Des éléphants dans le jardin & Elefanten im Garten

Livre de Meral Kureyshi traduit de l’allemand (suisse) par Benjamin Pécoud, lu dans le cadre du jury du Prix Caillé (le livre se trouve sur la short-list du prix Caillé 2018). Lu – une fois n’est pas coutume en mode « pdf » sur écran.

Ce qui suit n’est que mon opinion et n’engage que moi et n’engage en aucune manière l’opinion du jury dans son ensemble.

 

 

« Je n’aime pas la langue allemande. L’allemand est ma langue maternelle. Ma mère ne parle pas l’allemand. En délaissant ma langue d’enfant, je me suis délaissée moi-même. Ma langue maternelle, je me la suis inculquée moi-même quand j’avais dix ans. Près de vingt ans plus tard, mes mains ont grandi et je me sens toujours la même. J’avais lu qu’on ne sentait plus rien une fois qu’on était mort. Ça me plaisait. J’inventais des histoires à l’intention de mon moi adulte. Des histoires que je me figurais vraies. Je voulais plus tard pouvoir lire ces histoires et me rappeler d’une enfance heureuse. Quand j’écrivais ce qui c’était vraiment passé, je déchirais la feuille et la jetais à la poubelle. Au bout d’un certain temps, j’ai fini par croire à mes mensonges. J’ai si souvent lu ces histoires qu’elles sont devenues mon passé. » (p. 172) 

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C’est le premier livre que cette jeune femme a publié. Présentation de l’Editeur :

«Le désir d’une autre vie me tenaille. Anne dit que nous vivions bien avant la guerre. Baba n’est pas mort.» Quand son père meurt soudainement, la narratrice vacille. Une année durant, débordée par le souvenir, elle mène une vie dépourvue de repères, suit des cours au hasard à l’université, prend des trains, part à la recherche des lieux de son passé, se rend à Prizren, au Kosovo, la ville où elle est née et qu’elle a quittée à l’âge de neuf ans pour émigrer en Suisse. « Des éléphants dans le jardin » raconte une vie marquée par la migration. C’est un roman sur les origines et le détachement, sur la perte et la ténacité, l’histoire aussi d’un nouveau départ et d’un sauvetage par l’écriture. 

Prizren-Old-Town

Après la mort de son père, la narratrice (une femme d’une vingtaine d’années) fait des allers-retours dans son enfance, explore ses souvenirs ….  de 13 années d’attente d’un titre de séjour pour sa famille (d’ascendance turque) qui vient de Prisren (Kosovo) et tente de s’installer dans ce pays particulier qu’est la Suisse.

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Nouveau pays, nouvelle langue.

«Aucun de vous ne me comprend, vous ne parlez pas la même langue que moi. La Suisse
a fait de nous des étrangers.»

Dans une langue (un style) poétique et parfois elliptiquement-énigmatique, la narratrice nous conte la perte de son père bien-aimé et la difficulté de s’approprier sa vie dans un environnement entre hostilité, ignorance, indifférence, incompréhension, à la limite de l’hostile….. gris par rapport aux couleurs au Kosovo…..

Ce qui étonne dans un premier temps ce sont les sauts dans le temps, des événements qui se bousculent dans la tête de la narratrice.. un geste, un regard dans le « présent » déclenche une chaîne d’associations d’idées qui sautent les barrières du temps et parfois le mur qui sépare la réalité des rêves ou de l’imaginaire tout court (comme les « éléphants dans le jardin » :

«On avait des éléphants dans le jardin. Le plus petit passait sa tête par la fenêtre de ma
chambre, il voulait que je lui donne des noix. — Dumbo ? Comme l’éléphant dans le dessin animé ? — Exactement, il s’appelait aussi comme ça, ce nom lui allait bien. J’avais encore envie d’une girafe, mais mon père disait qu’elle deviendrait trop grande, elle regarderait par-dessus les toits et les voisins risqueraient de la voir. Nous, on voulait garder nos animaux secrets, pour que personne ne puisse nous les enlever. — Mais pourquoi on vous aurait enlevé les animaux ? Vous avez pris les animaux dans vos bagages en venant en Suisse ?» (p. 130)

Profondément mélancolique, la musique de ce petit livre (pour moi un vrai bijou) résonne encore longtemps après la dernière page fermée. Ainsi j’ai particulièrement apprécié les « chutes », les images et les passages « abruptes » d’une idée vers l’association déclenchée… la simplicité évocatrice des mots….

Un voyage profond dans « l’autre »

Une année après avoir déposé notre demande pour obtenir la nationalité suisse, nous avions été conviés à un entretien à la maison communale de Neuenegg. Nous vivions maintenant depuis douze ans en Suisse, mais courions toujours le risque de nous faire expulser. Le turc était en passe de devenir une langue étrangère, l’allemand une langue maternelle. Anne me devenait plus étrangère à chaque mot turc qui disparaissait de ma bouche. Baba employait toujours plus de mots allemands quand il parlait avec nous.
Où êtes-vous nés ?
Pourquoi êtes-vous venus en Suisse ?
Aviez-vous dès le départ l’intention de résider durablement en Suisse ?
Après combien de temps avez-vous commencé à travailler ?
Pour quelles raisons voulez-vous devenir suisses ?
Est-ce que vous pouvez citer le nom de nos Conseillers fédéraux ?
Combien y a-t-il de cantons en Suisse ?
Quand la Suisse a-t-elle été fondée ?
Pourriez-vous s’il-vous-plaît épeler le mot «Suisse» ?
Êtes-vous membre d’une association suisse ?
Non ?
Ils avaient écrit quelque chose sur les blocsnotes déposés devant eux sur la table.
Cela nous avait pris des années pour rassembler les papiers nécessaires. Certificats médicaux, certificats scolaires, attestations de travail, attestations scolaires, extraits du compte postal, extraits du compte bancaire, extraits du casier judiciaire, extraits du registre des poursuites, actes de naissance, acte de fiançailles, acte de mariage,  documents de voyage des dernières années.

Sur la route du retour, pour la première fois, nous n’avions pas écouté de musique. Notre voisin originaire de Macédoine nous attendait l’appareil photo à la main. L’instant qui  précède la photo est toujours effrayant. Se figer et attendre en silence. Retenir sa respiration, fixer un trou noir, jusqu’à ce que cela fasse «clic». (p. 169 – 171)

 

A propos lorenztradfin

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2 commentaires pour Des éléphants dans le jardin & Elefanten im Garten

  1. Matatoune dit :

    Belle présentation pour un texte qui doit être fort !

    Aimé par 1 personne

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