Une vieille histoire – Nouvelle version

Il y a cent façons, et plus, de raconter une histoire.

Prenez une page blanche: Maintenant vous m’écrirez un texte (en 7 version différentes svp!) dans lequel vous allez utiliser les mots/éléments suivants :

Couloir(s), piscine(s), femmes, hommes, hermaphrodites, Mozart (concerto de piano, Don Giovanni), livres, fourmis rouges, toute violence qui vous vient à la tête, des actes/rapports sexuels (toutes les formes possibles et imaginables, seul, en groupe), portes, poignées de porte, chats gris, un enfant blond, verges (flasques ou dressées), dentelles, tissus, fesses (de charnues à élégantes ou rebondies), coupures d’électricité, baskets légers, salles de bains, miroirs – brisés ou pas -, guerre(s), photos (prises ou feuilletées dans un album), la Dame à l’Hermine (da Vinci), un couvre lit (plaid et autres variations) brodé aux hautes herbes, des haricots rouges, sardines, vin, deux bières, des pommes (de toutes les couleurs qui vous viennent à l’esprit), des livres, lits… et qqs autres encore…

Je disais donc en sept versions …. comme si le roman « 7 » de Tristan Garcia avait été mélangé avec une pincée de David Lynch, une louchée de Sade et une prise de « Un jour sans fin » (Groundhog Day) – sans le sourire, une sorte de Variations Goldberg en mots….

Jonathan Littel l’a fait :

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Fascinante, hypnotisante, écœurante cette course éperdue, miroir de la vie, ou plutôt de diverses vies aussi… L’imaginaire dont J. Littell laisse parfois la bride très relâchée pour nous emmener au bord de la folie…. de l’humain….s’avère époustouflant.

extrait de la 4e de couv’

« …Plutôt qu’une continuité, un changement de plan. Demeure le dispositif : à chaque chapitre, sept maintenant, un narrateur sort d’une piscine, se change, et se met à courir dans un couloir gris. Il découvre des portes, qui s’ouvrent sur des territoires (la maison, la chambre d’hôtel, le studio, un espace plus large, une ville ou une zone sauvage), lieux où se jouent et se rejouent, à l’infini, les rapports humains les plus essentiels (la famille, le couple, la solitude, le groupe, la guerre). Ces territoires parcourus, ces rapports épuisés, la course s’achève : dans la piscine, cela va de soi. Puis, tout recommence. Pareil, mais pas tout à fait.
Or sept, ce n’est pas juste deux* plus cinq. La trame, qui tisse entre eux la chaîne des territoires et des rapports humains, se densifie, se ramifie. Les données les plus fondamentales (le genre, l’âge même du ou des narrateur/s) deviennent instables, elles prolifèrent, mutent, puis se répètent sous une forme chaque fois renouvelée, altérée, La course, stérile au départ, devient recherche, mais de quoi? D’une percée, peut-être, sans doute impossible, ou alors la plus fugace qui soit, mais d’autant plus nécessaire. »

*il existe une « ancienne-version de ce livre avec « juste » deux chapitres… (nda)

La structure de base de chaque « chapitre » :

Une personne (homme, femme, transgenre, enfant) sort d’une piscine, court dans un couloir (du temps ?)

jusqu’à trouver une poignée de porte qui permet d’entrer dans un endroit près d’une famille (réduite ou élargie) avec toujours un enfant et dans la maison un tableau de da Vinci (aisément reconnaissable ci-dessous….(hihih)

La personne passe une nuit dans cet endroit (soit avec ou sans acte sexuel la plupart du temps tarifé), sort par une porte, court de nouveau dans le couloir, avant de se trouver dans un autre endroit (ou elle mangera des sardines…et rencontre d’autres personnes ou non), ressort, court, nouvelle porte (hésitation puisque deux portes au choix…)….. Dans certains chapitres le/la narrateur/narratrice utilise aussi soit une voiture ou une moto, et nous traversons des villes, des banlieues (parfois reconnaissables comme Los Angeles….)

