N’écrire pour personne

Lecture en phase pré-sélection pour le Prix Caillé

Pour rappel : je ne parlerai ici pas de (la qualité de) la traduction, sujet des réunions et réflexions du jury du Prix Caillé.  Toute opinion exprimée ici est pure-, simple- et strictement personnelle… 

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Le livre a été traduit du néerlandais par Guillaume Deneufbourg. L’édition française de ce livre est de fait une sélection composée à partir de Belangrijk is dat ik niet aan lezers denk* (2006) et de Bordeaux met ijs (2008)  [* de l’importance de ne pas avoir le lecteur en tête (quand j’écris) ou « L’important c’est de ne pas penser au lecteur »]

Ces mots collent parfaitement avec ma (première) réaction aux 235 pages et bien autant de petites histoires de rien du tout ou de tout en même temps.

J’apprends dans l’introduction au livre que cet écrivain néerlandais A.L.Snijders  s’appelle en réalité Peter Cornelius Müller, qu’il a maintenant 81 ans, qu’il a commencé à fréquenter l’Académie des Beaux-Arts  pour étudier ensuite la littérature et qu’il a vécu près de la frontière allemande (dans l’Est des Pays-Bas donc pas très loin de mon lieu de naissance) …Il adore Flaubert, Cheever, James Salter, Jules Renard – ainsi que – ça par contre je l’apprends au fil de ses histoires courtes – Gatsby Le Magnifique (un livre qui, selon lui, se bonifie avec chaque lecture).

Bildergebnis für snijders zkv auteur

Ce n’est qu’à partir de 64 ans qu’il commence à écrire : écrire chaque jour un texte en une demi-heure, une heure max…. souvent sans se relire ou en changer un mot…textes qu’il envoit ensuite à ses enfants ou proches….

Il les appelle « ZKV » (Zeer Korte Verhaal) = Les toutes petites histoires….(« TPH ») – et c’est sous ce titre que les histoires ont été publiées.

C’est vrai, très souvent chacune de ces petites histoires pourrait être développée en roman ou – au moins – en short-story…. (Il s’agit souvent de mini-anecdotes, pensées, réflexions, réactions à qqchose qu’il a vu, mu, entendu….)

Parfois c’est drôle et/ou triste, parfois abscons (il y en a dans lesquelles je n’ai quasiment rien compris…. de plus il y a bcp de références à la littérature néerlandaises (un paysage que je ne connais pas du tout), parfois c’est philosophique aussi, des fois aussi constitué de paragraphes « copiés » sur un livre pour ponctuer et/ou souligner une pensée….

Les chapitres portent des en-têtes comme :

  • Une ondulation à la surface du temps
  • Si tout est dit, tout est fini
  • Des ébauches de livres qui n’aboutissent nulle part

(etc)

Un exemple de texte (qui m’a rappelé la lecture de « Un certain M. Piekielny (Désérable) :

Le Progrès

En 1987, un jeune ingénieur de la ville d’Eindhoven dit qu’il ne lit pas de romans parce qu’il n’aime pas les histoires inventées. Il ne s’intéresse pas à ce qui est irréel.

Le 21 mai 1889, Jules Renard a écrit dans son journal : « Qu’est-ce qu’il fait donc, Jules ? – Il travaille. – Oui, il travaille. A quoi donc ? (- Je vous l’ai dit : à son livre. – Faut donc si longtemps que ça pour copier un livre ? – Il ne le copie pas : il l’invente. – Il l’invente ! Alors, c’est donc pas vrai, ce qu’on met dans les livres ? »

En 2003, je pense avec satisfaction au progrès, qui existe bel et bien 

En lisant ces « microfictions » (cela semble être un peu la « mode » induite par nous, les blogueurs ? – voir le dernier né de Régis Jauffrey Microfictions 2018 avec ses 1040 pages ), je me suis fait la réflexion que c’était une belle préparation à mon voyage au plat pays prévu en août cette année…. au vu des cases qui me manquent dans ma connaissance de la société et culture néerlandaise.

Voici un autre de ces textes :

L’incendie 
Nous sommes en décembre et j’ai été trompé. Je n’arrive pas à me faire à cette idée. Peut-être ai-je été trompé trop souvent. Pas par quelqu’un, mais par le monde lui-même. En 1942, premièrement, quand ma mère m’a dit que la viande que nous mangions (un délice) venait d’animaux vivants, des animaux que je contemplais le jour même, paisibles, près du canal Boerenwetering. Sur le moment, j’ai voulu me couper un morceau de cuisse et le dévorer, mais je ne l’ai pas fait. Je me suis couché par terre et je me suis mis à pleurer. C’est probablement à ce moment-là que tout a commencé. Je n’arrive pas à accepter que me monde n’est pas ce qu’il est, que ce pauvre enfant sud-américain aux multiples problèmes cardiaques qui est sur tous les écrans est une pure invention et que ma compassion ne m’honore pas, mais qu’au contraire elle me dessert.
Je lis cinq livres en même temps, alors que mon cerveau est à peine équipé pour un lire un. Je reçois une lettre de ma fille de Toronto (Canada). Elle me dit que Camus écrit sur les malheurs du monde comme quelqu’un qui sort de table, rassasié. Il voit les choses comme elles sont, mais elles ne le touchent pas. Ma fille préfère Bukowski, qui pense qu’on doit hurler quand on est au milieu de l’incendie. Cinq livres sont à côté de mon lit, par terre, empilés. Je les lis selon mes envies, le plus souvent à 5 heures du matin, quand le sommeil m’a fui. Vincent Icke – La Femme écureuil / Catherine Millet – La Vie sexuelle de Catherine M. / Jonathan Franzen – Les Corrections /Pouchkine – Œuvres en prose / Peter Conrad – La Métamorphose du monde. (N.B. : Le cœur de la société humaine change peu, mais quelques variations sont perceptibles dans ses vertiges.) p. 61/62

Difficile de « recommander » à tout va ce type de livre. Mais si ces extraits (variés) vous parlent, ce sera le caveau à Ali Baba… sinon….. vous allez devoir, chacun à son goût ( de gustibus non disputandum est), aller à la chasse de VOTRE perle (il y en aura à coup sur).

Par ailleurs, pas aisé de le lire d’une traite ce livre. Mieux vaut le prendre, presque comme un livre de chevet, insérer la lecture de deux ou trois de ces courts textes entre deux, trois autres choses (à faire – ou en remplacement d’une de ces appli pour smartphone « calme/méditation » (bruit de pluie)…. Je suis certain, qu’il y’en a de textes qui vous feront sourire (peut-être notamment toutes les histoires de couples, amants, 5à7…), d’autres certainement nettement moins ….

C’est de toute façon une (belle) découverte.

 

A propos lorenztradfin

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3 commentaires pour N’écrire pour personne

  1. princecranoir dit :

    Ce titre m’intrigue… et si de surcroît, il invite Jules Renard à s’exprimer à son tour, alors je pense que ce livre doit être un peu écrit quand même pour quelqu’un comme moi.

    Aimé par 1 personne

  2. ikke .-) dit :

    pour ton info, Bernard :
    der Übersetzer ist der derzeitige Präsident der belg. Üb-Kammer.
    Grüssle, Silvia

    Aimé par 1 personne

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