M – comme « La Maison »

Après plusieurs livres un peu plan-plan ou pas trop enthousiasmant, voici une lecture qui m’a touché et un peu remué aussi, faut l’avouer. Pourtant je n’avais pas prévu de l’acheter. C’est en flânant chez mon bouquiniste préféré à GRE que je l’ai trouvé moins cher.

Emma Becker - La Maison

N’est pas Catherine Millet qui veut, mais là, Emma Becker, la franco-allemande d’une petite trentaine d’années, m’a donné un plaisir de lecture énorme, avec un sujet casse-gueule : Une femme résume 2 ans et demi dans un (en fait deux) bordels à Berlin.

Mais pas de manière trash ou m’as-tu-vu (pourtant elle est adepte du gonzo-journalisme) C’est de la vraie littérature qu’elle nous propose.

Sur 371 pages, loin en équidistance d’une Boule de Suif ou de la peinture d’un bordel du 19e siècle comme l’a fait le film « Appolonide » et d’une autre auteure de cet Éditeur (C. Angot pour ne pas la nommer), elle nous dépeint une femme d’aujourd’hui, dresse le portrait de quelques prostitués (souvent des tableaux touchants), de quelques clients aussi, insère des réflexions sur l’écriture, ne cache pas les coins sombres d’une activité qui pour elle est moins pénible que d’être caissière chez Aldi (Lidl), insère des bijoux d’humour (noir, genre Blanche Gardin) en décrivant soit une séance SM « raté » parce que le client (« le clampin ») ne sait quoi faire, soit un trio (raté aussi)….ou celui du chapitre intitulé « The hell of it – Paul Williams » dans lequel elle parle d’un client (français) qui fait le tour des bordels pour aller à la « Liebesschule » (l’école de l’amour – ou du Comment faire l’amour) et souhaite prendre une « leçon » et « apprendre le cunnilingus » (« oui, je pense que je maîtrise les doigts, mais bon, je voudrais bien en savoir plus« …..(p. 200)) …. et ce tristement tordant (« une heure de pure liesse » – Emma en mode ironique)

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Comme c’est un peu « la mode » maintenant, les chapitres sont introduits par les titres de chansons (d’une B.O.. étonnant qu’une Virginie Dépentes ne dédaignerait pas) – morceaux qui résonnent avec le contenu des chapitres. Les chapitres alternent les approches (visite du bordel, la vie avec son/ses amants, une séance vécue par une prostituée, ses pensées avant/après « le boulot », des considérations sur les clients, des anecdotes, plus ou moins « croustillant » (attention encore, on ne peut guère se lécher les babines youpornesques, il y a le filtre de la littérature, les mots restent crus, mais rien n’est fait pour nous – je parle des hommes comme moi, les femmes je ne sais point pour le moment – émoustiller… c’est plutôt l’inverse souvent, un peu coupe-bite, coupe-pine…. (hah le chapitre sur la (soi-disant) pauvreté de la langue allemande par rapport au français pour dire l’anatomie…. ! – p. 236-237) « …peut-être y aura-t-il un client, vaguement francophone, qui ayant lâché un minou, relancera le débat sous un autre angle : à quel point le français est plein de faux pas charmants, comme minou, et combien cette langue dans son élégance unanime est traître – sauf pour les maîtres incontestés du dialogue érotique : les Français, nom de Dieu ! » )

Le livre (roman?) enquête débute qqs années après son séjour à Berlin, en présence de son fils, qui trouve dans les placards la couverture d’un lit d’une des chambres du Bordel, fermé entre-temps, couverture qu’elle a acheté – et c’est à partir de cela, à partir d’autres petites réminiscences que l’auteure nous convie à ce regard dans le rétroviseur. Les réflexions-méditations sont d’une franchise qui estomaque parfois (sur la jouissance – des hommes & des femmes, la féminité, les culpabilités (ambiguës) des hommes.

« Et de fait, une fois le mec déshabillé (à toute vitesse, avec quelques ricanements embarrassés), je me retrouve face à une érection timorée, sur laquelle il est bien malaisé d’enfiler la capote réglementaire. Si coucher avec un mec pour lequel on ressent autant d’intérêt que pour un néon claqué peut être jugé déplaisant, l’idée que ce même mec retarde l’échéance à cause d’un dysfonctionnement quelconque est sans égale dans le déplaisant. Au contraire, ce même mec peut tourner la situation à son avantage en présentant d’entrée de jeu une érection solide et enthousiaste. Parce que – c’est aussi simple que ça – une fois couchée contre le flanc de n’importe quel homme, il est très facile d’oublier sa tête pour ne voir que ce dénominateur commun qui les expédie dans le même immense panier. Même si aucune bite ne ressemble à sa voisine, ce morceau-là est assez uniformément sympathique et conciliant. Et déclenche moins de réactions d’effroi que certains visages. Une alliance qui brille autour d’un annulaire est également rassurante – elle fait relativiser. Aussi banal, aussi dépourvu de sensualité qu’un homme puisse être, l’idée que quelque part en ce monde une femme s’en contente, voire s’en réjouisse pour pas un rond, laisse l’espoir que tout n’est pas perdu ». (p. 141)

