Féroces Infirmes

Victoire de l’Algérie à la CAN…. au point nommé pour vous parler d’un roman dans lequel l’Algérie joue un rôle (très) important. Roman par ailleurs à lire en contre-point ou complément à « L’Art de perdre » de A. Zeniter.

Feroces Infrmes

Présentation de l’Éditeur (Gallimard) (4e de couv’):

«Jean-Paul Aerbi est mon père. Il a eu vingt ans en 1960, et il est parti en Algérie, envoyé à la guerre comme tous les garçons de son âge. Il avait deux copains, une petite amie, il ne les a jamais revus. Il a rencontré ma mère sur le bateau du retour, chargé de ceux qui fuyaient Alger. 
Aujourd’hui, je pousse son fauteuil roulant, et je n’aimerais pas qu’il atteigne quatre-vingts ans. Les gens croient que je m’occupe d’un vieux monsieur, ils ne savent pas quelle bombe je promène parmi eux, ils ne savent pas quelle violence est enfermée dans cet homme-là. 
Il construisait des maquettes chez un architecte, des barres et des tours pour l’homme nouveau, dans la France des grands ensembles qui ne voulait se souvenir de rien. Je vis avec lui dans une des cités qu’il a construites, mon ami Rachid habite sur le même palier, nous en parlons souvent, de la guerre et de l’oubli. C’est son fils Nasser qui nous inquiète : il veut ne rien savoir, et ne rien oublier. 
Nous n’arrivons pas à en sortir, de cette histoire.»

Un livre qui cite en exergue Le Corbusier à côté de James Salter ne peut pas être mauvais.  Ce dernier né de Alexis Jenni dont j’ai lu il y a pas si longtemps « La conquête des îles de la terre ferme » est pour moi un formidable puits sensoriel. En trois parties (Le temps des pères, Le monde des hommes et Le chemin des fils) Jenni nous balade entre les années 50 finissant à Villeurbanne, ’60 en Kabylie et Alger et plus tard (1962) à Lyon ainsi que le Lyon des années 2015.

« Alger nous tend les bras, grand amphithéâtre blanc teinté de rose, la ville arabe sans rue visible s’étale comme un glacier qui dévale la pente. » (p. 112)

Alger

« Je n’aimerais pas que mon père atteigne quatre-vingts ans. II en a soixante-quinze, il a bien vécu, je ne sais plus comment l’écouter, je ne sais plus comment lui parler, je ne veux plus l’entendre. Je ne veux pas sa mort, ce n’est pas ça, mais je ne sais pas comment faire pour que ça s’arrête. Quoi ? Ce qui brûle en lui, ce qui rayonne par sa parole. Que ça s’arrête, ce radotage, cette vitupération et cette hargne, que ça s’arrête ce récit de sa jeunesse violente qu’il radote à chaque tour avec de nouveaux détails, des détails cruels que je découvre.  » (le début du roman)

L’allemand que je suis a toujours eu un intérêt pour cette période du « conflit algérien » et de la déclaration d’indépendance qui à mon avis n’ont pas encore été bien digérés (ni dépassés), du coup c’est fascinant de lire, de plus dans un magnifique langue,  ce roman extrêmement bien construit autour d’un traumatisme qui perdure quelques générations plus tard.

Va-et-vient entre la vie d’un père et de son fils, différents mais intimement liés, racisme ordinaire (et/ou latent), horreur de la guerre, des violences pour nous dire ou plutôt proposer (sans nous forcer la main et de nous demander nous joindre aux cris) une explication qui n’en n’aura pas le nom du pourquoi du comment d’hier et d’aujourd’hui.

Le fils vit aujourd’hui avec son père au quartier La Duchère à Lyon « conçu par un architecte qui avait le sentiment de construire la ville de demain, aérée, verdoyante, avec des logements vastes, lumineux, confortables… Cette utopie urbaine a d’abord accueilli les pieds-noirs rapatriés. Plus tard, le quartier va se paupériser et se dégrader. C’est là que vivent le narrateur et son père, ancien activiste de l’OAS qui n’a rien renié, et sur le même palier la famille Abane dont le grand-père fut un héros du FLN … »(entretien avec Jenni)

La duchère

Le père ayant travaillé comme maquettiste pour une agence d’architecture on est au premières loges sur les réflexions « philosophiques » de la conception « futuriste » de ce type de quartier décrié aujourd’hui.

« Quand notre cité sera finie, on vivra mieux, avec soulagement. Le soir, les ouvriers quitteront les usines du val de Saône déjà obscur, et ils monteront vers leur acropole encore éclairée des lueurs roses du couchant, ils rejoindront les grandes barres que nous installons au bord du plateau comme autant d’écrans de cinéma, de falaises verticales, de sommets enneigés qui captent les dernières lueurs du jour avant la nuit.  » (p. 256)

Toutefois le jeune homme va partir à la guerre et reviendra transformé à jamais (oui, le lecteur assiste à des horreurs)… même s’il a eu « la chance » de rencontrer sa/une femme, la future mère du fils, sur le bateau du retour. (belles pages par ailleurs !). Toutefois son « retour » sera difficile….

Le fils aujourd’hui, séparé de sa compagne (qui n’en pouvait plus de son « infirmité de sentiments »), s’occupe de son père mais n’en peut plus non plus. Il observe les trafics et gue-guerres et/ou préparations terroristes d’un autre genre que celui que son père a commis dans les années 60. violence et de haine dans cette cité conçu pour un future (qui s’avère être noir) … Jenni termine son roman ainsi :  « La décomposition n’était pas encore visible, mais elle savait. Un noyau de colère en fusion, caché sous le béton de sa belle apparence, et que rien ne parvenait à refroidir, irradiait l’ensemble de la photo de ses radiations toxiques silencieusement rayonne, invisible et toxiques. On ne voyait rien encore, mais cela viendrait ».. ».

Ces derniers mots illustrent bien que Jenni a écrit un beau texte dans lequel l’architecture, l’urbanisme est la métaphore d’un monde qui tombe en rade… et ce n’est pas beau à voir, ni le passé ni le présent

Un très beau roman, pas de tout repos mais indispensable comme un scalpel pour une opération à cerveau ouvert.

 

A propos lorenztradfin

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8 commentaires pour Féroces Infirmes

  1. princecranoir dit :

    Pas de tout repos !
    Pas pour moi en ce moment donc. Encore que je ne sois pas à un paradoxe près en lisant « the short-timers » de Gustav Hasford. 😁
    Bien bel article, toujours aussi bien documenté (je me sens un peu plus Lyonnais désormais 😉).

    Aimé par 1 personne

  2. Elisa dit :

    Un article qui donne envie et qui retient à la fois. Je ne sais pas encore si je le lirai car il m’effraie, mais il me tente beaucoup aussi, les extraits sont magnifiques. En tous cas, merci pour le partage 🙂

    Aimé par 1 personne

    • lorenztradfin dit :

      Merci Elisa – faut pas être effrayée (je trouve que la langue/l’écriture de Jenni (magnifique) adoucit pas mal…. même si parfois ça rentre bien sous la peau..) – mais ce n’est certainement pas le livre à lire à la plage ou à prendre à la recherche de détente … Merci pour ton passage !!

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