un monde à portée de main

Lu dans le cadre du Inter Shadow Cabinet du Livre Inter 2019.

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4e de couv’ : 

« Paula s’avance lentement vers les plaques de marbre, pose sa paume à plat sur la paroi, mais au lieu du froid glacial de la pierre, c’est le grain de la peinture qu’elle éprouve. Elle s’approche tout près, regarde : c’est bien une image. Étonnée, elle se tourne vers les boiseries et recommence, recule puis avance, touche, comme si elle jouait à faire disparaître puis à faire revenir l’illusion initiale, progresse le long du mur, de plus en plus troublée tandis qu’elle passe les colonnes de pierre, les arches sculptées, les chapiteaux et les moulures, les stucs, atteint la fenêtre, prête à se pencher au-dehors, certaine qu’un autre monde se tient là, juste derrière, à portée de main, et partout son tâtonnement lui renvoie de la peinture. Une fois parvenue devant la mésange arrêtée sur sa branche, elle s’immobilise, allonge le bras dans l’aube rose, glisse ses doigts entre les plumes de l’oiseau, et tend l’oreille dans le feuillage.  »

Ce dernier-né de Maylis de Kerangal (dont j’avais lu et aimé « Corniche Kennedy » et « Réparer les vivants ») est fidèle à l’approche docu-fiction auquel elle a accoutumé ses lecteurs. Dans celui-ci elle nos invite à suivre Paula (ainsi que par ricochet ses deux acolytes Kate et Jonas)….. Paula fera des études à Bruxelles à l’école de peinture Van der Kelen-Logelain (rue du Métal 30) ou sont enseigné les techniques traditionnelles de peinture à l’eau et à l’huile, usage du XIXe siècle. Les étudiants y apprennent l’imitation du bois, du marbre, des pierres semi-précieuses, des fausses moulures. De plus, sont dispensés des cours de perspectives, panneaux décoratifs, patines, dorure et argenture, pochoir, trompe l’œil et lettrage publicitaire. L’enseignement intensif dure 6 mois (à 44 h /semaine) …

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Ces techniques sont utilisées par ces copistes, braqueurs de réel, trafiquants de fiction….entre autres au théâtre, cinéma (studios/maquettes/décors), mais aussi dans des appartements (vous souhaitez un ciel apaisant au plafond ….ils/elles sauront le faire), immeubles (entrées en faux marbres/boiserie), restaurants….

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bas de porte peinte

peintures en trompe oeil + déco

Finalement c’est (pour moi) un roman d’initiation (à la vie, à l’appréhension de soi, au monde autour de soi – « à portée de main » – à une passion/réalisation professionnelle) – [de 2007 – 2015 env) couplé à un précis de techniques, de types de bois ou de marbre(s), de couleurs surtout comme p.ex. ici : (« …- nacarat, cuisse de nymphe émue, paprika, aigue-marine, baise-moi-ma mignonne*, jaune de Naples, merde d’oye, vert d’après l’ondée, pomelo.... » (p. 133/134)

Dans les années 1630 les marchands proposaient cinquante nuances et coloris de bas-de chausses et de rubans. Agrippa d’Aubigné en a donné une liste : « Vin turquoise, orangé, feuille morte, isabelle, zizolin, couleur du roi, minime, triste-amie, ventre de biche ou de nonnain, amarante, nacarade, pensée, fleur de seigle, gris de lin, gris d’été, orangé pastel, céladon, astrée, face grattée, couleur de rat, fleur de pêcher, fleur mourante, vert naissant, vert gai, vert brun, vert gai, vert brun, vert de mer, vert de pré, vert de gris, merdoie, jaune paille, jaune doré, couleur de Judas, d’aurore, de serin, écarlate, rouge sang de bœuf, couleur d’eau, couleur d’Ormus, argentin, singe mourant, couleur d’ardoise, gris de ramier, gris perlé, bleu mourant, bleu de la fève, gris argenté, couleur de sel à dos, de veuve réjouie, de temps perdu, flammette de soufre, de la faveur, couleur de pain bis, couleur de constipé, singe envenimé, ris de guenon, trépassé revenu, Espagnol malade, Espagnol mourant, couleur de baise-moi-ma-mignonne, couleur de péché mortel, couleur de cristalline, couleur de bœuf enfumé, de jambon commun, de souci, de désirs amoureux, de racleur de cheminée.

La sensualité et poésie des mots traduit – à mon sens – parfaitement et de manière éblouissante (presque aveuglante) – le travail d’orfèvre et de « charlatan » que sont ces peintres et par ricochet l’écrivain(e). Comme devant quelques tableaux ou trompes œil je ne puis m’exclamer : Quelle écriture ! Parfois on a envie de lire un passage à haute voix, juste pour la seule musique des phrases, leur respiration (et pas seulement en un « plan séquence » comme dans les premières deux pages ou lors de la déambulation nocturne dans les salles de Cinécitta……).

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Gangs of New York – tourné à Cinecitta – cité ds la livre

« …. deux vitesses y affleurent : l’étreinte terrestre, reliée au choc de la veille*, au désir de faire corps, comme une soif de sexe après des funérailles, et l’étreinte cosmique, celle de la résonance, issue des boucles qui tournoient dans un ciel réglé comme du papier à musique.  L’étonnement produisant de la clarté, ils sont clairs, d’une clarté violente, l’un et l’autre, neufs et affûtés, explorant le plaisir comme une paroi sensible, usant de tout leur corps, de leur peau, de leurs paumes, de leur langue, de leurs cils, et comme s’ils se peignaient l’un l’autre, comme s’ils étaient devenus des pinceaux et s’estompaient, se frottaient, se calquaient, relevant les veines bleues et les grains de beauté, les plis de l’aine et l’intérieur des genoux : ils se précisent et se rassemblent, leur peau bientôt auréolée d’une même lumière, lustrée d’une même douceur...  » (p. 278/279) * l’attentat de Charlie Hebdo

Le roman fait une boucle de la découverte du bois, du marbre, de la nature (végétation) par Paula jusqu’à la (reproduction de la) Grotte de Lascaux (Lascaux IV – par ailleurs MdK rajoute un long retraçage de l’histoire de la découverte – jusqu’à ce que « Paula s’est fondue dans l’image, préhistorique et pariétale. » (derniers mots du livre) et nous demande « d’imaginer un temps ou les hommes ne seraient plus qu’un lointain souvenir, un temps où ils ne seraient plus que des mythes, des légendes, des présences dans les récits des créatures qui habiteraient désormais la terre – qui peut encore croire aux hommes, Paula ? » (p. 282)

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ce n’est pas Lascaux mais la grotte Chauvet – vue en 2015 – mais même principe…..

Comment situer ce roman dans la sélection du Livre Inter, càd des 5 livres (sur 10) que j’ai désormais lu de cette sélection ? Si je veux « chipoter » je dirai qu’il y a un certain trop-plein dans ce livre de Maylis de Kerangal : il y a parfois un côté « Wikipedia » – trop d’informations, trop de techniques, trop de couleurs, pas assez d’émotion.

Toutefois, ce qui reste et résonne c’est une écriture (hyper-)brillante, d’une précision de chirurgienne de l’imperceptible….. et en trompe-œil mais est-ce assez pour se hisser dans le Top 3 ?

 

A propos lorenztradfin

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Un commentaire pour un monde à portée de main

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