Les services compétents

Lu dans le cadre de la sélection du Livre Inter 2020 – sur papier celui-là (enfin!!), ma librairie a de nouveau ouverte ses portes !!

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Présentation du livre par l’Éditeur (P.O.L.) sur son site :

Les Services compétents, ce sont les services du KGB dans les années 1960 en Union Soviétique. Le lieutenant Ivanov traque un certain Abram Tertz, pseudonyme choisi par un drôle d’écrivain qui s’échine à faire passer ses nouvelles fantastiques en Occident. Il sera identifié après six longues années d’une enquête souvent dérisoirement cocasse : de son vrai nom André Siniavski, avec sa femme, Maria Rozanova. Ce sont les parents du narrateur.

Pour écrire ce roman, Iegor Gran s’est lancé depuis plusieurs années dans un important travail de documentation. Il raconte ainsi le dégel post-stalinien. Depuis 1958 et l’affaire Pasternak, on s’interroge : quel est le bon dosage de la répression ? Siniavski est arrêté en 1965 et condamné à 7 ans de goulag. Libéré en 1971, il émigre en France en 1973. Son procès marque le début du « refroidissement brejnévien » et du mouvement dissident.
Les Services compétents, c’est donc le roman vrai et satirique de cette histoire intime et collective, écrit aujourd’hui par le fils de Siniavski, né l’année même de l’arrestation de son père. Les traîtres côtoient les dissidents comme les thuriféraires et les Tartuffes du système. De fausses pistes loufoques trompent les zélés défenseurs de l’idéal socialiste qui ont fort à faire dans leur combat. La culture occidentale s’introduit en fraude un peu partout. La dépouille de Staline est retirée de son mausolée. Gagarine reçoit en récompense de son exploit spatial une invraisemblable liste d’objets ménagers. Et une géniale absurdité contamine tout.

 Iegor Gran est né en 1964 à Moscou sous le nom de Iegor Siniavski. Son père Andreï Siniavski, dissident soviétique, est arrêté par le KGB en 1965 et condamné à 7 ans de Goulag. Libéré, sa famille s’installe en France. Grand Prix de l’humour noir en 2003, Iegor Gran a publié 13 livres aux éditions P.O.L.

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Humour, distanciation et évitement de toute pesanteur (idéologique) par un style qu’on peu appeler facétieux, pour ne pas utiliser le « loufoque » de l’Éditeur,  sans pourtant cacher la dureté du régime (et ses errements kafkaïennes) caractérisent ce dernier livre qui me restait de la sélection à lire.

Komar & Melamid _ Yalta Conference 1982

Komar & Melamid _ Yalta Conference

Comme on apprend assez tôt dans le livre, l’auteur est bien le fils de A. Siniavski (dont je n’avais jamais entendu, ni lu – c’est en 1984 dans son roman « Bonne nuit! » Andreï S. avait, lis-je, décrit son arrestation (j’étais à peine arrivé en France – et la littérature russe n’est pas mon fort).

Son fils donc nous décrit l’activité du KGB pour traquer, dans la période post-Staline – un auteur qui a réussi à faire publier des articles dans la revue « Esprits » dénommée Abram Tertz (nom qui incite les fins limiers du KGB à penser qu’il s’agit d’un juif et donc à chercher de ce côté là d’abord). Pas étonnant donc qu’ils ont mis 6 ans pour dévoiler la véritable identité de ce chenapan.

Le roman commence ainsi (le lecteur est illico presto jeté dans le monde kafkaïen de l’époque : « La première chose qui frappe le lieutenant – les yeux rieurs de la femme. Après trois longues sonneries, elle a ouvert la porte. L’opérant lui a notifié sèchement l’ordre de perquisition tout en propulsant son pied dans l’entrebâillement pour coincer le battant, on ne sait jamais, réflexe de professionnel oblige.Aucun affolement chez elle. Au contraire – un grand, un trop grand sourire.– Mais entrez donc !Ils s’entassent gauchement dans le vestibule de l’appartement communautaire, se présentent, exhibent des justificatifs du Comité de sûreté de l’État, récitent les mots du protocole. « En vertu des articles 167 à 177 du Code pénal… »La femme scrute les six intrus comme si elle étudiait les spécimens d’une collection de coléoptères. Il y a une curiosité non feinte dans son regard. Un amusement. Si elle se rend compte qu’à cet instant sa vie bascule vers une épouvantable série d’ennuis et d’épreuves, elle ne peut s’empêcher d’éprouver un plaisant vertige. L’excitation du joueur. »

