La colère ou la blessure du viol

La colère - Dezzi - Stock

Merci à NetGalley et Stock pour cette lecture. Le livre paraîtra à la rentrée (19.8.2020).

Née en 1988 à Paris, Alexandra Dezzi est musicienne et romancière. Un premier album musical en 2013 intitulé Sextape avec son groupe de musique nommé ORTIES (genre : rap-éléctronique) ==>

La présentation du livre par l’Éditeur (Stock) 

« Ce n’est pas de désir dont il s’agit ici, mais plutôt d’un exercice de domination », écrit la célèbre féministe Monique Wittig, citée par l’auteure de ce roman, son deuxième d’une jeune vie d’écrivain. Mais la question résonne autrement : qui domine qui ? Et derrière « cette façade de chair impénétrable », qui se cache-t-il ?

Sur le ring de boxe où elle s’entraîne, comme sur le ring intime du corps-à-corps, la narratrice, qui semble parfois voltiger au-dessus de son enveloppe corporelle, décide et subit à la fois. Elle est l’héroïne et le sujet. Que ressent-elle des coups, du sexe comme agression ou jouissance, est-elle libre ou prisonnière de son désir ? Et ce désir, dont elle s’évade en longs travellings dans un RER ou un Uber, ce désir fast-food, ce désir comme de l’eau noire où l’on s’enfonce, de quelle origine est-il et de quelle scène primitive jaillit-il ?

