Mother, Mom, Mommy, Maman…. that’s the question

Outsider_Published-in-1995-by-Hami-003

Une nouvelle fois, je « tombe » sur un article qui résume parfaitement la difficulté de mon métier, d’exprimer ce qui est dit « entre les lignes », de faire passer des sonorités aussi, la couleur et/ou les temporalité (qui peuvent changer toute perception)….

Un grand Merci à Bérengère Viennot dont l’article a été publié le 11 juin sur Slate.fr pour ses lignes de réflexion sur la traduction en anglais de la 1ere phrase de « L’Etranger » de Camus

 « Aujourd’hui, maman est morte » 

C’est passionnant (et accessible) !

Outsider

«Aujourd’hui, maman est morte» est probablement, avec «Longtemps, je me suis couché de bonne heure», l’incipit le plus connu de la littérature française. L’Étranger (publié en 1942), cet absolu best-seller, a été traduit en soixante-quinze langues et c’est un des romans francophones les plus lus au monde.

La phrase est simple et on pourrait croire qu’à ce titre, elle est facile à traduire. Or, non. Deux tout petits choix de traduction apparemment mineurs sont susceptibles de changer la manière de lire tout le reste de l’œuvre.

Dans The New Yorker, Ryan Bloom se pose la question du choix de traduction pour la version anglaise du simple mot maman (il évacue la question du choix du temps pour un autre débat, et opte une fois pour toutes pour un bon vieux prétérit: died)  

«La première phrase de L’Étranger est si élémentaire que même un écolier équipé de rudiments de français serait capable de la traduire correctement. Alors pourquoi les professionnels s’acharnent-ils à la traduire de travers?» se demande-t-il.

L'Etranger

Trop distant ou trop enfantin

En anglais, le livre a été traduit au moins cinq fois: par Stuart Gilbert (en 1946), Joseph Laredo (1982), Kate Griffith (1982 aussi), Matthew Ward (1988) et Sandra Smith (2013), tantôt sous le titre The Stranger, tantôt sous celui de The Outsider.

Stuart Gilbert, le premier traducteur du livre alors intitulé The Outsider, a traduit ainsi les premiers mots du livre: «Mother died today.» Un choix «simple, succinct et incorrect», juge Ryan Bloom. Les deux traductions de 1982, parues sous le titre The Stranger, ont conservé cette première phrase. Et il a fallu attendre 1988 et la traduction du poète anglais Matthew Ward pour que la phrase change et que le mot mother se transforme en… maman.

Pour Ryan Bloom, ce seul mot change toute la manière dont le lecteur ou la lectrice va voir et juger Meursault –en fonction de son détachement ou au contraire de son attachement à celle qui lui a donné le jour. «La première impression est importante, et pendant quarante-deux ans, les lecteurs américains ont fait la connaissance de Meursault à travers le formalisme détaché de cette phrase: “Mother died today”.» Le mot mother, «mère», ne communique que peu de chaleur, peu d’amour, c’est un mot descriptif, comme «chien» ou «mari», et le choix de ce mot oblige le lectorat anglophone à établir de lui-même une certaine distance entre Meursault et la dame qui est morte aujourd’hui (ou peut-être hier, on ne sait pas).

L-Etranger

Pourquoi ne pas avoir traduit par «Mommy died today», alors? Parce que le mot mommy est avant tout enfantin, et «plutôt qu’un instinct de recul, nous aurions ressenti de la pitié ou de la sympathie» comme si nous étions devant un enfant. Mom, la traduction anglaise qui convient peut-être le mieux pour le français maman, semble trop court, trop abrupt, trop monosyllabique. «Les deux syllabes de “maman” ont une touche de douceur et de chaleur qui se perd avec “mom”».

Quel choix reste-t-il au traducteur ou à la traductrice pour ne pas influencer inutilement le lectorat? se demande Ryan Bloom. Eh bien, garder le français maman, suffisamment transparent pour que les anglophones n’achoppent pas dessus. Dans la plupart des langues, le mot qui désigne la mère lui ressemble: mama, amma, mamma, etc.

«Maman died today», peut-on donc lire dans la traduction de Ward.

Autre argument pour conserver le mot français: à mesure que le temps passe, les nouvelles personnes qui découvrent L’Étranger sont de plus en plus détachées et éloignées du contexte de l’histoire et de celui dans lequel elle a été écrite. Utiliser le mot français leur indique qu’elles entrent dans un monde qui n’est pas le leur.

