Arcadie

Arcadie-lu

Arcadie/Arcady….

Le livre se trouvait dans la sélection pour le Prix Le Monde 2018 et se trouve aujourd’hui dans celle de France Inter. C’est le 11e livre de Emmanuelle Bayamack-Tam à ce jour (et je n’en avais lu aucun)

« Omnia vincit amor » (l’amour triomphe de tout)

Présentation de l’Éditeur :

La jeune Farah, qui pense être une fille, découvre qu’elle n’a pas tous les attributs attendus, et que son corps tend à se viriliser insensiblement. Syndrome pathologique ? Mutation ou métamorphose fantastique ? Elle se lance dans une grande enquête troublante et hilarante : qu’est-ce qu’être une femme ? Un homme ? Et découvre que personne n’en sait trop rien. Elle et ses parents ont trouvé refuge dans une communauté libertaire qui rassemble des gens fragiles, inadaptés au nouveau monde, celui des nouvelles technologies et des réseaux sociaux. Et Farah grandit dans ce drôle de paradis avec comme terrain de jeu les hectares de prairies et forêts qu’elle partage avec les animaux et les enfants de la communauté qui observent les adultes mettre tant bien que mal en pratique leurs beaux principes : décroissance, anti-spécisme, naturisme, amour libre et pour tous, y compris pour les disgraciés, les vieux, les malades. Emmanuelle Bayamack-Tam livre un grand roman à la fois doux et cruel, comique, et surtout décapant, sur l’innocence et le monde contemporain. Farah, sa jeune héroïne, découvre l’amour avec Arcady, le chef spirituel et enchanteur de ce familistère. Elle apprend non seulement la part trouble de notre identité et de notre sexualité, mais également, à l’occasion d’une rencontre avec un migrant, la lâcheté, la trahison. Ce qui se joue dans son phalanstère, c’est ce qui se joue en France à plus grande échelle. Arcady et ses ouailles ont beau prêcher l’amour, ils referment les portes du paradis au nez des migrants. Pour Farah c’est inadmissible : sa jeunesse intransigeante est une pierre de touche pour mettre à l’épreuve les beaux principes de sa communauté. Comme toutes nos peurs et illusions sur l’amour, le genre et le sexe.

C’est dans un ancien internat pour jeunes filles reconverti en « maison du jouir » (cela rappelle la dernière demeure de Paul Gauguin, non ?) appelé ici « Liberty House ».

Wooden lintel, Maison du Jouir, Paul Gauguin Cultural Center, Hiva Oa, Marquesas Islands, French Polynesia

Farah (ni fille – syndrome de Rokitansky, ou MRKH, ni garçon et pas ce qu’on appellerait une beauté – même s’il y en a qui l’appellent Farah Diba ou Farah Facette (Fawcett) tandis que d’autres y voient plutôt du Sylvester Stallone (hem…!) ou George Michael  (Farah, Farrrraaahh!!..)

(Un morceau de G.Michael pour vous mettre dans l’ambiance/la tonalité du livre – au moins jusqu’à la page 300 environ ?!)

Farah donc est le narrateur/la narratrice de ce drôle de roman « dystopique », roman qui se distingue à part d’une imagination débridée et d’une écriture pas commune, traversée de dix-mille de références (reconnaissables), aérée d’une ironie (sarcastique parfois du haut des 15/16 ans de Farah) et qui peut être très, très drôle parfois. Cette drôlerie qui vous bouscule (ébranle vos certitudes et met en « branle » (ahh ces polysémies)  votre ciboulot (ou margoulette).

Farah, troisième sexe/shemale/transgenre/hermaphrodite/ladyboy, à la langue verte bien pendue nous fait participer à ses (d)ébats pas très classiques …

« …je prélève prudemment un peu de sperme et porte les doigts à mon nez. L’odeur résineuse et ambrée d’Arcady a laissé place à des effluves fades et finalement familiers : – Ça sent le châtaignier, non ?  …… – Ah bon ? Il ne s’y connait pas plus en fleurs qu’en littérature, je le vois bien, mais je lui pardonne parce que sa spécialité, c’est l’humanité. Ou l’amour. Ou encore l’amour de l’humanité, ce qui est bien plus rare et bien plus méritoire que n’importe quelle certification en botanique. » (p. 183)

Toutefois avant de nous narrer ces joies de la chair, elle/il nous fait passer par la découverte de ses parents, de la communauté et surtout de son corps, fait part de ses interrogations (est-ce que je suis un homme ou une femme ou les deux ? Qu’est-ce un homme / une femme…). Elle/il sera défloré par Arcady, l’autre bizarrerie de ce livre.