La perquisition est le point d’orgue d’une longue chasse à l’homme sur laquelle le lieutenant Ivanov revient dans les pages qui suivent. Ce n’est pas vraiment lui qui narre, mais une voix qui se place au niveau des « on » et « il(s) »… et m’a fait rire à un moment avec ce clin d’œil (involontaire) métaphorique au virus qui occupe notre esprit actuellement, bien éloigné de celui des années 60 ….:

« Les services – système immunitaire de la patrie. L’image est belle. En plus d’être assez juste. Comme des enzymes digestifs, le lieutenant Ivanov et ses camarades sont des gardiens invisibles et efficaces. Ils défendent l’organisme au bouclier, ils éradiquent ses ennemis à l’épée. Le corps sain ne se doute même pas qu’il y a ces sentinelles dévouées qui veillent sur lui jour et nuit. Le citoyen vaque à ses occupations – protégé. Il fait les courses – protégé. Il va au cinéma en sifflotant, la conscience tranquille – protégé. Dans l’ombre, le système immunitaire, lui, est toujours en alerte.Une rencontre avec un étranger ? Un livre antisoviétique ? Une blague de mauvais goût ? Autant de portes d’entrée potentielles pour un dangereux microbe. C’est là que les services compétents interviennent. L’intrus est repéré, suivi, étudié. On assimile sa tactique. Puis on l’élimine. Tout en surveillant les métastases, toujours possibles. Dieu sait ce que peuvent donner les cellules saines qui ont été en contact avec le virus.– Votre synthèse est excellente, camarade Ivanov, s’enthousiasme le colonel Volkov. Je dirais même qu’elle est exaltante ! » (p. 92)

Kolotev

(Tableaux de Vasily Kolotev – peintre « anti-soviétique »)

V Kolotev _ humpbacked-eros

Écoutes à longueur de semaines (des micros partout dans l’appartement des Siniavski), filatures (on en apprend, comme dans un roman de John Le carré, les divers mode d’une filature 24/24 réussie), recours aux taupes…. tout y passe. L’extrait suivant montre bien les questionnements des uns et la gymnastique (intellectuelle ?/ d’esprit) des autres, surveillants/surveillés :

« Quand ils ne parlent pas layette, les Siniavski discutent Pasternak. Et là, nos discrètes oreilles se tendent. Sauf qu’on ne déchiffre rien à ce que les suspects racontent. Poésie, poésie, poésie… Koulakov en a la tête qui tourne. On comprend cependant que Siniavski est en train de rédiger un texte sur Pasternak.– On le tient ! L’euphorie est cependant de courte durée. Renseignements pris, on apprend que ça n’a rien de politique. Une anthologie de la poésie de Pasternak est en préparation aux très sérieuses éditions de l’Écrivain soviétique, dans la prestigieuse série « Bibliothèque du poète ». Le plus officiellement du monde, André Siniavski, en tant que premier spécialiste de Pasternak, a été invité à rédiger une longue introduction.– Je ne comprends plus rien, se plaint Koulakov. Un jour Pasternak est O.K., un autre c’est le contraire. Faudrait savoir. Il n’a pas tort.– On n’est pas là pour juger de la qualité de la poésie de Pasternak, le rassure Pakhomov. À chacun sa croix. On est là pour appliquer les consignes.– Putain, ça charge la tête, Pasternak. Tout le monde est d’accord. Y compris Siniavski, qui se demande comment naviguer entre les récifs de la censure pour construire une introduction qui ne dénature pas l’œuvre de l’immense poète. S’il n’y arrive pas, la sortie du livre peut être annulée, tout bonnement. Ce qui ne doit pas arriver : ce serait la première grande anthologie de Pasternak publiée en Union soviétique, et, de facto, une réhabilitation du poète cinq ans seulement après sa mise à l’index et sa mort. Il se bat sur chaque phrase, au mot près. C’est un incessant échange de courriers avec la direction des éditions, où, malgré la bonne volonté des rédacteurs en chef, chacun craint pour sa tête. Pourquoi Siniavski ne dit pas clairement que Pasternak « a été incapable de devenir un combattant actif pour le socialisme », comme on l’en supplie ? Est-ce si difficile de complaire à la ligne éditoriale classique qui ne dissocie jamais l’art de la politique ? Pourquoi ne parle-t-il pas du Docteur Jivago (en condamnant Pasternak comme il se doit), alors que l’affaire est de notoriété publique ? « Je dois vous signaler avec toute la sincérité, clarté et responsabilité possibles, que la question de la publication du livre ne dépend que de votre bonne volonté d’inclure les changements demandés dans votre texte », lui écrit Vladimir Orlov, le chef du projet » (p. 255)

