Leurs enfants après eux

« Les hommes parlaient peu et mouraient tôt. Les femmes se faisaient des couleurs et regardaient la vie avec un optimisme qui allait en s’atténuant. Une fois vieilles, elles conservaient le souvenir de leurs hommes crevés au boulot, au bistrot, silicosés, de fils tués sur la route, sans compter ceux qui s’étaient fait la malle. […] Les familles poussaient comme ça, sur de grandes dalles de colère, des souterrains de peines agglomérées qui, sous l’effet du Pastis, pouvaient remonter d’un seul coup en plein banquet. » (p.17)

 

9782330108717

Actes Sud a eu la main heureuse avec ce jeune auteur. Nicolas Mathieu est né en 1978, a bourlingué un peu ; ainsi dit la 4e de couv’ qu’il a « exercé toutes sortes d’activités instructives et presque toujours mal payés ». C elivre est son 2e. Je ne le connaissais pas. Le livre se trouve sur la dernière short-list (4 livres) du Goncourt 2018.

Présentation de l’Éditeur 

Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.
Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

Et sur la même page internet N.M. dit lui-même :

un roman, ça s’écrit toujours à la croisée des blessures. Ici, j’en verrais trois, disons les miennes.
D’abord, l’adolescence. J’ai été cet enfant qui finit, qui rêve de sortir avec la plus belle fille du bahut, et veut sa part du gâteau. Et puis la plus belle fille ne veut rien savoir, le monde reste insaisissable, le temps passe et c’est encore le pire. Il y aura des étés, des flirts, les poils qui poussent, la voix qui mue. Ce sera le plus beau de la vie, et le plus cruel aussi. Dans une histoire, j’essaierai de mettre des mots là-dessus, la cicatrice à partir de quoi tout commence.
L’autre plaie, ce serait celle du social et des distances. Quand j’étais petit, on m’a raconté un mensonge, que le monde s’offrait à moi tel quel, équitable, transparent, quand on veut on peut. Mais un jour, peut-être grâce aux livres, le voile s’est déchiré et j’ai commencé à comprendre. Cette leçon des écarts, des legs et des signes distinctifs, cette vérité des places et des hiérarchies, ce sera mon carburant.
Enfin, il y a ce départ. Je suis né dans un monde que j’ai voulu fuir à tout prix. Le monde des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans. Ce monde, je n’en serai plus jamais vraiment, j’ai réussi mon coup. Et pourtant, je ne peux parler que de lui. Alors j’ai écrit ce roman, parce que je suis cet orphelin volontaire.

Tout et rien n’est dit avec ces extraits-textes… mais on saura que ce ne sera pas une peinture rose-bonbon sentant bon la nostalgie….

N. Matthieu ne nous offre pas un « Quatre Saisons Lorraines » mais plutôt un « 4 étés Lorraines » d’Anthony, Hacine, Steph, Clémence et les autres (dont leurs parents – des laissés-pour-compte aux parvenus) au début des années quatre-vingt dix (1992,1994, 1996, 1998) en Lorraine, dans ces villages qui se finissent presque tous en « -ange » et ayant subi les répercussions de la fermeture des hauts-fourneaux qui jettent toujours leurs ombres.

« Le corps insatiable de l’usine avait duré tant qu’il avait pu, à la croisée des chemins, alimenté par des routes et des fatigues, nourri par tout un réseau de conduites qui, une fois déposées et vendues au poids, avaient laissé dans la ville de cruelles saignées. Ces trouées fantomatiques ravivaient les mémoires, comme les ballasts mangés d’herbes, les réclames qui pâlissaient sur les murs, ces panneaux indicateurs grêlés de plomb.  » (p.87-88)

Profondément ancré dans « son » époque – les années 90 – c’est un roman sur l’ennui et la sortie de l’adolescence, l’envie de quitter un endroit ou on pense « moisir », sur le déterminisme social aussi… et qui se rapproche ainsi (un peu) de « Fief » en plus ample, puisque Matthieu rajoute à ce tableau très vivant (les dialogues sont d’une justesse criante) des réflexions/descriptions du paysage (péri-)urbain près de la frontière Luxembourgeoise, peint les désillusions (des jeunes et des adultes – la description de la journée « off » que se prend Hélène pour aller à la piscine  – chapitre 12 p. 139 ss vous laisse le cœur lourd…) … et il y en a souvent, parsemant le fresque, des paragraphes qui font mal au cœur.

Du côté « négatif » je dirai que certaines scènes sont peut-être un peu trop longs, les 2 derniers chapitres peut-être un peu trop expéditives (et un peu attendues)… mais dans l’ensemble une bien belle lecture (fleuve et page-turner)- qui, dans la peinture de certains caractères, se rapprochent aisément d’un Pierre Lemaître (ce qui explique sans aucun doute la facilité avec laquelle il reste sur la liste du Goncourt*), même « facilité » de lecture, sans tomber dans le simplisme, avec un vérisme du langage (très documenté).

Un livre qui peut être offert à Noël sans aucune hésitation – même s’il y a (attention aux prudes) aussi un (tout petit) peu de sexe.

*PS – Et comme je l’ai senti dans mon pif… le livre a reçu le prix Goncourt 2018 (au 4e tour !) – le 7 novembre. 

 

 

 

A propos lorenztradfin

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9 commentaires pour Leurs enfants après eux

  1. Un moment que je me sens tentée par ce livre. Je vais voir. Je ne suis pas prude, ça devrait le faire ! 🙂

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  2. princecranoir dit :

    « un roman, ça s’écrit toujours à la croisée des blessures », c’est bien vu.
    426 pages pour une short list, ça fait beaucoup pour moi. 😉

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  3. lebouquinivre dit :

    Merci pour cette chronique!
    J’ai très hâte de le lire, j’avais adoré son premier!

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  4. princecranoir dit :

    Depuis mercredi, j’ai bien l’impression que beaucoup n’attendront pas la Noël pour s’offrir le bouquin 😉
    Le premier roman a même droit à une adaptation télé diffusée dès cette semaine !

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