C’est le chef-gourou aux « discours herbivores »  (« quinquagénaire charismatique qui ne se réclame de l’amour que pour mieux baiser les jeunettes« ) de cette quasi-secte qui vit dans une zone « blanche » close sans ondes électromagnétiques, ni perturbateurs endocriniens ou d’autres polluants invisibles, sans FB ni Whatsapp ou jeux vidéos, situé à la frontière italo-française….ou les habitants considèrent l’amour physique (à 2 ou 3) – consenti librement ! – comme aussi simple, normal et libre que de manger un sandwich (végan) ou de boire un jus de pomme bio.

Tout ça est loin de la bien-pensée parfois moralisatrice de notre époque et devient souvent caustiquement drôle. Au moins jusqu’à l’introduction dans ce monde d’un migrant (noir-noir – prénommé Angossom (ou Vendredi) qui va ouvrir les yeux sur les faux-semblant du « monde parfait » de cette communauté … (vers la page 300) et constituer le « tournant » de ce roman.

« Nous voici de nouveau embusqués près de l’étang, à guetter l’apparition d’Angossom, ce moment qui le verra émerger de la ligne légère des frênes et des saules, d’abord semblable à eux, puis détachant ses chairs des leurs, s’avançant jusqu’à l’étang laqué par la lune pour y refléter son ombrageuse beauté de cygne. Et ça ne loupe pas, là au moins pas de déception, il arrive à petites foulées et se déshabille du même élan, envoyant vers nous, par intermittence, des effluves tièdes, mâles, musqués. Histoire de vérifier si je sens encore la fille, j’envoie discrètement le nez sous mon aisselle : mais là aussi, mes glandes commencent à semer le trouble et à mettre des signaux perturbants. On n’est jamais si bien trahi que par soi-même – par soi-même en général, et par son corps en particulier. » (p. 318)

Lacs-Rivieres-Avellan-Frejus

Tout le style de E.B-T est dans ce petit extrait – et le roman entier est ainsi fait : belles descriptions, pleines d’allitérations qui donnent envie de lire à haute voix (ligne légère des frênes/ l’étang laqué par la lune…), glissement vers du langage parlé  limite argot (« ça ne loupe pas », la surprise (le nez sous l’aisselle)….  Le Monde (cité par l’Éditeur sur ses pages)  le dit dans de bien meilleurs termes que moi :

La langue n’est pas la moindre des jouissances dans ce roman. Avec virtuosité, l’écrivaine butine ses mots chez Mallarmé, Emily Dickinson, et jusqu’à James Ellroy. Elle explore le décalage entre les envolées élégiaques virgiliennes d’une Farah «interdite face à tant de beauté » et un argot prosaïque, mais tout aussi poétique dans sa brutalité rocailleuse. Son style enivrant recèle une folle puissance d’incarnation et fait jaillir, ici, les paons et les femmes alanguies de Gauguin, là, un paysage qui s’ébroue après l’orage « jusqu’à ce que le monde ne soit plus que prairies vaporeuses, écorces fumantes, sonnailles cliquetantes à l’encolure des bêtes, poudroiement radieux du soleil, pur bonheur d’être en vie et d’être jeune ». Fêtant la beauté du monde et des hommes, même les plus décatis, le roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam célèbre les noces de l’écriture et de la vie. C’est peut-être plutôt par là que demeure, euphorique et vibrante, l’utopie arcadienne.

Un véritable tour-de-force ce roman, qui était toutefois pour moi un peu « too much », avec un « trop plein » de logorrhée que j’ai trouvé drôle au début (il y a ce côté Zazie (Queneau) [esprit critique, lucidité, réflexion langue, naïveté, répartie – et Zazie était un « garçon manqué »] ou ce côté Gabacho (A. Xilonen) qui surprend et captive) mais que j’ai eu du mal à digérer comme après un repas trop copieux. Ce que j’aime dans un livre c’est (aussi) quand il y a des « silences » des « vides » (ou « ellipses » ) qui m’obligent de faire mon propre « cinéma ».

Le livre se trouve absolument dans le premier carré de la sélection mais n’est pas  – au moment ou j’écris ces lignes – mon préféré (c’est toujours « Les Enténébrés »).

 

 

 

 

A propos lorenztradfin

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2 commentaires pour Arcadie

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