Un texte de Douglas Kennedy (Tribune dans « Le Monde »)

Une fois n’est pas coutume je m’inspire d’ (je copie) une idée de Nowowak qui nous offre sur son excellent (et rafraîchissant) blog quasi quotidien « Pas plus haut que le bord !

Nowowak sort le tomahawk ! » parfois des extraits de textes (« extraits du Mardi # ») .
Ce matin la lecture d’une tribune de l’écrivain Douglas Kennedy qui m’a (agréablement) surpris par sa charge et ses réflexions. Je ne porte plus, depuis un certain temps, cet auteur en grand estime littéraire, mais là…. chapeau l’artiste, « américain éduqué de gauche »

Vu mon faible « lecteurmat », je me permets de vous proposer cette publication, réservée aux abonnés, et à siroter (c’est bien traduit par Julie Sibony)  sans que j’aurai un procès au cul.

Trump-Codiv

Douglas Kennedy + Le Monde

[Temps de lecture – 10 minutes]

Douglas Kennedy : « Le capitalisme américain s’effondrera-t-il comme un château de cartes quand le Covid-19 sera dompté ? »

Tribune. Il y a une semaine, je me suis juré de ne plus regarder les nouvelles à la télé. Parce que j’en suis venu à la conclusion qu’en temps de crise, le flot incessant de l’information continue devient un peu comme la roue d’un hamster dans votre tête. Ça tourne et tourne et tourne en vous submergeant d’images d’un présent catastrophique, en vous répétant indéfiniment ce que vous savez déjà, en suscitant une panique existentielle tous azimuts. Et, comme la roue du hamster, ça ne vous mène nulle part. C’est le mythe de Sisyphe en version électronique, exacerbé par notre époque surconnectée.

Mais, il y a quelques jours, j’ai trahi ma promesse lorsqu’un ami écrivain m’a envoyé un texto de New York : « Allume la télé. Trump est en train de battre ses propres records de démence. »

Trente secondes plus tard, j’étais planté devant le seul et unique poste de télé de ma maison dans le Maine (où je suis « confiné », pour utiliser ce nouveau terme à la mode, avec ma fille de 23 ans, Amelia, et son petit ami, Zach, depuis que l’épidémie a déferlé sur nos vies). Et là, sur CNN [reprenant Fox News], pérorait ce bonimenteur de promoteur immobilier reconverti en star de la télé-réalité puis en chef nominal du prétendu monde libre. En l’occurrence, on aurait dit un animateur de jeu télévisé très mal maquillé et encore plus mal perruqué. Il s’efforçait de rassurer la nation en affirmant que cet épisode viral serait balayé par les vents d’ici au dimanche de Pâques [le 12 avril]. D’ailleurs il espérait bien que les églises aux quatre coins du pays seraient combles lors de cette célébration annuelle de la résurrection du Christ après son mauvais quart d’heure sur la croix.

Même à l’aune des critères de la folie trumpienne, cette déclaration était totalement irrationnelle. Trump est un New-Yorkais. Moi aussi. Or l’avancée implacable du Covid-19 a fait de notre ville natale commune l’épicentre américain du virus, avec un nombre de cas qui double tous les trois jours. Le gouverneur de l’Etat de New York, Andrew Cuomo – dont la voix revêt un réalisme rageur et un puissant leadership local en ces temps vertigineux – avertissait ce même jour de l’imminence d’une catastrophe sanitaire pour la ville. Et expliquait que New York avait besoin de 30 000 respirateurs artificiels mais n’en possédait que 400 et attendait les 7 000 promis par le gouvernement fédéral. Tout comme il déclarait que les 3,8 milliards de dollars affectés à New York dans le plan d’urgence du Sénat étaient insuffisants, compte tenu de la dévastation qui était en train de s’abattre sur la ville. C’étaient, selon lui, 15 milliards qu’il fallait.

