Réparations de fortune

« Le chagrin est comme un éclat de verre dans la gorge. » (p. 181)

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Ce court livre – 236 pages dans la belle collection de chez Zulma – se lit (certainement et facilement) lors d’un aller retour Grenoble-Paris. Pour moi la poésie mélancolique venue d’Islande était comme un pansement à la fin de mes journées de traduction ces derniers jours.

Jónas* Ebenezer qui se décrit lui-même comme un « homme de quarante-neuf ans, divorcé, hétérosexuel, sans envergure, qui n’a pas tenu dans ses bras de corps féminin nu – en tout cas pas délibérément – depuis huit ans et cinq mois….  » n’est pas en forme, d’une certaine manière il s’est perdu….  Sa femme Gudrun l’a quitté il y a un bon moment, sa mère (Gudrun) – une savante qui perd la tête – vit dans une maison de retraite, sa fille Gudrun Nymphéa (qui – comme il vient de l’apprendre – n’est pas de lui, mais qu’il a élevée) vole à 26 ans de ses propres ailes… [les trois femmes ont donc le prénom Gudrun*].  Il tombe dans une déprime noire noire et pense à s’effacer. Pour éviter que sa fille ne le trouve sans vie, il se « réfugie » dans un pays tout juste sorti de la guerre [« le pays le plus dangereux du monde » (p. 204)] avec la volonté de se suicider là-bas….

Déprimant comme début non ? Que nenni, c’est compter sans le talent de Auður Ava Ólafsdóttir (dont je n’ai encore rien lu) – et sa traductrice Catherine Eyjolfsson (qui avait contribué à rendre si beau le livre « Lettre à Helga »).

On accompagne Jónas et ses pensées et dires jamais débordants (parfois il se dira même étonné d’avoir dit une phrase de plus de 5 mots)… d’abord en Islande ou il se fera un tatouage blanc (une nymphéa (!), pour cacher une cicatrice – c’est par ailleurs la traduction du mot « Ör » que Zulma et la  traductrice Catherine Eyjolfsson on préféré garder – et on parlera bcp de toutes les cicatrices possibles….

« Le terme s’applique au corps humain, mais aussi à un pays, ou un paysage, malmené par la construction d’un barrage ou par une guerre. Nous sommes tous porteurs d’une cicatrice. (…) Ör dit que nous avons regardé dans les yeux, affronté la bête sauvage, et survécu. » (Note de l’auteur en fin du livre)
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(Photo d’un hôtel abandonné – en Croatie – tirée de site suivanthttps://urbexsession.com/hotel-jadran/ 

Une fois sur place dans ce pays d’après-guerre qui m’a fait penser à l’ex-Yougoslavie (indice p.ex. les « roses d’asphaltes »….) mais cela pourrait aussi être la Syrie … cet homme portant décidé de se suicider, va se réveiller lentement à la vie.

L’hôtel délaissé, dans lequel il séjourne – quasiment vide, « géré » avec des bouts de ficelles par un jeune homme et sa sœur (May), veuve-mère d’un enfant (Adam) traumatisé par la guerre –  il va y réparer des fenêtres, la plomberie… se mettre aussi à restaurer une maison pour les femmes….,  et ainsi se re-trouver, se re-construire. Ainsi, dans ce pays en guerre et autour de la sensibilité d’un homme (l’espère dont sur place bcp des représentants ont tué), on parlera bcp de reconstitution, réparation, guérison – et ce sont surtout les femmes qui ont cette lourde tâche …

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« Est-ce que tu comptes rafistoler tour le pays ? Avec ta petite perceuse et ton rouleau de scotch ? Tu crois vraiment recoller un monde en miettes ? » (p. 191)

Ör a des liens souterrains avec « L’Avancée de la nuit » : synchronicité – quand je te tiens. En fin de compte ce roman finlandais est la version « light » d’un pan des sujets traités dans le roman français, mâtiné d’une poésie philosophique, rehaussé d’une langue d’une simplicité qui touche profondément (ou si on veut pousser la métaphore) qui nous rend léger, tant l’écriture est aérienne, tout en nous poussant à la réflexion face à tant de solitude, douleur et approche bienveillante.