Un roman urbain, féminin, choc et cru, mais dont ni la mélancolie ni même le romantisme noir ne sont exclus.
Ça commence avec un incipit de Dante « Ainsi mon âme toute fugitive se retourna pour voir le passage d’où personne n’est ressorti vivant » qui met en musique – et dès la page suivante on est dans ce qui est annoncé comme « choc et cru » : « Tu retires ton tampon ; la sensation est brûlante et déchirante. Le plaisir des premiers instants de la pénétration ne dure pas. Très vite, son gros sexe qui creuse, qui plombe, tape ton ventre. Après ça vous allez au cinéma. Il veut voir La Planète des singes, tu fais semblant d’approuver ce choix…… Le film est affligeant. »
Le ton est donné. Phrases courtes, des hommes dénommés 0, 1 ou 2, 3….ainsi que  -1 et -2…… ça avance staccato, avec des uppercuts et jabs qui pleuvent, comme dans la salle de boxe ou la narratrice va (son « oasis ») :
« Tu entres dans le club. 1 est accoudé au comptoir. Son visage se précise, tu es myope. Il t’a vue. Tu tournes la tête pour faire comme si tu ne l’avais pas remarqué. Il te regarde. Tu as l’impression que ça dure longtemps. Il te demande si tes mains vont mieux. Tu lui réponds à toute blinde, le souffle coupé, avec ta voix grave : – Oui mes mains ne cicatrisent pas, c’est de pire en pire, il faut que…, et là il rétorque qu’il va te montrer comment mettre tes bandes quand tu seras changée. …..Vous êtes tout près l’un de l’autre. Il a une bonne quarantaine, la peau légèrement marquée, un teint de sportif, les yeux « perçants… Tu as du mal à te concentrer. »
boxe-femme-gant
Les hommes ne savent pas que sa « vie est un grand désert, avec pour oasis la boxe et ta psychanalyse » (chez M. Land) avec l’envie de se se « figer derrière l’écran, à jamais, dans les archives d’un futur disque dur, dans les archives de ton vécu. »
La narratrice [double de A. Dezzi (?)] a eu dans le passé un grand succès avec un disque, mais c’était « avant » ….  il y avait le viol (dans un hôtel Formule 1) et désormais l’ombre de la femme-d’avant, la sphère noire, « LA FILLE » qui apparaît, à sa guise, à la narratrice.
« Tu t’es raidie, tu as fait la morte. Peut-être que tu l’étais, à ce moment-là. J’entends toujours -1 demander, entre deux lignes qu’il sniffait, si tu kiffais. Si tu aimais comment -2 te violait. -1 était immobile sur sa chaise, face à la petite table. La télévision diffusait Le Juste Prix. Vincent Lagaf tournait la roue. Ton esprit flottait au-dessus de ce merdier, cherchant à fuir, à ne plus sentir ton corps, ce corps rigide et étendu sur le ventre, aux sanglots que les grincements du matelas, sautant telle une voiture dans un clip de rap, étouffaient. » (page 64 de la version électronique)
En effet, la description de ce moment clé claque, pas d’apitoiement, constat quasi « objectif » … s’il n’y avait pas les « grincements du matelas » qui rap-ent en duo avec les larmes…. et surtout s’il n’y avait pas l’Après « Réveil aux aurores. Ventre lourd. Dégoût profond. Au fond du lit. Dans ta chambre. Ne plus reconnaître ses affaires d’enfant. Les murs blancs, la fenêtre… sur le jardin du pavillon. Sentir venir la merde. Ça remonte de haut en bas, tout est retenu... » on le ressent aussi, paf, le dégoût.
Il n’y a pas que l’hôtel « Formule 1 » … Comme dans bcp de romans de la « nouvelle » génération (Alexandra D. est née en 1988) une multitude de marqueurs du temps (Uber, sac Monop, WhatsApp, YouTube, Instagram, Netflix, des trottinettes….) sillonnent le livre mais aussi Martin Eden (Jack London), L’Amant de Lady Chatterly (Lawrence) ainsi que Proust (La recherche…). … et « même » un surréaliste français – devenu fou ….(Stanislas Rodanski) La BO – sauf oubli : c’est Débussy (et son faune…), Les Victoires de la Musique et Charlotte G.
Et pour l’illustration prenons des tableaux (comme celui de Judith décapitant Holopherne) peintes par sa sœur.
Cranach _ Judith
Dans cet « après », le présent des deux premiers chapitres, la narratrice écrit un livre :
« C’est l’histoire d’une meuf qui tombe amoureuse d’un type. – Mais encore ? – L’héroïne a vingt-six ans et le mec une quarantaine d’années. – Mais c’est moi en fait ? Tu hoches la tête en disant que le type se fout de sa gueule, il la baise et c’est tout. » (sans plastique si possible….)
Les phrases courtes, comme dans un rap, ou un combat de boxe. Sec, avec parfois des petites illuminations. J’ai pensé lors de la lecture à Emmanuelle Richard, un peu à V. Despentes aussi ou même à la plume de David Lopez et son « Fief » (déjà la boxe!)- mais c’est encore plus « cash », davantage scandé. Pas une once de tentative d’édulcorer – ça fait du bien et en même temps perturbe un peu le lecteur qui pourrait être le père de cette autrice dont je n’ai pas eu le plaisir de lire le premier roman « Silence, radieux« .
« Son corps est le plus musclé de tous ceux que tu as connus. Ses bras, son dos, ses cuisses, son ventre : tout est dur, moulé comme du plastique. Tu agrippes son crâne rasé couleur caramel. »
Le roman en trois parties : 1ere partie « Sphère noire », 2e partie « La colère » se termine ainsi: « Tu étais comme une enfant qu’on avait installée dans le train des adultes, on avait vu que tu avais été accompagnée, quelqu’un avait veillé sur toi, on ne pouvait plus te faire de mal. » 
& un épilogue – une séance d’interview qui tourne au fiasco pour le journaliste (« une sorte de Jérôme Ferrari ») ivre et entreprenant et avec « sa toute petite bosse de son jean ») …c’est qu’il n’avait pas lu la fin du 2e chapitre….et ne savait pas interpréter la « passivité, la violence du calme » de la narratrice.
Admirablement construit, le roman dessine un réveil, le cheminement d’un apaisement et d’une reconstitution par l’écriture (« écrire » est le dernier mot).
Ce n’est pas un roman pour des lecteurs à la recherche d’un succédané à « Pretty Woman » et parfaitement « adapté » à la période « MeToo » (et peut être lu comme un « pendant » au « Le Consentement » – même si le dernier traite toutafé un sujet d’un autre ordre). Je pense qu’on en parlera de ce livre. Il remue.
« Tu es dans le grand bureau, tu as tiré les rideaux bordeaux et tu fixes maintenant ce tableau immense peint par ta sœur, il te représente, tu es en robe, les bras croisés, le visage fier et les jambes repliées, les pieds nus écrasant la tête de cet Holopherne qui repose sur un sol ocre, tu es assise sur un fauteuil carré. Celui sur lequel je m’assois, le soir, pour écrire. »
Judith-et-Holopherne-Huile-sur-toile-132.5-x-149.4-cm
Le site FB de Alexandra Dezzi :
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4 commentaires pour La colère ou la blessure du viol

  1. Je vais le mettre dans ma suggestion de livres professionnels! Merci!

    Aimé par 1 personne

  2. Philisine Cave dit :

    Pas du tout mais alors pas du tout motivée par le style. Ton article est super bien construit. Il me fait penser à un livre lu il y a des années et des années pour lequel j’ai eu une répulsion stylistique mais une vraie !

    Aimé par 1 personne

  3. princecranoir dit :

    Superbe article !
    Je ne connaissais pas mais les phrases chocs et le style direct frappent comme l’uppercut le sac pendu à son crochet dans la salle de sport. Et tout ça sans prendre de gants !

    Aimé par 1 personne

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