La terre ferme et les conquistadors

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Formidable récit riche et fiévreux qui nous plonge dans la période 1519-1521 quand Cortés avec une « troupe » bigarrée d’espagnols part de Cuba pour chercher de l’or sur ‘ »l’île » Yucatan. Il écrasera et anéantira Mexico-Tenochtitlan pour faire de l’Espagne la 1ere puissance coloniale de l’époque.

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(le chemin parcouru et décrit dans ce roman) 

Alexis Jenni fait parler Juan de Luna, « l’innocent » – il travaille comme secrétaire-scribe de Cortés (toujours à ses côtés) – pour nous relater sur 406 pages cette épopée de sang et de cris, avec quelques moments d’introspection ou de tendresse/amour grâce à la princesse indienne Elvira, de fait une femme que Juan a reçu en « cadeau » lors du partage du butin après la destruction d’un village aztèque.

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Tout est différent de l’Espagne, et de ce qu’ils connaissent.

L’air devenait un drap mouillé, il fallait le mâcher pour le respirer, comme à Cuba il pleuvait en fin d’après-midi ; et ensuite, tout le soir et toute la nuit, l’eau tombait en gouttelettes des feuillages. Nous ruisselions, dormions peu, nous reposions mal. Et chaque soir nous astiquions nos armes d’une couenne graisseuse et d’un peu de sable pour éviter qu’elles rouillent.

Nous traversions de vastes clairières où étaient des plantations de maïs. Nos Indiens de guerre entraient dans ces villages avec un grand cérémonial de tambours, et ils en revenaient avec des chargements de galettes et de poules. Le soir, sans que nous ayons à le leur dire, les porteurs nous faisaient des cabanes à toit de palmes, et eux-mêmes dormaient entre les arbres. Car c’est ainsi : guerriers et porteurs ne vivent pas de la même façon, ne mangent pas la même chose, ne dorment pas au même endroit. Et malheur à celui qui oserait faire ce que sa nature ne lui permet pas. En Espagne cela se paye d’une volée de gourdin, et ici de l’arrachage du cœur au sommet d’un temple.

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Ce que j’ai particulièrement apprécié c’était la langue de Juan, puisque le texte, certainement né sur la base d’une documentation d’une richesse inouïe sonne souvent comme écrit en 1520… avec des archaïsmes, l’ébahissement de l’espagnol face à une « nouvelle » culture, étrangère et « barbare » (avec les sacrifices d’hommes et de femmes, et l’arrachement de cœurs)… la difficulté de trouver des mots pour retranscrire (au roi d’Espagne aussi) la conquête de cette terre.

Livre qui tonne de bruits de fureur, préfigurant les autres « colonisations » qui suivront (le massacre comme forme de domination….) … Et je suis re-devenu le garçon découvrant les Christophe Colomb, les Fernand de Magellan (ahh ce traité de Tordesillas qui partageait le Monde (in-)connu entre castillans et Portugais) et autres Pizarro… apprenant qu’on ne connaissait pas encore le cacao à cette époque…. rêvant d’explorer le monde….

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Par ailleurs, intéressant du point de vue du traducteur que je suis, les scènes dans lesquelles sont décrites les pourparlers entre des représentants des tribus rencontrés qui ne se comprennent pas, mais qui ont recours à des interprètes (parfois « relais ») – ce qui fait se demander Juan si les messages passent vraiment comme il faut, puisque les discours des uns sont souvent « traduit » en une ou deux phrases seulement… (et il se demande si ce n’est pas source de problèmes….)

Marina traduisait dans la langue que connaissait Aguilar, qui répétait en espagnol! Cortès expliqua que nous étions les sujets du plus grand seigneur qui soit, l’empereur don Carlos, qui régnait au-delà des mers. Et qu’il souhaitait en son nom rencontrer son maître. Tendile parla à son tour, et Cortès, et Tendile encore, la discussion était laborieuse, il fallait traduire par deux intermédiaires, les trois langues ne se ressemblaient en rien. Tendile parlait beaucoup, plus longuement que ce qu’Aguilar répétait en espagnol. Cortès s’en inquiéta et Marina expliqua par le truchement hésitant d’Aiguilar que l’homme était un grand personnage, et qu’il parlait avec beaucoup de cérémonie, il se répétait souvent pour donner plus d’harmonie à son discours, et en utilisant d’étranges comparaisons, de belles formules ronflantes avec de nombreuses répétitions, car c’est la beauté que dans son peuple on jugeait les discours honorables et véridiques…. 

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Les pensées des « indiens » qui comme les espagnols ne comprennent pas l’autre non plus, tellement éloignées de leur monde, jalonnent parfois le livre (en italiques, quasi poétiques, un langage châtie et empreint d’image mythiques) renforçant une espèce de honte qui fait chemin dans la tête…honte de ce que l’homme est capable de faire pour le pouvoir, pour l’argent/ l’or…..

Toutefois, j’ai passé un excellent « moment ». Certes, on en sort aussi un peu « épuisé » – un « génocide » (c’est comme ça qu’on appellerait ça aujourd’hui) reste un génocide…même avec des phrases charnues (in-carnées), parfois longues, noyant ainsi l’horreur….. Et heureusement Juan se pose souvent aussi les bonnes questions. Contrairement aux us et coutumes chez les gentilshommes de l’époque – notamment face à l’arrivée sur ce continent « sauvage » de davantage d’espagnols (accompagnés de femmes – blanches) – lui il va « même » épouser sa « princesse » et la chérir…

« …quand elle me regarde, plus longtemps que ne le permettent l’étiquette, les usages, les convenances, mon cœur bat, je suis le plus attentionné des hommes. Elle est ma princesse indienne aux lisses rondeurs, à la peau douce et élastique, que je ne me lasse pas d’effleurer. Quand je vois ses lèvres amples au dessin précis, je me dis que toutes les autres femmes n’ont comme lèvres qu’une une petite moue tremblante…. »

 

 

A propos lorenztradfin

Translator of french and english financial texts into german
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