Chaque fidélité

Avant de jeter un nouveau regard dans le rétroviseur, et mon voyage estivale en Italie, un petit coup d’œil sur un roman venant de la péninsule qui fait penser à une botte.

Chaque fidelité

Présentation de l’Editeur (Calman-Levy) – traduit par Nathalie Castagné (*)

«  Avec lui elle avait senti que l’infidélité pouvait signifier fidélité vis-à-vis de soi-même.  »
Carlo et sa femme Margherita s’aiment mais commencent à douter de leur capacité à rester fidèles. Quand Carlo est pris sur le vif avec son étudiante Sofia, le couple vacille, et Margherita, très affectée, cède une fois à la tentation. De son côté, sa mère Anna, veuve depuis peu, se met aussi à douter de la loyauté de son mari. Dans ce chaos intime, Margherita se focalise sur un appartement hors de prix qui pourrait assurément sauver son couple.
Neuf ans plus tard, ils y vivent, avec un enfant. Margherita a gardé sereinement en elle son secret, mais Carlo reste marqué par sa fidélité ratée. Lorsque Anna, leur grande alliée, se fragilise, les doutes refont surface et l’ombre de Sofia revient planer. Et si finalement s’aimer, c’était toujours douter ? Au cœur d’un Milan saisissant de réalisme, on arpente les rues comme les sentiments dans un roman subtil, tendre et piquant, et d’une désarmante authenticité sur l’amour, la dévotion et le désir.

On est tenté de placer ce roman dans la catégorie « chorale » puisque le lecteur sera confronté aux voix de Carlo, sa femme Margherita (directrice dune agence immobilière qu’elle a créée), l’étudiante Sofia, la mère de Margherita (veuve), Anna ainsi qu’Andrea, un jeune kiné, « fan » de combat de chien et/ou de boxe et objet des convoitises de Margherita ….. Mais en fait c’est « l’addition d’individualités…. et d’égoïsmes » des générations différentes aux prises avec la notion de la fidélité (non seulement vis-à-vis de son partenaire, mais aussi à soi-même). Un dernier « larron » qui complète ce « chœur » c’est la ville de Milan. Marco Missiroli le dit lui-même dans un entretien avec « Page – Les livres par les libraires) : « Milan est une ville qui est devenue magnifique ces dernières années. C’est un centre urbain plus petit que l’on ne pense, formé de plusieurs quartiers qui se traversent facilement en quarante minutes à pied. Une personne vit plusieurs Milan en moins d’une heure de marche et cet effet produit des changements incessants qui n’ont plus rien à voir avec l’état d’esprit que l’on avait au moment de sortir de chez soi. C’est une ville qui produit de l’infidélité par rapport au point de départ parce qu’elle nous révèle la diversité et je trouve cela merveilleux. Elle ne pouvait qu’être un personnage, une ville-personnage, comme dans beaucoup de romans de Dino Buzzati. »  pagedeslibraires.fr/dossier

Ne connaissant pas la ville j’aurai aimé que l’Éditeur insère un plan de la ville, je le fais ici pour mieux suivre les déambulations des personnages.

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L’écriture de Marco Missiroli est assez originale puisque il s’écrit à priori à la 3e personne pour passer, parfois sans crier gare, sur une ligne, sans avertissement, sans changement de paragraphe, d’une personne à l’autre (il appelle cela le « passage d’âme »). Et tout est aéré par bon nombre de dialogues.

Les personnages sont bien dessinés, crédibles, quelques questionnements vont être connus au lecteur rompu à la vie conjugale et ses à-côtés, et parfois j’étais bluffé par la sensibilité de l’auteur pour les pensées de femmes, c’est assez subtil et délicat.

