges. Toutes, au départ. « Tiens, le meilleur exemple, c’est Jeanne d’Arc » – on habite à Rouen, ne l’oublions pas. « Jeanne la Pucelle. Pucelle et vierge, c’est synonyme, ça veut dire : pure. – C’est le contraire de pute ? – Tais-toi quand je parle. Et ne dis pas de gros mots….

Le livre n’est pas toujours « drôle » comme ça, il y a des moments plus graves, durs aussi, mais il permet de faire le tour de la question de la femme/féminité/du devenir femme. Enoncés qui pour certains ont la couleur de « déjà entendu/déjà lu ». Je ne dis pas le contraire, mais pense aussi qu’on l’a « rarement lu écrit de cette manière, aussi belle ».

« Garce. Le mot revient et la hante. C’est une injure. Mais n’est-ce-pas d’abord le féminin de garçon ? Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit, elle le sait désormais. Garçon, c’est un constat. Garce, c’est un jugement. Le mot, en changeant de genre, devient mauvais. » (p. 90)

Un livre frais, d’une lecture agréable (aussi grâce aux jeux de mot lacaniens) qu’on devrait mettre dans la main de bon nombre de parents/d’Hommes/Femmes….

Mon amie bloggeuse M.F. avait invité ses amis sur FB avec ces paroles, que je souscris sans hésitation :

Une autofiction sur la maternité, le genre, la féminité, les diktats sociaux, la signification des mots, la transmission. Une écriture brillante pour un livre qui touche à l’intime comme au public. Fille ou garçon, Lisez-le!

Pensées d’une fille pas encore femme :

Je cherche moi-même dans le dictionnaire. Le mot « sexe » est à rapprocher, m’explique-t-on, du latin secare, qui veut dire « couper » et qui a donné entre autres les verbes « scier », « sectionner » et le mot « sécateur ». Ah voilà, tout s’éclaire: on a sexe-tionné le zizi des garçons pour en faire des filles. Mais où, mais quand ? Ça a dû faire affreusement mal, ça a dû saigner pire qu’un genou quand on tombe de vélo, même s’il n’en reste qu’une petite cicatrice, une mince fente entre les cuisses, mais j’ai beau faire, je ne m’en souviens pas. Et ceux qui l’ont gardé, pourquoi ? Qui a choisi ? Sûrement pas mon père, en tout cas. Une fille, c’est un garçon blessé.

PS. Je suis en train de préparer les prochaines étapes de mon « récit » sur mon « voyage » jusqu’au portes du Mariage de ma/notre fille (un exercice agréable, puisqu’il me fait revivre des journées riches)…et pense d’un coup au « Voyage à Nantes », le parcours artistique de la ville, ou j’ai découvert entre autres une œuvre de Elsa Sahal qui a un sous-texte qui va avec le livre de Camille Laurens. Il s’agit de « Fontaine » (un Manneken-Pis féminin)

Fontaine – Elsa Sahal

C’est une figure pissante, dont le titre est un pied de nez à l’urinoir de Marcel Duchamp, explique quant à elle Elsa Sahal de son œuvre. Dans le flux continu du jet d’urine, il y avait l’idée que les petites filles aussi peuvent pisser dru, loin, et continûment. Et que cela, de façon ironique, peut se produire dans l’espace public où seules les urines masculines sont admises !» «Il y avait un caractère manifeste dans cette sculpture, qui est peut-être la plus narrative, la plus bavarde et la plus féministe que j’ai pu faire, précise l’artiste formée à l’École des Beaux-Arts de Paris. La figure pissante est un motif résolument masculin dans l’histoire de l’art, que beaucoup d’artistes femmes ont détourné depuis les années 1970.»

A propos lorenztradfin

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3 commentaires pour Être et avoir une fille

  1. CultURIEUSE dit :

    Ah oui, je vais me procurer tous les livres de cette autrice.
    Cette « Fontaine » est assez moche pour acquérir une belle puissance métaphorique! Et puis elle est rigolotte, ce qui est rare quand on parle de vulve. Merci pour la photo et le nom de l’artiste. Bizbiz

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  2. princecranoir dit :

    Je confirme cette « femmekenpis » est très moche, mais j’aime l’idée. Comme celle développée par l’autrice sur le féminin de garçon.

    Aimé par 1 personne

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