Trump, cet enjôleur invétéré

Mais le plus fascinant dans le fantasme pascal de Trump est la façon dont il ciblait astucieusement les évangéliques agitateurs de Bible qui ont adopté cet homme des plus farouchement vénal et dévergondé comme un de leurs compagnons de croisade. Trump a eu pour maîtresses des stars du porno, dont l’une a raconté que le sexe avec lui « était les pires quatre-vingt-dix secondes de [sa] vie ».

Trump traite les femmes comme des objets jetables. Mais Trump s’est présenté aux élections de 2016 en tant que conservateur social. Et il a choisi pour vice-président Mike Pence : un fondamentaliste chrétien, homophobe et antiféministe avoué, qui a la « charmante » habitude d’appeler son épouse « Mère ». Le choix de Pence était un coup de génie, permettant de rallier la base évangélique à la cause de Trump. Et l’histoire d’amour de cette dernière avec cet enjôleur invétéré aux accents chrétiens douteux atteignit de nouveaux sommets lorsqu’il nomma à la Cour suprême deux juges profondément conservateurs : Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh, accusé d’agression sexuelle.

Ces hommes ne se cachent pas d’être contre l’avortement, et la majorité républicaine à la Cour signifie désormais que l’arrêt Roe v. Wade – rendu en 1973 par la Cour suprême et légalisant l’avortement au niveau national – pourrait être renversé dans les années à venir. Or l’éradication de Roe v. Wade est le Saint Graal des évangéliques dans la guerre culturelle qui divise les Etats-Unis depuis 1968.

Même dans ce moment de grave crise mondiale, Trump continu[e] à cultiver dans notre discours national les profondes divisions qu’il a lui-même allègrement amplifiées et aggravées

A vrai dire, le besoin qu’a eu Trump de lier Pâques à la promesse d’une renaissance commerciale était un clin d’œil assumé aux chrétiens blancs conservateurs qui ont contribué à le faire élire contre toute logique il y a presque quatre ans et qui resteront fidèles à cet homme qu’ils savent être un parfait hypocrite si la prochaine élection a bien lieu en novembre de cette année (mais comme tout est sujet à annulation ces temps-ci, je ne serais pas surpris que cet ultime symbole de choix démocratique soit également suspendu sous peu).

Cependant, c’était aussi un rappel que même dans ce moment de grave crise mondiale – laquelle a révélé l’impréparation totale du gouvernement fédéral américain pour aider ses citoyens à survivre à ce « crépuscule des dieux » virologique –, Trump continuait à cultiver dans notre discours national les profondes divisions qu’il a lui-même allègrement amplifiées et aggravées.

Petite leçon d’histoire : Richard Nixon a remporté la Maison Blanche en 1968 grâce à sa « stratégie du Sud » fondée sur la haine des Etats du Sud contre la législation des droits civiques (qui garantissait les droits des Afro-Américains en tant que citoyens égaux dans le corps politique national), votée par le Congrès sous l’impulsion du démocrate texan Lyndon Johnson. Nixon avait également joué sur la peur qu’inspiraient aux mâles blancs les minorités, les femmes, les radicaux et les hippies prônant l’amour libre (on était en 68, après tout), affirmant qu’il existait aux Etats-Unis une « majorité silencieuse » qui rejetait le progressisme éduqué de New York, de la Californie et des grandes villes du Nord.

Il dénigrait aussi publiquement tout ce qui pouvait être perçu comme intellectuel et cultivé (bien qu’il fût en privé fan de jazz et historien amateur). Mépriser les choses de l’esprit est une vieille habitude américaine… surtout parmi les populistes. Ronald Reagan à son tour courtisa la droite chrétienne en 1980, laquelle acquit soudain un immense capital politique durant sa présidence. Et les deux Bush – Junior étant lui-même devenu un « born again » pour guérir de son alcoolisme – donnèrent également aux évangéliques ce qu’ils voulaient.