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«  »....du sort fatal qui te maintient au bordel : …. la facilité de cet argent. Je sais que le mot est très relatif, facilité, c’est le mot qu’utilisent les autres, ceux qui ignorent s’il est facile ou non de baiser six fois par jour, de sucer autant de queues et de le faire bien, avec le sourire, sans un coup de dent maladroit, sans un soupir d’impatience; mais on sait bien, toi et moi, que tant qu’on est jolies et fortes, tant que ça nous amuse et nous flatte, cet argent ne demandera que peu d’efforts – voilà ce que j’appelle facile, j’ai le droit, moi d’utiliser ce mot. Tant qu’une partie significative de nous-mêmes est nourrie par l’attention des hommes, par leur désir, qu’on se sent payées pour être belles et intelligentes, cet argent nous paraît facile. Tant qu’on aime baiser, et Dieu sait que ça peut durer longtemps, et même lorsque ça nous emmerde, tu sais bien qu’on s’habitue à tout, il n’y a qu’à voir le nombre de cons qui se forcent à courir et finissent par aimer ça. Et c’est bien le problème, justement, cette habitude que devient le sexe, voilà la dure-mère du conflit. Comment baiser devient du sport, de l’entraînement — et même si c’est le plus complet, le plus divertissant de tous tes sports, on ne sait plus trop à la longue quand on s’amuse et quand on fait de la compétition.«  (p.240/241)

Ce qui ne l’empêche pas d’écrire quelques pages auparavant :  » Certains soirs me manque mon âme telle qu’elle est vraiment, grivoise, malsaine et pourtant régie par sa morale à elle, préoccupée, en veille comme au repos, par cette science de la jouissance et les façons d’apporter ma pierre à ce bel édifice turgescent – le monstre que je suis certains soirs me manque. C’est moi qui m’attire dans les bas-fonds et je m’y tiens une compagnie exquise.  »

Ecrit sous l’exergue de Louis Calaferte, cette Maison est un voyage en soi. Celui qui cherche une charge contre les réseaux de trafiquants, les prostitués esclave ou droguées n’y trouveras que des poussières…

Et moi j’ai bcp aimé cette plume cruellement tendre ou tendrement cruelle qui incite à la réflexion aussi – et qui m’a appris (pauvre naïf que je suis) qu’il y a « même » des tour-opérateurs pour des semaines -bordel à Berlin….

Dommage par contre – coucou le relecteur : il y a malheureusement deux « fôtes » d’allemand (la chanson de Ton-Steine-Schreben) dans les quelques mots allemands que Emma B. sème dans ce livre. … et surtout j’étais surpris de trouver un « Lorenz » (prénom cette fois-ci) parmi les clients…. ça faisait drôle….

 

PS (en date du 6.11.19) – je suis « tombé » sur la critique de En attendant Nadeau (et j’y retrouve des remarques que j’ai faites …. cet écho tardif fait plaisir!)

…..L’écriture gagne en densité au fil des pages. Emma Becker a l’art du portrait, des putes comme des clients. Elle oscille entre tendresse et sarcasme et sait doser chaque propos, égratignant au passage certains hommes, plus ou moins fort, ces hommes si dépités par les mystères de ce que Calaferte décrit comme une « cicatrice effilée qui ne s’écarte jamais que sur un monstrueux sourire sans fin. Noir. Béant. Un sourire édenté. Étrangement lascif ». Elle ne manque pas d’humour, et les rapports de domination tels qu’on peut les penser a priori s’inversent lorsque la femme est celle qui sait et qui conduit, toujours : « Mon Dieu, c’était donc possible pour un homme, de se trouver à dix centimètres de cuisses écartées et de continuer à croire qu’il y a une marche à suivre inamovible, une sorte de préchauffage dont la procédure ne changeait ni en fonction des jours ni de l’humeur ni de la compagnie ni du désir ? »

Emma Becker ne manque pas non plus d’humour lorsqu’elle devient celle qui prend soin des hommes venus au bordel, dépassés par une paternité récente par exemple, amoureux de celle qu’il retrouve deux fois par semaine, le cœur battant comme pour un rendez-vous sentimental. Mais aussi lorsqu’elle prend soin des femmes dont elle partage la maison, lieu intime et familier. Elle touche son sujet avec intensité dans les dernières pages de La maison, lorsqu’elle sort du piège dans lequel elle pensait être tombée, coincée entre l’homme et la femme, pour devenir le client qui regarde la pute, qui l’aime, elle et toutes les femmes. Ces pages sont d’une beauté rare, sans doute idéale. Elles emportent tout, dans un mouvement ample d’amour qu’Emma Becker porte aux femmes et aux hommes, enfin confondus.

A propos lorenztradfin

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5 commentaires pour M – comme « La Maison »

  1. Matatoune dit :

    Merci pour ce partage et les extraits ! Une bonne façon de faire connaissance avec ce livre qui m’attend et m’attire mais que je n’arrive pas à commencer….

    Aimé par 2 personnes

  2. pernet.eddy dit :

    Chapeau l’artiste! Superbe critique …Envoyé de mon Galaxy A5 2017 Orange

    Aimé par 2 personnes

  3. princecranoir dit :

    Superbe critique en effet !
    The Hell of it, ça sent le Phantom of the Paradise tout ça. Aurait-on croisé le nabot Swan dans cette Maison de passe-passe ?

    Aimé par 1 personne

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