Toutefois les ellipses – notamment un saut d’une dizaine d’années – et parfois les passages d’une personne à l’autre ont freiné la fluidité de (ma) lecture – comme parfois des phrases et/ou expressions qui me paraissaient « traduites ». Un exemple : « Elle prit le passage souterrain et sortit de la gare, contrôla son téléphone et trouva trois appels manqués… » (p. 93) Surpris de ce choix de mot – qui réapparait aussi dans qqs phrases (genre : « ..il contrôla sa montre… » J’ai donc contacté mon amie traductrice (vers l’italien) T.I. qui m’informait qu' »en italien on utilise le verbe « controllare » pour « l’orologio » ou pour « il telefonino » (pour moi donc un calque farpait qui m’a gêné au point que, chaque fois qu’une phrase était un peu moins « coulante », je me posais la question : est-ce la traduction ou le style de l’auteur…..

Enfin, il y a des passages de belle facture comme p.ex. une séance de kiné, pendant laquelle Margherita fantasme sur les mains de son kiné qu’elle aimerait bien voir/sentir glisser « plus bas » ou aussi le moment intime entre Margherita et son mari tout en visionnant le (beau) film « Une journée particulière » de E. Scola  (avec S. Loren et Mastroianni) dont le sujet (à savoir, entre autres, deux solitudes qui se reconnaissent) va de pair avec ce qui se passe dans la tête (« …..Margherita qui suçait et la faisait durcir tandis que Mastroianni était assis à son bureau, son cardigan rouge sans manches, avec un pan de chemise qui dépassait, Margherita qui insistait et lui qui regardait la bouche de sa femme, et il s’imaginait que c’était l’autre, ça faisait longtemps qu’il ne l’imaginait pas comme ça, l’infantilisme du mâle, il revint à sa femme et se prépara, gémir pour elle…… Le goût de son mari n’avait pas changé en toutes ses années, Margherita posa la joue sur son bas-ventre et ferma les yeux; un instant, l’idée persécutrice lui revint : que l’autre aussi y avait goûté. Elle se leva du lit, en faisant attention à l’ordinateur – Sophia Loren se présentait à la porte de Mastroianni et demandait si elle pouvait entrer, et entrait. » (p. 211)

Le livre a reçu en Italie le Goncourt des Lycéens (Prix Strega Giovani 2019) – et vaut le détour sans m’avoir complètement convaincu.

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*Née à Montpellier, Nathalie Castagné y vit et travaille après dix ans passés à Paris dans les années 70-80, ponctués de nombreux séjours en Italie. Après des études de philosophie et de chant, elle s’est largement consacrée à la traduction, sans cesser de pratiquer l’écriture qui l’avait de loin précédée. Son dernier roman publié est L’Harmonica de cristal (au Seuil, en 2001). Auparavant, signés du nom d’Eilahtan, avaient paru Sebastian ou la perdition (1980) et Perséphone (1982), aux éditions de La Différence.

Parmi ses divers travaux de traduction, faits entre les années 80 et les années 2000, on peut citer Pinocchio, de Collodi (Gallimard Jeunesse), le Canzoniere de Saba (L’Âge d’Homme), Poésies 1943-1970 de Pasolini (Gallimard), – l’un et l’autre en co-traduction -, La Première Extase, d’Elisabetta Rasy (Rivages), La Briganta, de Maria Rosa Cutrufelli (Viviane Hamy), Petit Guide sentimental de Venise, de Paolo Barbaro (Seuil), Retour à Bagheria, de Dacia Maraini (au Seuil également). En 2004, le hasard a mis sur son chemin L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza, qu’elle a traduit et qui a paru une première fois en 2005 aux éditions Viviane Hamy. Sans pour autant en négliger d’autres (notamment Giorgio Vigolo, pour La Virgilia, paru aux éditions de La Différence en 2013), elle n’a plus abandonné cette auteure et est désormais lancée pour les éditions Le Tripode dans la traduction de son œuvre complète.

 

A propos lorenztradfin

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2 commentaires pour Chaque fidélité

  1. Pernet dit :

    Merci Bernhard, je crois que tu m’as donné envie de lire ce roman italien (ce qui ne t’étonnera pas … pour pas mal de raisons). Amicalement

    Aimé par 1 personne

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