Sticker Pixerstick Deux portes - Industrie lourde

…vers un endroit avec une assemblée (soit des hommes, des femmes…. généralement soit pour des partouzes – j’ai pensé dans un chapitre au Carlton et les fêtes de DSK, pas tristes…- une fois un tournage de porno avec des scènes sous l’eau……) et bien d’autres…

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(Beckmann – Die Nacht 1918)

Et généralement, après une nuit, la personne sort pour se trouver soit dans un endroit ravagé (soit acteur – sniper, photographe-témoin – soit….) soit dans une prison…pour se retrouver enfin bientôt de nouveau dans une piscine….et nouveau chapitre.

Pour avoir une idée, voici les premiers mots de chacun des 7 chapitres, le début de chaque chapitre permettant de « savoir d’avance » si le narrateur est une femme ou un homme…:

I. Ma tête creva la surface et ma bouche s’ouvrit pour happer l’air tandis que, dans un vacarme d’éclaboussures, mes mains trouvaient le bord, prenaient appui et, transférant la force de ma lancée aux épaules, hissaient mon corps ruisselant hors de l’eau.
II. J’enchaînai les longueurs sans les compter, heureux de la force de mes muscles et de la sensation fluide et caressante de l’eau, marquant à peine la pause aux extrémités du bassin avant de me relancer avec une vigueur chaque fois renouvelé. Enfin….Ma tête surgit à l’air libre, mes deux mains trouvèrent le rebord, prirent appui, et, d’une traction, hissèrent mon corps ruisselante hors du bassin.
III. J’achevai une longueur après l’autre, sans les compter, me délectant de ma force et du contact sensuel de l’eau…..Ma tête jaillit de la surface, lèvres entrouvertes pour emplir mes poumons d’air, mes mains trouvèrent le bord, prirent appui, et se servant de mon élan, hissèrent mon corps ruisselant hors de l’eau.
IV. Mes mains crevaient la surface de l’au et poussaient et mon corps filait en avant à travers le liquide frais. Je ne comptais pas les longueurs…..Ma tête jaillit à l’air libre et j’inspirai entre mes dents tandis que mes mains trouvaient le bord et prenaient leur appui; poussée par mon élan….
V. J’accomplis mes longueurs en les comptant avec soin,…… Haletant, je restai quelques instants suspendu au rebord, puis tentai de m’y hisser; mais mes muscles étaient trop fatigués…
VI. Je fendais l’eau de mon corps, filant comme une machine bien huilée……Ma tête creva la surface, bouche ouverte pour aspirer l’air, mes mains trouvèrent le bord et, profitant de mon élan, effectuèrent un rétablissement souple pour hisser mon corps ruisselant hors de l’eau.
VII. J’enchaînais les longueurs comme si le temps n’existait pas, m’enivrant de la force de mes muscles…. Arrivé au bout de mon corps jaillit de la surface, mes mains cherchant le bord pour soulever mon torse en un puissant rétablissement qui me hissa hors du bassin, l’eau ruisselant de ma peau et éclaboussant le carrelage.

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« …les eaux de la piscine ondulaient paisiblement, reflétant les tons lavande, violacés, presque noirs sous la lumière nouvelle... » (p. 176) – ci-dessus D. Hockney

7 fois comme dans le portrait de Marcel Duchamps « la même chose » mais l’angle change … occasion pour décrire les diverses modes de communication (et de relation) entre êtres humains….

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Five-way portrait of Marcel Duchamp, Anonyme, 1917 at the Broadway Photo Shop in New York Private collection. Courtesy Association Marcel Duchamp@Succession Marcel Duchamp, 2013, ADAGP/Paris, DACS/London

Francis Bacon non plus n’est pas loin – souvent les personnages se regardent, et voient se détacher les parties de leurs corps…. ce qui m’a rappelé aussi The Last Tango in Paris :

La peinture de Bacon dans « Last tango in Paris » Bertolucci : « Avec Bacon, vous voyez les gens exposer littéralement leurs entrailles puis se maquiller avec leur propre vomissure : j’ai senti cette même démarche en Brando.

