Le soldat à la fleur

Roman traduit du hongrois par Gabrielle Watrin

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Lu dans le cadre du Jury du Prix Caillé (de la SFT). Le livre se trouve en lice pour le prix 2019. Bien entendu je ne parlerai qu’en mon nom et ne laisserai rien paraître de ce que je pense de la traduction….ce sera au jury dans son ensemble d’en discuter.

Présentation de la part de l’Éditeur (Editions des Syrtes)

Ce roman constitue le premier volet d’une tétralogie intitulée Il a joué même pour les larrons, achevée en 2002, où l’auteur décrit la vie de son village en Voïvodine, au travers du quotidien de plusieurs familles sur plusieurs générations, de 1898 jusqu’au milieu du XXe siècle. Avec Le Soldat à la fleur (publié en 1973), on est à la veille de la Première Guerre mondiale. Szenttamás, village agricole, vit au rythme des saisons, du dur labeur sur les terres. Les pauvres y côtoient les mieux lotis, les populations allemandes, hongroises et serbes cohabitent tant bien que mal, la violence n’est jamais très loin.

István, adolescent hongrois, rêveur, veut échapper à ce monde rural et laid, auquel il paraît destiné. Il gagne sa vie en jouant de la cithare dans les bals. Se réfugiant dans le silence de la terrasse surélevée du calvaire d’où il peut observer la vie des autres, il découvre sur l’une des peintures de la Passion, un soldat romain singulier, arborant une fleur jaune brodée sur son uniforme, étonnamment détaché de la brutalité de la scène. Son expression heureuse et insolite soutient et obsède István. Il veut découvrir la raison de ce bonheur qui, comme chez les autres personnages du tableau, miroir du village, est inexistant chez ses habitants.

Rézi, jeune fille allemande rebelle, et Gilike, petit porcher rêveur, l’aident dans sa quête, tout comme, à sa façon, Adám Török, le mauvais garçon insoumis. L’espace étriqué du village contraste avec la nostalgie d’István pour les grands espaces libres parcourus par ses ancêtres bergers nomades, ou encore le rêve de certains de partir pour les contrées lointaines d’Amérique. Mais la déflagration mondiale vient bouleverser cet univers. Le pouvoir a changé, István revient de la guerre, blessé, l’adolescent rêveur est devenu adulte et trouve la paix en épousant Rézi. La vie reprend. Mais avec le recul de l’Histoire, cette fin idyllique n’est-elle pas illusoire ? Le soldat à la fleur est désormais bien loin. Et pour István, convaincu d’être servi par la chance, le passage à l’âge adulte va s’accomplir dans la tourmente et changer bien des choses pour lui-même et ses proches.

Nándor Gion sait construire des scènes fortes, notamment celle du téméraire Adám Török qui tient tête au cocher armé d’un fouet, celle des enfants misérables tenus en laisse chez eux comme des animaux, ou encore les deux parties de cartes pipées teintées de vanité ou de sadisme.

La préface du livre évoque, en parlant de la « topographie villageois » de ce livre et son « réalisme enrichi » dans lequel « la vie et le destin des personnages doivent impérativement transcender la réalité » un air de Faulkner (Yoknapatawpha), Garcia Marquez (Macondo), tout en étant ancré profondément dans la littérature magyare.

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En 12 chapitres et un total de 196 pages) Nangor Gion (c’est son 1er livre traduit en français) – considéré comme « sans doute le romancier le plus important issu de la communauté hongroise de la Voïvodine socialiste) » nous brosse le tableau d’un village multiethnique et de quelques habitants.

Ce qui touche en effet dans ce collier de petites « histoires » (qui en mode ellipses avancent jusqu’à la guerre 1914-18) autour d’un « patchwork » d’ethnies précurseur des guerres passées/à venir/(voir les conflits Serbie/Kosovo aujourd’hui encore)), empreint parfois d’une poésie sensible, c’est la difficulté pour certains de se faire une place dans cet Empire Austro-Hongrois finissant…..En tant qu’allemand, mon père est né allemand des sudètes, ma mère vient d’une région qui aujourd’hui est polonaise,…le « sort » des représentants de la minorité allemande (les souabes) – la famille Krebs – a réveillé en moi des récits de ma famille…. et m’a rappelé Herta Müller (née dans le Banat).

Les discussions (kafkaïennes) autour de la serbisation, la magyarisation…. (« nous avons le devoir de rester allemand….je n’ai toujours pas compris, insista Peter Huth » p. 174) donnent le tournis et/ou ouvrent des crevasses qui mènent directement (par ricochet) vers d’autres zones multiethniques de conflits….(Iraq, Syrie, Kurdes, Palestine….. ou plus récemment – dans une moindre mesure, mais donnant le frisson quand-même – au « Go-Home-Gate »…)

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Ce que j’évoque là n’est certes pas le centre du livre (Gion procède plutôt par petites touches…) mais au-delà, c’est la peinture de cette épopée (qui donne envie de pouvoir lire également les deux tomes suivants (pas – encore ? – traduits) : l’entre-deux-guerres, la Seconde Guerre-Mondiale et l’ère titiste jusqu’au années 60) qui nous est offerte. Les personnages sont attachants, Gion fait re-vivre une période (il y a 100 ans !) qui finalement n’a pas tant changé dans bcp d’aspects (nous cherchons tous le « bonheur ») – et nous rappelle que l’Histoire ne s’écrit pas d’elle-même….

Particulièrement la guerre et le retour de la guerre sont rendus d’une manière qui ferait pâlir un E.M. Remarque.

Une très très belle découverte.

A propos lorenztradfin

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5 commentaires pour Le soldat à la fleur

  1. princecranoir dit :

    « Remarquable », si je comprends bien… La toile de fond paraît passionnante, et visiblement portée par une écriture à l’avenant. Comme toujours tu as le chic pour harponner ma fibre curieuse. 👍

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  2. princecranoir dit :

    De retour au bercail. J’ai quitté les hauts plateaux il y a deux jours. J’en suis revenu avec l’esprit maquisard. 😉

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  3. anniemots dit :

    Bonjour
    Pour mon plus grand bonheur 👍on
    parle de plus en plus souvent de la littérature hongroisxe comme dans l’article que je viens de lire sur le blog de cuneipage.

    Aimé par 1 personne

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