Suicide

Lu dans le cadre de mon activité de membre du jury du Prix Caillé. Le livre figure dans la short-list du jury pour le prix 2018. Toute opinion  exprimée ici même est personnelle et n’engage aucunement le jury dans son ensemble.

Suicide-Aldanov

« Guerre et paix » (Tolstoï) et « Novembre 16 » (« La roue rouge » Alexandre Soljénitsyne) …. me sont venus à l’esprit à la lecture de ce grand roman bilan historique « embrassant plus de deux décennies de l’histoire russe et européenne (de 1903, année de naissance du parti bolchevique, à 1924, année de la mort de son chef), Suicide mêle habilement des personnages de fiction à des figures historiques telles que Vladimir Lénine, véritable fil conducteur du roman, mais aussi l’industriel et mécène russe Savva Morozov, l’empereur d’Allemagne Guillaume II, le monarque autrichien François-Joseph et bien d’autres encore. Tous portent une part de responsabilité dans le suicide de l’Europe et de la Russie en ce début du XXe siècle. » (Site web des Editions Syrtes).

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Le roman est traduit (pour la première fois) par Jean-Christophe Peuch. Il faudra même dire, comme c’est fait sous le titre « roman traduit et annoté par.. »  En effet, le roman est truffé de « notes de bas de page » (ces notes vont du commentaire à l’explication et/ou à la rectification ==> ainsi p.ex. pour l’illustration la note de bas de page n° 107 (il y’en a au total 752 !) pour l’expression : « E [nel] mondo non [e] se non vulgo »

«  »Et le vulgaire ne fait-il pas le monde ? » « Aldonov écrit par erreur : « E ad mondo non e se non vulgo » « 

Ces notes sont pour un lecteur qui ne maîtrise ni le latin, ni l’allemand (Schiller, Nietzsche, Guillaume II, von Bülow sont cité dans le texte), ni le russe, ni l’histoire de la Russie – et par là donc des représentants de l’industrie, de la culture et de la politique russes…- une véritable mine d’or). A noter par ailleurs, que le roman (la traduction) se trouvait sur la short-list du prix du  Prix Russophonie 2018.

660 pages d’une densité rare. 8 parties, une somme de personnages historiquement avérés (Mussolini, Einstein, Tontchev/Tonychev, Koba (Staline), von Bülow, le comte Berchtold, Witte etc…)  cohabite avec des personnages et événements fictifs – comme p.ex. le couple Lastotchkine ou Liouda et son compagnon Reichel) – et je dois avouer qu’on se perd un peu au début…. Pour le seul Nikolaï Lénine – personnage central du roman – l’auteur utilise parfois Richter, alias N.Lénine, Touline, Petrov, Iline, le Vieux ou (Vladimir) Oulianov…- et je ne cite pas encore les diminutifs tel que Volodia….

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Aldanov nous présente la naissance de la révolution russe et la lie aux événements qui jalonnent l’Histoire de l’Europe. Dans ce cadre il va vraiment au fonds des « choses » et ne se limite pas à une période courte (il embrasse la période de 1903 à 1924 quand-même) et ceci en passant de Bruxelles à Londres, Vienne (souvent), Berlin, Paris (& Longjumeau), Cannes, Saint-Petersbourg/Pétrograde, Moscou, les Etats-Unis, la Turquie …. Contrairement à d’autres auteurs ce n’est pas le bruit et la fureur des batailles qui l’intéressent mais plutôt les scènes « intimes » (les rencontres, dialogues) qui lui permettent d’exposer les idées de personnes clés, de l’élite cultivée (les futures émigrés) et de saisir les affrontements de conceptions (p.ex. bolcheviques vs mencheviques) philosophico-politiques. (c’est peut-être là que je le suit un peu moins : les personnages deviennent – à mon goût – des portes-étendard d’idées et perdent en « véracité » (Fleisch und Blut)

La BNF résume : Aldanov détruit les stéréotypes et mythes révolutionnaires alors en vigueur en Union soviétique, et montre l’intolérance destructrice, la passion monomaniaque sourde aux souffrances humaines qui habitaient le leader du parti bolchevique.