Enfin, le lectorat américain aborde le mot maman sans préjugé, selon Ryan Bloom. Ce mot ne fait pas naître d’a priori sur Meursault, ne le présente pas comme un homme froid et sans cœur ni comme quelqu’un de démesurément aimant et chaleureux.

Der Fremde

Il faut garder la temporalité

Une fois la question de maman évacuée, Ryan Bloom se penche sur l’ordre des mots. Car si Ward a pris, selon lui, la bonne décision en ne traduisant pas maman, il arrive quand même à se planter en traduisant cette phrase de quatre mots.

Non, le roman ne doit pas commencer ainsi: «Maman died today», comme l’imposent la fluidité et l’intelligence de la langue anglaise. Parce que today, aujourd’hui, est le seul temps que connaisse le personnage-narrateur de L’Étranger, quasiment la seule dimension dans laquelle il se sent vivre. Alors il faut garder cette temporalité dans la traduction, quand bien même ne serait-elle pas naturelle à la langue.

Der Fremde titel

«L’ordre des mots dans la première phrase de Camus n’est pas accidentel: aujourd’hui est interrompu par la mort de maman. La phrase, celle qu’il nous faut encore voir rendue correctement dans une traduction anglaise de L’Étranger, c’est: “Today, Maman died”» conclut Ryan Bloom.

La dernière traduction anglaise en date, celle de 2013 par Sandra Smith, commence ainsi: «My mother died today.» Le chantier reste donc ouvert.

 

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
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8 commentaires pour Mother, Mom, Mommy, Maman…. that’s the question

  1. princecranoir dit :

    Et moi qui me prend si souvent la tête pour savoir avec quelle phrase débuter mes articles. Heureusement que je ne suis traduit dans aucune langue.

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    • lorenztradfin dit :

      Tu sais (et l’exprime) bien – le 1er paragraphe, parfois la 1ere phrase sont déterminant(s) pour la suite. Tiens, je viens de finir un livre sudafricain (Mère à mère – Mother to Mother) de Sindiwe Magona. Sa 1ère phrase (qui tue) : « Mon fils a tué votre fille. » Bon week-end !

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  2. Philisine Cave dit :

    C’est étonnant mais j’aurais gardé Mummy (plutôt que Mommy ou Maman. M’y mother est très détaché et ne marque pas la disjonction lexicale entre l’usage du mot doux « maman » et le fait presque d’absence de sentiment de dire qu’elle est morte). La traduction du titre est aussi intéressante. Je préfère le titre allemand (plus proche du titre originel en français) que l’anglais qui a deux sens.

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  3. CultURIEUSE dit :

    Ces mères, un vrai casse-tête (dans la vie et dans la littérature)! Trop subjectif pour ne pas y mettre son propre vécu d’ailleurs.
    Très intéressant cet essai….lit-on le même livre lorsqu’il est traduit ? Quelle responsabilité pour les traducteurs-rices! Plus facile tout de même de traduire l’incipit de Mrs Dalloway, il me semble. 😉

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    • lorenztradfin dit :

      « I would prefer not to »…..

      Cell de Proust, citée en haut donne également du fil à retordre…. « Karin Gundersen aborda tout de suite le sujet de la toute première phrase du roman : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Et du temps, qu’est-ce qu’on en a passé sur cette petite phrase au premier abord tout innocente ! De l’usage du passé composé qui en norvégien ne convient pas lorsqu’il est accordé avec l’adverbe « longtemps », cet adverbe d’ailleurs, composé du terme même de « temps » qui disparaît des autres langues, de l’anglais et l’allemand qui préfèrent utiliser un imparfait qui peut également, au besoin, servir de passé simple, de l’homonymie lourde de sens entre « bonne heure » et « bonheur », qui ne peut être conservée dans aucune des trois langues, ce qui est bien frustrant ; bref, il y a de quoi s’arracher les cheveux sur chaque morphème. »https://mastermegen.wordpress.com/2018/11/19/marcel-proust-a-la-recherche-de-la-bonne-traduction/
      Quant au début de Miss D. je pense que pas mal de monde s’est cassé les dents avec la temporalité de cette phrase….

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  4. CultURIEUSE dit :

    Oui, c’est un domaine qui m’est tellement étranger. Je pense que si on n’a pas la chance d’être bilingue, on ne peut pas s’imaginer. Bravo à tous ces passeurs d’âmes littéraires!
    Deplus, les traductions nécessitent d’être actualisée… presque tout à refaire. Crève-coeur et galère.

    Aimé par 1 personne

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