Francis Bacon

« ... plus je les contemplais, plus je me demandais comment ces corps pouvaient bien tenir ensemble : il me semblait en effet n’y avoir aucun rapport logique ente tel coude, telle épaule, telle nuque, telle cuisse et tel derrière, chacun aurait  pu être rattaché à un autre, pour former une nouvelle combinaison de mouvements figés représentée par ces jolies poupées blanches. Tout cela avait aussi peu de sens que la douleur cuisante et incongrue isolant ma langue du reste de ma bouche, ou elle vivait tapie, un petit animal mobile et souffrant, aux aguets. « (p. 129)

Les rapports sexuels (« classiques », gang-bang et autres sodomies) sont des « mises à mots » ou description de ce qu’on peut glaner sur youporn et autres sites du même genre…. (Littell sait décrire, ce qu’il voit (et ce qu’il rêve) aucun doute là-dessus…) Ce sont cependant des descriptions froides, « techniques », sans émotion – donc pas émoustillant pour un sou – on a l’impression d’un « catalogue » de ce que les hommes et femmes peuvent pratiquer – ce qui à la longue devient presque lassant…..et moyennement intéressant (Littell n’invente rien, n’essaie pas de transcender …)…. Toutefois quelle n’était pas ma surprise : une fois dans un chapitre l’horreur est tel que le narrateur dit : « Alors il me firent des choses horribles ; mais cela, je ne veux pas le raconter » (p. 323) – une phrase qui m’a surprise, mais va bien dans le sens que parfois les mots restent muets.

Là ou il excelle par contre c’est dans la description (froide, clinique) des exactions dans les pays/zones en proie aux violences dominatrices…, dans l’observation des modes de communication dans des assemblées et même de la peinture des divers lieux (rêvés)…. comment il arrive à retourner des situations « déjà vu/lu » dans un chapitre par le changement de perspective (on croit reconnaître une scène mais ce n’est plus la même vue par un garçon p.ex…. Je dirais même que c’est limite jouissif de se faire balader dans l’imaginaire à la guise de l’auteur…

Le Monde : La « vieille histoire », à laquelle fait allusion votre titre, c’est celle d’Eros et Thanatos ?

J.L. : Chaque lecteur peut voir ce qu’il veut dans ce titre. J’aime les titres polysémiques. Celui-ci s’est imposé, et je n’ai aucune envie d’en restreindre le sens en vous répondant de manière définitive.

Le JDD :  Le texte est composé de sept chapitres, avec cinq territoires explorés à chaque fois et nombre d’éléments récurrents.
J.L. Le texte obéit à des calculs mathématiques précis. À chaque fois que je bougeais un élément, les pommes, le chat gris ou l’électricité, les autres éléments bougeaient aussitôt car il existe un fonctionnement en réseau tout autour. Les correspondances verticales se modifient lorsqu’on bouge quelque chose à l’horizontal. C’est de l’esthétique mathématique. J’ai construit les choses du mieux que j’ai pu, comme on construit un objet, pour obtenir certains effets. Je ne peux pas présumer de la réception.

Ähnliches Foto

(Hieronymos Bosch – un tableau auquel j’ai pensé sur les dernières pages du livre (chapitre VII)) 

Une lecture (très) stimulant, parfois jouissif (p.ex. les pages 285 – 292 sont éblouissantes) mais aussi un peu vaine en même temps. Les fantasmes et fantômes de l’auteur ne sont pas les miennes mais parfois il faut peut-être sortir de sa bulle confortable et se frotter – ce qui n’est pas toujours confortable – à des réalités qui existent pour d’autres. …. Difficile à « recommander » …. c’est ce que nous nous sommes dit lors de notre club de lecture (d’étiquettes) bi-mensuel – nous étions 3 (Hommes) qui, sans nous concerter (!), avions lu le livre (d’après M.O. : « victimes du marketing des Editions »)…. mais unanimement conquis par le souffle (sulfurique). Coup de cœur (avec notice d’avertissement)

Aucun texte alternatif disponible.

Pour finir (les bouteilles sont vides – je n’ai plus de Château Sales ni de Crozes Hermitage et pour l’excellent Corton Renards il faut s’adresser à L.) quand même avec un peu de douceur mozartienne :

A propos lorenztradfin

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Un commentaire pour Une vieille histoire – Nouvelle version

  1. CultURIEUSE dit :

    Oh que ça a l´air bien! Et j’adore tes ijjustrations! Merci pour ce tuyau.

    Aimé par 1 personne

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