Fief

Lu dans le cadre du Livre Inter 2018

Un vrai uppercut ou un jab ce roman !

(le jab n’est pas une arme aussi offensive que le direct, le crochet ou l’uppercut, mais le coup le plus indispensable par rapport à tous les autres punchs combinés. Il permet notamment de maintenir votre opposant à distance, de susciter à votre adversaire un certain inconfort et de neutraliser les coups de puissance de votre rival)

4e de couv’

Quelque part entre la banlieue et la campagne, là où leurs parents ont eux-mêmes grandi, Jonas et ses amis tuent le temps. Ils fument, ils jouent aux cartes, ils font pousser de l’herbe dans le jardin, et quand ils sortent, c’est pour constater ce qui les éloigne des autres.

Dans cet univers à cheval entre deux mondes, où tout semble voué à la répétition du même, leur fief, c’est le langage, son usage et son accès, qu’il soit porté par Lahuiss quand il interprète le Candide de Voltaire et explique aux autres comment parler aux filles pour les séduire, par Poto quand il rappe ou invective ses amis, par Ixe et ses sublimes fautes d’orthographe. Ce qui est en jeu, c’est la montée progressive d’une poésie de l’existence dans un monde sans horizon.

Au fil de ce roman écrit au cordeau, une gravité se dégage, une beauté qu’on extirpe du tragique ordinaire, à travers une voix neuve, celle de l’auteur de Fief.

David Lopez a trente ans. Fief est son premier roman.

David Lopez nous enchaîne les textes courts comme des perles :

Pablo ( un jeu de cartes hilarant entre copains, histoire de nous présenter les divers copains de Jonas, le narrateur) ; Soixante-sept cinq (20 pages d’une séance d’entrainement de boxe) ; Sur  la chatte à Voltaire – (un jardin, Candide (de Voltaire) et beaucoup de shit… »l’ennui, c’est de la gestion. Ça se construit. Ça se stimule. I faut un certain sens de la mesure. On a trouvé la parade, on s’amuse à se faire chier. On désamorce. Ça nous arrive de d’être frustrés, mais l’essentiel pour nous c’est de rester à notre place. Parce que de là ou on est on ne risque pas de tomber. » (p. 46) ; Périscope (sur la petite ville – Nemours ? – ) « …il y a trop de bitume pour qu’on soit de vrais campagnards, mais aussi trop de verdure pour qu’on soit de vrais cailleras... (p. 57), Ballon (un match de foot); Au calme (discussion entre Jonas et son père ; Virgule (p. 85 – 98) – une dictée entre potes … » il va nous dicter trois  extraits d’un livre écrit par une femme qui s’appelle Céline je crois, enfin c’est ce que j’ai cru entendre parce que ce n’est pas facile de l’écouter avec tous les autres qui demandent quel jour on est, pour mettre la date en haut à gauche sur la feuille, et ceux qui râlent parce que leur stylo n’écrit pas bien… » (p. 90); Eponyme and Clyde (p. 99 – 110)  – Jonas fait jouir une fois par semaine Wanda (cuni et consort sans pénétration)… « … elle lâche des onomatopées plus ou moins longues, plus ou moins régulières. C’est comme les notes, il y a les blanches et des noires, et puis des croches…. elle m’a trouvé moi. Assez éduqué pour échanger trois mots. Assez joli pour être désirable. Trop marqué cependant pour devenir intime. Trop sauvage pour être apprivoisé à long terme. Trop peu désireux de vivre... » ; Tempête (une séance d’entrainement de boxe – « on arrive repassé on repart froissé... » : Caillou (lecture de Robinson Crusoe) ; Ruche (travail au jardin – lien avec Sur la chatte à Voltaire) ; Baromètre (saynètes autour de « quand j’était petit, le meilleur moment de l’année c’était » ; Savoir vivre (une longue virée en ville après une beuverie – Ils sont dans un bar : …. « La musique n’est pas très forte, elle est surtout là pour donner un ton et couvrir les blancs dans les conversations. C’est un genre d’électro un peu lounge et minimale, du jazz pour des incultes… »  et cela se finit dans une fête dans laquelle les amis s’incrustent et où sort la frustration de Jordan (qui y voit Wanda) ;