« Nous avons rempli de peinture rouge les cratères que les bombes laissaient dans l’asphalte pour former des roses de sang. Il n’y a plus de peinture rouge dans le pays. » (p. 185)

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Pendant le siège de Sarajevo beaucoup de grenades ont explosé dans la ville, laissant leurs marques dans le béton. Après la guerre, les trous ont été remplis avec du béton rouge. Ces marques ressemblent désormais à des roses. Malheureusement à Sarajevo les roses sont presque partout pour témoigner de la guerre.

Chapitres courts, parfois très courts, parfois d’une délicatesse et fragilité ou chaque mot de trop a été gommé (je pense un travail immense par l’auteure, couper tout ce qui est superflu – ainsi elle nous fait une fin elliptique et ouverte en trois tours…. qui nous permet, à nous les lecteurs, de continuer la narration…à notre guise…les clés et outils en main… )

« Tu savais que l’homme est le seul animal à pleurer ? – Non, je l’ignorais. Je croyais que c’était le seul animal à rire. » (p. 74)

Vers la fin Jonas demande à May de lui apprendre à danser (sa femme lui a toujours dit qu’il ne savait pas danser….)

«– Vous mettez votre main là, et je pose la mienne ici, vous faites un pas en avant et moi un pas en arrière, ensuite c’est moi qui avance et vous qui reculez. Nous nous retrouvons exactement au milieu du sol carrelé, puis nous nous déplaçons vers la fenêtre.

– Imaginez que c’est un voyage, poursuit-elle.
– Comme ça ?
– Oui, comme ça, comme quand on marche.» (p. 234)

Une musique qui résonnera encore longtemps. Mélancolique et optimiste – un cocktail vraiment sublime.

PS.

Dans l’hôtel il existe dans les sous-sols des fresques (mosaïques) qui m’ont fait penser à celles que j’ai vu en Sicile… Dans le roman les femmes ont le torse nu (les protagonistes cherchent les pièces manquants des seins des femmes…(une cicatrice dans l’oeuvre d’art aussi) … DSC_1740

PPS – La critique de Philisine  http://jemelivre.blogspot.fr/2017/11/lectures-de-la-rentree-2017-litteraire.html

Je ne suis pas d’accord avec son idée de la fin…mais pour le reste oui :

Toujours enthousiasmant, l’univers d’Audur Ava Olafsdottir me (ré)conforte dans ce choix de littérature. Celui qui part là où on ne l’attend pas, celui d’une très grande classe, qui suggère plus qu’il ne décrit, abordant avec délicatesse et subtilité la condition féminine et masculine en temps de guerre. Chaque partie du récit est annoncée par une citation illustre ou bien un morceau du carnet de bord de notre héros, Jonas Ebeneser. C’est beau, frais, improbable. L’écrivaine a le don de la sincérité et de la concision : adepte des courts romans, j’acquiesce. Seule, la fin d’Ör est ratée de chez ratée, bouclée en trois mots donc décevante. Mais comme le reste est sublime, j’oublie cette fausse note…

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*Jonas et Gudrun – cela vous dit certainement quelque chose : Jonas – aux deux bb – bible et baleine (c’est lui qui dit : « Ma mort sera meilleure que ma vie ») et dont le nom signifie « colombe » (et son autre nom Ebenezer veut dire en islandais ; « serviable et celui qui donne un coup de main ») Gudrun (dans les sagas allemands = Kriemhild… une sorte de Médée…).

Entretien avec l’auteur :

http://next.liberation.fr/livres/2017/12/01/auteurs-on-est-des-voleurs-entretien-avec-auur-ava-olafsdottir_1613903

A propos lorenztradfin

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4 commentaires pour Réparations de fortune

  1. J’ai prévu de l’acheter, j’adore cette auteure. As-tu lu ses autres livres ? Sinon, mes préférés sont Rosa Candida et je crois surtout L’embellie

    Aimé par 1 personne

  2. lorenztradfin dit :

    Non, encore jamais rien lu d’elle…. c’est pour ça aussi mon « éblouissement » face à cette langue qui dit les choses dures et difficiles avec cette légèreté profonde.

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  3. CultURIEUSE dit :

    Encore une autrice à découvrir…J’ai aussi vu les femmes romaines en bikini à la villa Casale!

    Aimé par 1 personne

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