Le roman-récit se balade constamment sur cette crête de l’oralité et d’une précision diabolique teintée d’une ironie qui fait sourire plus d’une fois malgré un contexte (très) sombre.

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Les illustrations et tableaux viennent du site suivant :

http://eve-adam.over-blog.com/2018/12/vasily-kolotev-peintre-anti-sovietique.html

On apprend bcp sur la période de dégel – ainsi, j’entre dans mes cases de mémoire flanchant, l’existence d’une exposition américaine (ou Pepsi-Cola a supplanté Coca-Cola) – En 1959, à l’Exposition nationale américaine de Moscou, le vice-président Richard Nixon a fait une faveur à son ami Donald McIntosh « Don » Kendall, PDG de Pepsi, et a guidé Nikita Khrouchtchev vers le stand de Pepsi. Il semble que Khrouchtchev a apprécié (comme les gus du roman…)… comme ile a apprécié les Kitchen Debates

Le roman fourmille de petites anecdotes de ce type (formidablement agencé – c’est extrêmement bien fait et n’alourdit pas le récit dutoutdutout) et décrit parfaitement les conditions de vie (comment faire des achats, doubler des files, voir des films avec Marilyne Monroe etc….)

Je me suis bien amusé avec cette lecture, stylistiquement si différente du reste de la sélection. certes, j’avais un peu de mal à me retrouver avec les noms russes et je pense que si on a une bonne connaissance de la période de la guerre froide et des auteurs russes du 20e siècle on se baigne avec encore plus de bonheur dans les arcanes d’un état totalitaire.

Ce qui m’a frappé de plus finalement dans cette sélection du Livre Inter 2020 : Régis Jauffret et Iëgor Gran parlent chacun à sa manière de leurs pères (des musiques totalement différentes) et Anne Pauly parle du sien (avec cette tonalité si fémininement punk) – 3 manières, facettes pour la même figure importante dans nos vies. Pas étonnant donc que ces 3 auteurs figurent dans ma « private hitparade » pour le prix…..

 

A propos lorenztradfin

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9 commentaires pour Les services compétents

  1. Celui-ci me tenterait assez, bien vendu, camarade !

    Aimé par 2 personnes

  2. princecranoir dit :

    Ton article, et les extraits qui y figurent, m’ont passionné. Cette mécanique fascinante de l’appareil politique faisant la chasse aux « microbes » venus infecter le régime est un sujet qui regorge d’anecdotes d’autant plus saisissantes qu’elles puisent dans une histoire vraie, si j’ai bien compris.
    Et tu as parfaitement choisi tes illustrations.

    Aimé par 1 personne

  3. CultURIEUSE dit :

    Pasternak, je ne connais pas sa poésie, mais Tiago Rodriguez en parle avec délice dans son spectacle intitulé « By heart ».

    Aimé par 1 personne

  4. Philisine Cave dit :

    J’emprunterai le livre à la bibliothèque si je le trouve. Sinon je te surconseille ONG de l’auteur, le début est à mourir de rire. C’est cinglant, terriblement efficace et sûrement vrai !

    Aimé par 1 personne

  5. Ping : Shadow Cabinet 2020 | Coquecigrues et ima-nu-ages

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