Le cauchemar qui attend des millions de personnes

Ainsi Trump parlait-il à sa base quand il a joué la carte du « retour au boulot pour Pâques ». Tout comme il essayait de convaincre Wall Street et les grandes entreprises que le « business as usual » n’était pas loin. Quelques heures avant d’écrire cet article, j’ai eu au téléphone une amie de l’Institut Pasteur, à Paris. Elle m’a dit : « Notre état actuel de confinement, de fermeture des frontières, d’arrêt de la vie quotidienne (à part pour les stricts besoins alimentaires ou médicaux) durera, au mieux, six semaines supplémentaires… et encore, c’est l’estimation optimiste. » Les dégâts économiques vont être colossaux. Et avec la dévastation fiscale viendra la dévastation personnelle. Aux Etats-Unis – où il ne reste presque plus rien du filet de protection sociale après des décennies de coupes, et où l’Obamacare est un système de santé national largement inadéquat (bien qu’essentiel) –, le cauchemar qui attend des millions de personnes sera terrible.

Depuis les « reaganomics » [la politique économique libérale du président Reagan] des années 1980, la classe moyenne américaine, autrefois prospère et stable, a été détruite. Mon île natale de Manhattan était jadis habitée par des familles des classes populaires (je suis bien placé pour le savoir, ayant grandi dans une famille de quatre dans un appartement de 60 m2). A présent, Manhattan n’est accessible qu’aux nantis. Pour être un jeune artiste dans n’importe quelle grande ville américaine aujourd’hui, il faut soit être rentier, soit avoir deux ou trois jobs à la fois. Et dans les Etats-Unis profonds, la lutte pour la survie économique est rude dans le contexte de la monoculture hypermercantile. Le capitalisme américain s’effondrera-t-il comme un château de cartes quand le Covid-19 sera dompté ? Mes amis de la gauche américaine voient un espoir dans le carnage imminent ; l’espoir qu’il puisse provoquer un revirement de pensée radical, un New Deal, afin de sortir le pays d’une immense dépression. Bien entendu, j’adorerais moi aussi assister à une telle volte-face nationale. Tout comme j’ai regardé avec consternation la majorité républicaine au Sénat essayer de tordre le plan de sauvetage des grandes multinationales aux dépens des travailleurs américains qui sont désormais en chute libre économique.

Je ne vais pas jouer les savants politiques et affirmer que le seul effet collatéral positif du Covid-19 sera la mort de la présidence Trump. Surtout qu’il est le Raspoutine des politiciens modernes. Vous vous souvenez comment ce charlatan mystique russe, atteint d’une balle par les ennemis qui voulaient mettre un terme à son infamie, réussit à se relever et à leur bondir dessus ? Trump possède la même résilience toxique. Etant donné qu’il y a maintenant deux Amérique – qui se détestent sincèrement –, il ne serait pas étonnant que la base de Trump continue à le soutenir… même si cela suppose de voter contre ses propres intérêts.

La guerre culturelle n’est jamais très loin

J’écris ces mots à quelques mètres d’un littoral somptueux dans un Etat gouverné par une femme progressiste formidable (Janet Mills), où le mariage gay comme le cannabis sont légalisés, où l’on trouve autant de bière artisanale qu’on veut, des merveilleux festivals de musique classique, des cinémas d’Art & Essai, des universités prestigieuses et des restaurants bio. Le Maine, tout au long de sa majestueuse côte atlantique, incarne tout ce que nous, Américains éduqués de gauche, chérissons. De la même façon qu’il existe une partie de l’Etat rurale, conservatrice, économiquement rudoyée, qui vote Trump et considère les habitants de la côte comme l’incarnation de l’élitisme snob. La guerre culturelle n’est jamais très loin de votre porte dans l’Amérique contemporaine. Ni, désormais, la perspective de terribles difficultés. Juste avant de quitter New York, je suis allé écouter un ami pianiste dans un petit club de jazz. Divorcé, père de deux enfants, il vivote de concert en concert en complétant ses revenus par des cours de musique.

