Marée basse ou La volupté de nager

« Ma mère a deux visages : son visage de maison, obscur, et son visage de natation, lumineux.« 

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Le 10e livre lu dans le cadre du Livre Inter 2018

4e de couv’ de l’Editeur

Nager. Nager pour fuir les contraintes, pour échapper aux vies imposées, aux destins réduits. Nager pour inventer sa sensualité, préserver sa fantaisie. C’est ce qu’a sans doute ressenti Jackie toute sa vie, commencée en 1919 et menée selon une liberté secrète, obstinée, qui la faisait, dans un âge bien avancé, parcourir des kilomètres pour aller se baigner sur sa plage préférée, à Villefranche-sur-Mer. Entre-temps, elle s’était mariée, avait quitté Lyon pour Arcachon, puis, devenue jeune veuve, avait échangé le cap Ferret contre le cap Ferrat, avec sa mer plus chaude, son grand été.
Qu’a-t-elle légué à sa fille Chantal ? Quelque chose d’indomptable, ou de discrètement insoumis, et cette intuition que la nage, cette pratique qui ne laisse aucune trace, est l’occasion d’une insaisissable liberté, comme lorsque jeune fille, au début des années 30, Jackie avait, en toute désinvolture, enchaîné quelques longueurs dans le Grand Canal du château de Versailles sous l’œil ahuri des jardiniers.

Ahh ces rapports entre mères et filles …. (par ailleurs vu récemment une « comédie molle » « Larguées » dans laquelle deux filles emmènent leur mère dépressive suite au départ de son mari pou rune autre, plus jeune dans un Club de Vacances. … Absolument dispensables mais pleines de ces petits riens qui dessinent les relations fille-mère)

Chantal Thomas c’est d’un autre acabit. Elle nous propose un voyage « vers la mer » (sa mère) à travers de courts chapitres (quasiment des micro-« fictions ») nimbés d’une pudeur délicate, constellés d’une sensualité certaine et une écriture quasi-précieuse. Toute le contraire du film évoqué ci-dessus, mais Chantal Thomas ne veut pas non plus nous faire rire. « j’avais écrit mon prénom Chantal qui contient le mot chant comme libertinage contient le mot nage…. » (P. 156)

Ses images disparates m’ont au début déroutées mais se sont unies peu à peu en un portrait-mosaïque touchant d’une « fille-iation » sous le signe de l’eau (et de la liberté).

Ce n’est pas du tout dans le genre de Geneviève Brisac (qui sort ces mois-ci un livre sur sa mère (« Le chagrin d’aimer ») ni une version féminine d’un hymne-hommage à la A. Cohen (« Le livre de ma mère »)… ce sont des coquillages (non, plutôt des étoiles de mer ( v. p. 95 ss)) ramassées tel quel, comme elle les trouve dans sa mémoire, mise en forme littéraire de haute volée… et qui lui permettent de s’interroger sur le legs de cette femme naïade.

« Et c’est avec dans les yeux la vision persistante de cette fête du bleu que je commence à nager. L’eau, à peine refroidie par la pluie d’hier soir, est toujours aussi bonne. La douceur de sa température rend plus délicieusement enveloppante chaque brasse, laquelle exige la suivante et ainsi de suite. Ce n’est jamais assez (…). Je ressens ce désir montant qui ouvre la baigneuse à une durée infinie. Je nage, je passe de la brasse à la brasse coulée, change pour l’indienne, son art de la diagonale, ce plaisir à fendre l’eau en biais… »

On passe d’Arcachon – très belle description de cette ville (qui se scinde en ville d’hiver et ville d’été) à Nice (Nizza), Menton – et on restera un peu à NY aussi ….

« La gaieté vient de la mer. Elle danse dans le mouvement des vagues. Elle se relance à leur agitation continuelle. Et même quand on ne sait pas nager, même pour qui, venu de la campagne, excursionne une journée à la mer, faire quelques pas dans l’eau, le bas du pantalon ou la jupe retroussée, rend joyeux. On s’accroche les uns aux autres, on trébuche, une vague vous asperge, on pousse des cris. On referme ses doigts sur l’eau, elle coule, s’enfuit. L’eau ne se possède pas. Et nous de même : lorsque nous entrons dans l’eau, nous ne nous possédons plus. »

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(Cap Ferret)

Après avoir dû m’habituer au style (très littéraire) de C. Thomas j’ai apprécié bcp la manière qu’elle a pour parler de sa mère, de la nage quotidienne de celle-ci, (de ses (non-) amants aussi, mais jamais lourdement, jamais dans un souci « Gala » ou « Closer » – c’est d’un pudique émerveillant – et loin de toute hagiographie d’une personne tutélaire.

« ...et tandis que j’avis vécu pendant tant d’années en apparence proche de ma mère par u e proximité physique et une familiarité intemporelle, mais en réalité séparée d’elle par un écran aussi transparent qu’infranchissable, en ce jour où justement elle m’était apparue de l’autre côté d’une vitre, j’avais été traversée par la force mystérieuse de l’amour. Nous ne faisons qu’une. Et qui d’elle ou de moi, dans le brouillage des tourbillons de pluie, était prête à se laisser emporter ne comptait pas. » (P. 188)

J’ai aimé sans toutefois avoir été touché (sauf parfois de la grâce de l’écriture et vers la fin quand elle laisse entrevoir entre les lignes les traces de Alzheimer…) ) – mais je suis un Homme et mes relations avec ma mère sont à des km lumières de ce que décrit C. Thomas.

« Les phrases de Chantal Thomas font partie de celles que l’on peut lire 3 fois : la première fois en les découvrant, la deuxième fois en en absorbant tout le sens, la troisième fois en se rassasiant de cette faculté d’écriture si élégante. La signature d’une grande écrivaine. » https://booksmoodsandmore.com/2017/08/23/souvenirs-de-la-maree-basse/

 

P.S. C’est donc le dernier livre de la liste. Nous allons faire notre week-end jury à nous une semaine avant le vrai ! A priori – sauf changement – après réflexions et qqs relectures le quintette de tête est composé de:

Un certain M. Piekielny + Fief + L’avancée de la nuit + Fonte de glaces + Les Souvenirs de la marée basse (parfois je pense aussi à « Faire Mouche » en remplaçant de « Fonte de glace » ….   

Et au jour d’aujourd’hui je pense que c’est « Fief » qui sortira gagnant. Le seul des 5 qui innove, qui bouscule (et pas seulement les codes) et touche vraiment.

A propos lorenztradfin

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6 commentaires pour Marée basse ou La volupté de nager

  1. Bel article, mais je ne peux/veux plus lire ce genre de texte, pas en ce moment. Où je ne peux même pas dire à ma mère ce que j’ai, et où je constate que finalement elle ne me fut jamais d’aucun secours, terrible constat

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  2. Merci pour le lien 😉 L’occasion pour moi de me pencher à nouveau sur ce roman et les impressions qu’il m’avait laissées

    Aimé par 1 personne

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