Cora dans la spirale

« Dans la fatigue des journées faites, nos propres pensées semblent compter plus, il faudrait en baisser le volume pour se rendre présent à l’autre, mais on ne sait plus du tout où on a foutu la télécommande, et il y a trop de boutons dessus. »

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Lu dans le cadre de la sélection du Livre Inter 2020 (lu en partie sur papier – partage avec ma compagne – mais majoritairement en électronique – donc pas d’indication des pages pour les citations). Le roman se trouvait dans une partie des 1eres sélections des Prix Littéraires de la Rentrée 2020.

Présentation du roman par l’Éditeur (Seuil):

Après avoir donné naissance à une petite fille, Cora Salme reprend son travail chez Borélia. La compagnie d’assurances vient de quitter les mains de ses fondateurs, rachetée par un groupe qui promet de la moderniser. Cora aurait aimé devenir photographe. Faute d’avoir percé, elle occupe désormais un poste en marketing qui lui semble un bon compromis pour construire une famille et se projeter dans l’avenir. C’est sans compter qu’en 2010, la crise dont les médias s’inquiètent depuis deux ans rattrape brutalement l’entreprise. Quand les couloirs se mettent à bruire des mots de restructuration et d’optimisation, tout pour elle commence à se détraquer, dans son travail comme dans le couple qu’elle forme avec Pierre. Prise dans la pénombre du métro, pressant le pas dans les gares, dérivant avec les nuages qui filent devant les fenêtres de son bureau à La Défense, Cora se demande quel répit le quotidien lui laisse pour ne pas perdre le contact avec ses rêves.

À travers le portrait d’une femme prête à multiplier les risques pour se sentir vivante, Vincent Message scrute les métamorphoses du capitalisme contemporain, dans un roman tour à tour réaliste et poétique, qui affirme aussi toute la force de notre désir de liberté.

Dans le roman Cora travaille dans une de ces tours de la Défense. Ce quartier comme la ville de Paris ou le périph’ sont des « personnages » à part entière à côté des « humains ».

Une trame mince comme du papier cigarette – mais Vincent Message brode autour pour nous proposer plus de 460 pages d’un roman « social ». Il y greffe une multitude de sujets sur la descente aux enfers spiralique et Eurydicienne de Cora, tisse de divers fils narratifs, nous offre de multiples digressions dont on se demande parfois « ou est-ce qu’il veut nous emmener ? » pour finalement, il faut l’avouer, toujours tomber sur ses pieds.

« C’est dans son corps. Quelque chose dans son corps. Dans une zone indécise entre le cœur et le ventre, il y a un petit lac, ou un réservoir, donc, qui la plupart du temps est vide et qu’elle ne sent même pas, mais qui parfois se remplit d’un ruissellement d’eaux noires. »

L’économie mondiale et Assurances des années 2008-2010 (vous vous rappelez peut-être de la crise qui a secoué le monde à l’époque ?), les restructuration dans les entreprises, le néoréalisme, le Mali, les migrants, Berlin, la musique (Gluck, Monteverdi – Pur ti miro (!) et/ou L’Arpeggiata de Christina Pluhar, ou Dire Straits ou Brahms)…

…l’amour lesbien, et la sortie heureuse du « chemin droit » de Cora….

« Il n’y avait plus de dépit mais une autre vie qui s’ouvrait, qui n’annulait pas la première mais qui l’élargissait, une fenêtre à double battant qu’elle n’avait pas vue dans son dos et qui agrandissait la pièce en l’inondant de lumière. »

la vie à Montreuil, metro-boulot-dodo, la photographie, la Défense, burn-out… (on pense souvent à l’épisode « France Telecom/Orange« … : l’objectif était de supprimer 22 000 emplois entre 2006 et 2009 – et ils étaient des centaines qui ont payé le « prix fort de cette gestion violente) – pour faire non seulement le portrait d’une femme (je n’ai jamais pensé à Miss Bovary, cité par pas mal de critiques professionnels) comme il y’en a probablement pleines d’autres, mais aussi une sorte de portrait du monde dans lequel nous vivons.

« Il lui reste à peine la lucidité nécessaire pour sentir qu’elle est en train de perdre toute sa lucidité, que son corps sur lequel elle n’a plus de prise est entré dans une caverne où les ombres *s’agrandissent jusqu’à refermer autour d’elle un cercle de menaces invincibles. » (*les ombres heureux de Gluck ?))