« Nous sommes à quelques jours d’un confinement général, m’a-t-il dit autour d’un verre entre deux sets. Quand ce sera le cas, les clubs de jazz seront fermés, mes élèves ne pourront plus venir chez moi… et l’argent se tarira. En étant pianiste à New York, je n’ai aucunes économies. Comment je vais faire ? »

Je n’ai pas su quoi répondre à sa question désespérée. J’ai pourtant entendu une bonne douzaine de mes amis artistes se la poser au cours des deux dernières semaines à New York et ailleurs. Même s’ils reçoivent une aide financière symbolique du gouvernement fédéral, ils savent que lorsque l’Amérique reprendra le travail, ils seront endettés jusqu’au cou. Et une fois que le moratoire sur les expulsions sera passé, ils risquent de se retrouver à la rue. Grâce aux partisans de l’économie de l’offre et aux adorateurs de Milton Friedman, qui ont dicté la politique fiscale américaine depuis quarante ans, nous vivons désormais dans une version high-tech du capitalisme du XIXe siècle… alimentée par un puissant sous-texte de darwinisme social. Dans quelque temps, quand nous serons tous poussière, je ne serais pas surpris que les historiens du futur écrivent : « Lorsqu’une menace virale invisible déferla sur le pays au début de l’année 2020, elle montra avec une clarté impitoyable à quel point le rêve américain autrefois tant vanté était devenu moribond. »

Traduit de l’anglais par Julie Sibony

Douglas Kennedy est écrivain. Ce New-Yorkais d’origine (né en 1955, il a grandi dans l’Upper West Side) a commencé à écrire pour le théâtre, avant de composer son premier livre – un récit de voyage – tout en menant une carrière de journaliste. Après Cul-de-sac (1994) – repris dans une nouvelle traduction sous le titre de Piège nuptial chez Belfond, éditeur de tous ses livres, en 2008 –, celui qui a pour maîtres Graham Greene et Somerset Maugham connaît son premier grand succès public et critique avec son deuxième roman, L’Homme qui voulait vivre sa vie (1998). Suivront Les Désarrois de Ned Allen (1999), qui boucle une trilogie de thrillers psychologiques, puis La Poursuite du bonheur (2001), qui l’installe définitivement, en Europe et tout particulièrement en France, comme un auteur de best-sellers. Après La Symphonie du hasard (2017-2018) – triptyque familial dans l’Amérique des années 1970-1980, son prochain roman, Isabelle, l’après-midi, devrait paraître courant mai-juin.

A propos lorenztradfin

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4 commentaires pour Un texte de Douglas Kennedy (Tribune dans « Le Monde »)

  1. princecranoir dit :

    C’est remarquablement bien vu de la part de l’auteur, une lecture des plus claires, certes orientée mais suffisamment factuelle pour être le reflet honnête de la situation.
    Pas d’angélisme possible dans cette situation épidémique, qui rend le serpent capitaliste plus féroce que jamais. Vu sous cet angle, aux USA, plus encore qu’ailleurs, le jour d’après promet d’être pire que celui d’avant, sans pour autant que le guignol élu par erreur soit ébranlé sur son piédestal. Il a marabouté la moitié des Américains tandis que l’autre moitié se divise autour des promesses faites par des politiciens périmés. Franchement, je n’aimerais pas être Ricain aujourd’hui. Même habitant dans le Maine.

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  2. joelle DEBIZET dit :

    oui j’ai lu le texte hier sur le Monde et pour une fois j’ai apprécié Douglas Kennedy. il a bien formulé ce que nous pensons tout bas!
    d’habitude je n’aime pas Douglas Kennedy dont les livres vont toujours trop loin dans le thème qu’il aborde, à mon avis !!
    j’ai détesté le renowned ‘Piège nuptial’ et encore plus celui sur le baby blues !!

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    • lorenztradfin dit :

      Coucou Joëlle….. on est bien d’accord sur son « apport à la littérature » ..c’est pourquoi j’étais très très agréablement surpris de cette prise de parole (clair, et je l’avoue, dans mon – le nôtre finalement – sens de poil). Bizz

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