Un petit passage ayant trait avec ce qui précède – pages 497/499 :

« Comme il se doit, sa fureur était avant tout dirigée contre les socialistes de tous les pays. Il qualifiait l’énorme majorité d’entre eux de crapules, d’hypocrites, de laquais, de misérables, d’archicoquins, de traîtres, de semi-idiots, de racaille…. Il était toutefois ravi (comme Mussolini en Italie, pour des raisons différentes quoique similaire) que la guerre eût été déclenchée en Europe : enfin les monarchies et leurs ministres « nous avaient fait ce plaisir ».  Jamais encore l’espoir d’une révolution sociale n’avait été si véritable que maintenant. ….Son cœur maintenant débordait de cette haine qui avait toujours occupé une très grande place dans sa vie. Les gens, même les plus dévoués de ses partisans, lui répugnaient de plus en plus – presque tous, à l’exception d’Inessa et de sa femme. Ce réservoir de haine, il l’emporta avec lui en Russie en 1917. »

Inessa Armand (d’origine française) et compagne, amie et amante (?) de Lénine (au moment de leur rencontre déjà marié depuis 11 ans à Nadejda Kroupskaïa – qu’il va par ailleurs jamais quitter – et qui s’entend « à merveille » avec Inessa…).

Le roman écrit en 1956 (donc après la mort de Staline) souligne que « toute révolution est néfaste, grosse de violence et d’injustice » et « présente la vision de la révolution d’un émigré, le fruits des réflexions de toute une vie »… et montre que « la révolution est un produit du croisement de chaînes de causalité » (Gervaise Tassis) … et en cela ce roman est un cocktail inépuisable de causes et facteurs…. dans une langue admirable, fine et qui – dans l’original- n’a pas peur d’enrichir le texte par des phrases en allemand et français….

J’aurai bien aimé avoir eu un prof’ d’histoire qui m’aurait expliqué/décrit les prémisses de la Première Guerre mondiale à la manière d’Aldanov… Je recommande ainsi à tout un chacun (un peu intéressé) à lire p.ex. les pages 461-471 dans lesquels Aldanov explique avec une once d’ironie ….:

« Toutes les grandes théories sociologiques s’entendent à dire que l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand ne fut qu’un prétexte à la guerre mondiale. Tout autres furent les véritables causes de la guerre: « la rivalité économique anglo-allemande », « la lutte pour les marchés », « les contradictions internes du régime capitaliste , etc. Toutefois à lire la correspondance presque naïve des hommes d’Etat de l’époque, c’est une autre conclusion qui, simplement, s’impose: l’assassinat de Sarajevo n’a pas été un prétexte à la catastrophe, il en a été précisément la cause. De la « lutte pour les marchés », ces hommes d’Etat n’écrivaient ni ne disaient mot, quant aux « contradictions internes du régime capitaliste », ils n’en avaient pas entendu parler: peut-être même ignoraient-ils ce que ces mots signifiaient. »  (p. 465)

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Un roman d’une richesse inouïe (et à mon avis impossible à résumer), je l’ai déjà dit – donc pas un vrai page-turner, il invite à s’arrêter un peu, à glaner sur le net pour remplir ses/nos trous de connaissances, écrit par un auteur pressenti (ou recommandé) au Prix Nobel (et que je ne connaissais pas). A déconseiller cependant pour la lecture à la plage (il est lourd le livre et à mon avis trop dense) – parfait par contre en hiver (la chaleur de ces derniers jours a nui un peu à la concentration….)

PS. :

Découverte aussi d’un artiste russe Ilya Glazounov fascinant (l’illustration de la 1ere de couv’ est de lui (détails de « The great experiment » de 1990)

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(Gina Lollobrigida)

A propos lorenztradfin

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Un commentaire pour Suicide

  1. anniemots dit :

    merci pour ce texte qui donne envie, je le commande sur lalibrairie.com illico !

    Aimé par 1 personne

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