L’envol de « Tous les Oiseaux »

Vu à la MC2 la pièce « Tous les oiseaux » de Wajdi Mouawad (dont j’avais lu il y a qqs années le roman magnifiquement terrible : « Anima »

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4 actes, 4h de spectacle avec un petit entre-acte de 20 minutes… et ça passait comme un vol d’oiseaux.

Actes Sud, l’Éditeur de la pièce la présente ainsi :

Éperdument amoureux, Eitan et Wahida confrontent la réalité historique contre laquelle ils tenteront de résister.

Mais les choses tournent mal sur le pont Allenby, entre Israël et la Jordanie : victime d’une attaque terroriste, Eitan tombe dans le coma. C’est dans cet espace-temps suspendu qu’il recevra la visite forcée de ses parents et de ses grands-parents, alors que les chagrins identitaires, le démon des détestations, les idéologies torses s’enflamment et que les oiseaux de malheur attaquent en piqué le cœur et la raison de chacun. Que sait-on des secrets de sa famille, de quels revers de l’Histoire et de quelles violences sommes-nous tous les héritiers ? Si l’on naît dans le lit de notre ennemi, comment empêcher que l’hémoglobine en nos veines ne devienne une mine antipersonnel…

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Le programme de la MC2 dit :

Eitan est issu d’une famille juive. Wahida est orpheline d’origine arabe. Entre eux naît une histoire d’amour. Quand Eitan décide de présenter Wahida à sa famille, tout bascule : son père s’oppose violemment à leur relation. Cherchant à comprendre sa colère, Eitan se rend à Jérusalem où il est victime d’un attentat. Au fil des événements, les chagrins enfouis ressurgissent, découvrir la vérité devient une nécessité. Avec le poids de l’Histoire, les tentatives de chacun pour continuer à s’aimer se paient au prix fort.

La pièce du libano-québecois Mouawad a été monté à Paris (La Colline) en 2017 je crois) et est (enfin) montrée à Grenoble. Elle y était accueillie dans une salle comble qui a fêté la performance de l’équipe, la force des propos, la mise en scène éblouissante.

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Et pourtant, sa durée, son surtitrage (en français), le mélange incessant des langues (arabe, hébreu, anglais, allemand) avaient matière à rebuter certains. A signaler dans ce contexte, que ces surtitres ont été formidablement (et simplement) intégrés dans la scénographie et font quasiment partie du décor (parfaitement illuminé!), ce qui facilité la lecture, on n’est pas frustré puisqu’elle s’imprime facilement/naturellement au spectateur. (aidé par cela aussi par le talent des acteurs qui parlent – naturellement ! – deux, parfois trois langues…et peuvent passer de l’une à l’autre, selon la personne à laquelle ils s’adressent.

Pour moi, mes amis et aficionados du théâtre c’était une magnifique expérience, dont les échos ont vibrés une partie de la nuit entamée encore….

Un peu plus chanceux que mes voisins (je comprenais bien l’anglais et l’allemand) pour profiter encore davantage (les sous-titres sont souvent réducteurs) du stylo-bistouri de Mouawad pour nous révéler les fractures de l’histoire, d’observer – avec des « fondus-enchainés » (ahh ces premières dix minutes…) , « flash-backs » ingénieux – les rencontres de l’Autre…. et les affres labyrinthiques de réalités vues/vécues différemment selon la perspective qu’on choisit….

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Juifs, palestiniens, allemands, arabes, New York … un tapis bouleversant de destins, de réflexions – parfois acides, brutales, mais drôle aussi et surtout « philosophique » (Mais qui est on ? ) …. Une pièce qu’on doit revoir ou (re)lire pour extirper de cette densité tous les fils et cailloux poétiques qu’on écoute, admire et qui disparaissent sous le prochain cailloux diamant, une langue éblouissante….

Un petit exemple de cette langue parfois dure, glané dans le net – Norah (psy’ et mère de Eitan) dit à Wahida (la jeune « Juliette »): « Tu es mignonne. C’est le visage d’une chienne. Plus celui d’une femme, d’un humain, d’une mère, d’une psy, d’une Juive, d’une Allemande, non. D’une chienne. Prête à mordre pour sauver son monde, et mon monde est en train de se détruire, et je ne sais pas ce qui le détruit. »

La légende de l’oiseau amphibie (qui est citée dans la pièce et résume bien une partie des sujets sous-jacents)

Un jeune oiseau prend son envol pour la première fois au-dessus d’un lac. Apercevant les poissons sous l’eau, il est pris d’une curiosité immense envers ces animaux sublimes, si différents de lui. Alors qu’il plonge pour les rejoindre, la nuée des oiseaux, sa tribu, le rattrape aussitôt et l’avertit : « Ne va jamais vers ces créatures. Elles ne sont pas de notre monde, nous ne sommes pas du leur. Si tu vas dans leur monde, tu mourras ; tout comme eux mourront s’ils choisissent de venir vers nous. Notre monde les tuera et leur monde te tuera. Nous ne sommes pas faits pour nous rencontrer. » Les années passant, une mélancolie profonde le gagne, observant ces poissons sans pouvoir les atteindre. Par une sublime journée où il se rend au lac pour les admirer, un vertige le saisit : « Je ne peux pas vivre ainsi ma vie durant, dans le manque de ce qui me passionne. Je préfère mourir que de vivre la vie que je mène. » Et il plonge. Mais son amour pour ce qui est différent est si grand, qu’à l’instant même où il traverse la surface de l’eau, des ouïes poussent et lui permettent de respirer. Au milieu des poissons, il leur dit : « C’est moi, je suis l’un des vôtres, je suis l’oiseau amphibie. ».  (source : https://www.theatre-contemporain.net/images/upload…)

Une pièce que je recommande absolument (c’est presque du cinéma) !

A propos lorenztradfin

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3 commentaires pour L’envol de « Tous les Oiseaux »

  1. CultURIEUSE dit :

    Même pas lu le livre…je vais le faire! Merci pour cet avis enthousiaste et enthousiasmant! ma dernière, Sopro, était surtitrée aussi. cette fois, ça m’a un peu gêné, je dois dire. En portugais, j’ai senti un ton différent. Surtout durant les scènes classiques, j’aurais voulu profiter du texte dit. Mais c’est peut-être moi…

    Aimé par 1 personne

  2. princecranoir dit :

    Cinématographique? Ps très surprenant de la part de l’auteur de « incendie » adapté par Villeneuve.
    Pour ma part, j’ai vu sur scène « Pacamambo », une pièce sur le deuil à destination du jeune public. Très beau texte, mais la mise en scène, moyen…

    Aimé par 1 personne

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