Bildergebnis für banlieu de Nemours

(photo de chetsam « jolis rochers en forêt de Nemours) 

Tipi (une sortie sur le rocher de la forêt « … Il y a un petit vent qui souffle, ça fait parler les feuilles… ») ; Papillon (Jonas chez Wanda – ses parents à elle sont absents, belle maison avec piscine… le titre fait référence au film « Le Papillon » que les deux vont regarder… magnifique scène toute en tension quand Wanda se masturbe et Jordan « préfère » s’occuper d’une coccinelle… (« … son geste est de plus en ^plus appuyé, et je me dis que c’est le moment de la rejoindre, parfois elle monte vite. La coccinelle ouvre ses ailes qui ont l’air d’être tout a fait sèches maintenant. Je l’incite à prendre son envol, et pourtant elle reste là, les ailes ouvertes. Wanda ne regarde plus dans ma direction….p. 205) ; Deux rounds et demi (un combat de box décisif de Jonas) ; Estocade ….

Il n’y a pas vraiment une (seule) intrigue dans ce roman (du quotidien d’une bande de jeunes et sans surprise scénaristique ou de retournement estupendo).

Il n’est pas nécessaire de lire le livre d’une traite, on peut même se « contenter » d’en lire que certains chapitres. Mais en effet, pour s’immerger de la langue très parlé ou lépar, vaut mieux de se jeter dans ce bain. Le premier chapitre déconcerte un peu, ensuite le registre cailleras s’adoucit (ou est-ce moi qui s’y est habitué…).  Je seillecon cependant de lire foispar des passages à voix haute, le phrasé (qui vient peut-être aussi du rap (?) est d’une énergie folle (et pourtant qu’est-ce qu’ils fument du shit dans ce livre…..(ça ferait des amendes « forfaitaires » hénormes….)

Bildergebnis für jeunes de banlieue + shit

Je lis que D. Lopez a fait un Master de création littéraire (sous la houlette paraît-il de Olivia Rosenthal) et a dû suer pour sortir ce livre, comme sur un ring.

Je suis ébloui – une vraie voix, une langue d’une précision (malgré le non-conformisme) diabolique et empreinte d’une mélancolie drôle…..

Coup de cœur !

« ...On sort de la rue piétonne pour déboucher sur une autre, il y a des terrasses de restaurant. À notre passage on nous observe. Faut dire qu’on fait du bruit. Romain est hystérique, Poto et Miskine parlent fort quand ils lui disent de fermer sa gueule. Habib rit comme une hyène tandis que Ixe doit hurler pour faire entendre ses blagues toutes flinguées qui nous font marrer quand même. Je demande à Sucré, Sucré, comment ça se fait que par exemple si je creuse pour aller en Chine ou en Australie ou je sais pas où, bref juste en dessous quoi, il me coupe et dit ouais, ou au Pakistan, et je dis oui bref tu vois ce que je veux dire, et il fait ouais, ou bien aux Philippines, et je dis non on s’en fout en fait, admettons que je creuse tout droit tu vois, peu importe où ça mène, et il fait ouais, mais ça s’trouve tu vas arriver en pleine mer, et il rigole, et je dis mais putain t’es relou j’ai une vraie question à poser gros, et je fais semblant de lui envoyer une combinaison gauche droite crochet au corps. Il dit bah vas-y et je dis donc, si je creuse pour aller en Chine, t’es bien d’accord que je vais creuser vers le bas, t’es d’accord, il dit ouais, et je dis alors quand je vais arriver en Chine, je vais sortir de sous terre, donc je vais creuser vers le haut. Il y a un silence. J’ai fait des gestes explicites, genre je tiens une pelle dans les mains et je creuse, vers le bas d’abord, vers le haut ensuite. On se regarde, et je demande, à quel moment je me retourne en fait ? Carrément il s’arrête de marcher pour réfléchir et Romain lui rentre dedans, bah alors Sucré qu’est-ce qui te prend de piler comme ça dans la rue quand tu marches, et puis il avance et il passe son bras autour des épaule de Poto, ce soir on va choper des meufs ouais, et Poto lui répond mais vas-y wesh t’es bourré, si y a des meufs viens pas les voir avec moi tu vas m’afficher. » (p. 153)

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
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2 commentaires pour Fief

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