J’ai vécu bon nombre de restructurations dans la Banque que j’ai dû quitter en 2003 et me suis reconnu dans certaines situations (j’avais parfois l’impression de lire mes propres pensées/récits de ces époques – ce qui n’est peut-être pas le meilleur moyen d' »aimer » un livre – quand on est propulsé dans « son » passé douloureux (j’ai encore le frissons et du dégoût quand je pense à mon « entretien de débauche »; la 1ere fois que mon big boss a déjeuné avec moi, en 3 ans de « loyaux » services (certes, royalement payés et rétribués avec des primes dont un traducteur indépendant ne peut que rêver), dans un des très bons restaurants à Paris (ça glisse mieux avec du beurre et un Talbot, n’est-ce pas ?) pour m’annoncer, au dessert (!!) qu’il fallait qu’il coupe dans les head-counts (ordre du siège) et que ça tombait sur moi…

Nul doute que Vincent Message a parlé avec des personnes qui sont « passés par là » ça sonne journalistiquement vrai. De même il est plutôt doué pour rendre parfois presque lumineux le banal, la vie ordinaire, en y injectant un peu de poésie, même si j’ai trouvé qu’il en faisait parfois des tonnes, limite verbiage, appuyant trop fort….

« La mort était une raison à ses yeux pour exiger beaucoup de la vie, pour sentir s’écouler chaque heure de chaque jour, pour ne pas se faire piéger par les contraintes, ne pas se rendre là où le désir n’appelait pas, mais aussi pour construire sa vie tendue vers des choses plus belles et durables que les êtres humains ne le sont. Cependant ces accommodements aussi étaient bancals, faisaient plonger, quand on voulait passer à l’acte, dans un enfer de contradictions. Est-ce qu’il fallait vivre au présent, en retirer tout le plaisir possible ? Ou faire de chaque heure du présent une pierre qui bâtissait l’avenir, qui préparait le bonheur d’un temps où on serait plus libre de ses choix, plus proche de ce qu’on aimait faire et plus utile aux autres, moins désespérément insignifiant. »

Fécamps

Le drame annoncé (de manière trop insistante à mon avis – pendant 7 chapitres le narrateur, dont on connaîtra l’identité qu’à la fin du roman, surprise-surprise, m’a « bassiné » avec ses allusions au « 8 juin », journée noire, journée du drame… comme une sorte de cliffhanger, en espérant d’accrocher le lecteur (comme les scénaristes le font pour des séries TV)…. sachant que le drame en est vraiment un….

Roman montagnes-russes pour moi. Des moments assez intenses, alertes, d’autres dilués dans des tsunamis de détails, comme ivre de sa propre capacité de savoir noircir des pages, l’ajournement du « drame » comme pour une série TV pour un climax finale, ajournement aidé par une ribambelle de récits secondaires (pour « épaissir » des personnages secondaires)… j’en sors donc davantage un peu sonné, ivre que content d’avoir lu un livre qui photographie une période si proche/si loin….

PS :

  1. Le restaurant Jing Ping Mei – le chapitre de Delphine & Cora – décrit dans le roman (on dirait même une pub) n’existe plus/pas.

artron.net - Jing Ping Mei

2. Orphée et Eurydice (Gluck) – Vincent Message nous offre une lecture du mythe que diffère de celle de Camille Laurens dans « Ni Toi – Ni moi » ou aussi de celle dans « Festen » mais elle se tient et a un vrai poids et place importante dans la vie de Cora et de Pierre (dont j’aurai bien aimé savoir plus, notamment ses pensées/son vécu lors de la « période Cora-Delphine ») .

 

 

A propos lorenztradfin

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6 commentaires pour Cora dans la spirale

  1. Philisine Cave dit :

    Les citations que tu as relevées du texte montrent plein d’ellipses. Pas sûr que cette oeuvre me convienne : elle manque de coffre et de sincérité et j’ai horreur de la « broderie litteraire » qui est souvent réservée à ceux et à celles qui comblent plus qu’ils n’écrivent.

    Aimé par 1 personne

  2. Ping : Livre Inter 2020 | Coquecigrues et ima-nu-ages

  3. florencepaulhac dit :

    Ce roman, avec Avant que j’oublie de Anne Pauly, est mon favori dans la liste du Prix Inter.

    Aimé par 1 personne

    • lorenztradfin dit :

      ….. je pense que ce roman sera bcp débattu dans ce jury…. je viens d’avoir une skypeapéro avec des amis (d’un autre Club de Lecture) que le Shadow-Cabinet) – et les avis sont très partagé (sur l’ensemble du livre) – Tous les lecteurs adorent qqs parties du livre (souvent différentes selon le vécue de tout un chacun) mais pas l’ensemble. Rares sont ceux qui l’encensent dans son entier…. donc s’il y a un bon communicateur dans le jury… tout peux basculer au 2e ou 3e tour. Personnellement, je viens de termine le livre de Anne Pauly , c’est « Avant que j’oublie » qui m’a touché le plus… « Critique » (opinion) à venir la semaine prochaine. Merci pur ton passage !

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  4. Ping : Shadow Cabinet 2020 | Coquecigrues et ima-nu-ages

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