Deux petits Noirs svp

Voici deux romans français que j’ai lu suite à qqs bonnes critiques sur le net.

D’une part un livre qui a une zone industrielle portuaire bien sombre comme décor :

« Le chemin s’arrêtera là » (Pascal Dessaint)

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et un autre qui se passe sur les autoroutes (et a reçu le Grand Prix de la littérature policière en 2015) :

« Derrière les panneaux, il y a des hommes » (Joseph Incardona)

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Les deux romans ne sont pas comparables – intrigue, style, sauf que tous les deux ont une magnifique maîtrise du français….[« Les mots existent, ils sont faits pour être utilisés. Les mots crus servent une histoire crue, violente, dure, excessive. On n’est pas chez Virginia Woolf. L’indécence, la vulgarité, comme le disait Charles Bukowski, se situe dans le fait de mal écrire, pas dans l’usage des mots soi-disant « vulgaires ». » Joseph Incardona] Pascal Dessaint de son côté nous propose une sorte d’ode funèbre…

Sur une côte nordiste fantomatique, des hommes survivent au jour le jour, hantés par un passé mortifère. Mais qui sont ces laissés-pour-compte de notre époque, qui semblent camper dans un temps suspendu ? Des êtres qui, derrière l’apparence de normalité qu’ils essayent de préserver, ont été broyés ou souillés, à l’image du pays qu’ils habitent, marqué par les stigmates d’une industrie lourde moribonde et d’une nature qui reprend ses droits, de plus en plus inquiétante. (4e de couv’) 

Il nous invite donc à mettre notre nez dans la vie des laissés-pour-compte de notre société (les sans-dents). Une ambiance qui éreinte, fait mal, serre la gorge, tout en permettant parfois une petite lueur, un semblant de tendresse et d’amour souriant. En 5 tableaux  (on aurait pu dire cinq actes comme chez Shakespeare) et un total de 27 chapitres qui donnent l’un après l’autre voix aux divers protagonistes, nous parcourons des friches, sommes au plus près de Mona (qui vit avec Cyril (son père) dans une caravane. Il y aussi Wilfried (il adore le surf casting). Un autre habitant est le garçon Gilles (dont le père est au chômage). Il y aussi Louis (élevé par son oncle Michel). Et n’oublions pas Jerôme. Et surtout pas l’autre « personnage » à part entière qu’est cette friche post-industrielle et/ou la digue du Braeck…. ou les caravanes…

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Pascal Dessaint qui a reçu pour ce roman social-noir le Prix Amila-Meckert 2015 est particulièrement doué pour nous faire sentir les silences et désillusions des protagonistes, leur souffrance, l’énorme médiocrité (finalement nous le sommes tous médiocre) mais leur rêves et espoirs aussi.  Sa bande son pourrait être « Ces gens-là » de Jacques Brel. Une très belle découverte (en poche).

Joseph Incardona c’est un tout autre tableau.

C’est plus rapide, plus sec, phrases courtes, nerveuses, saccadées d’une grande noirceur avec des sorties « hard » qui claquent crûment.

Pierre a tout abandonné, il vit dans sa voiture, sur l’autoroute. Là où sa vie a basculé il y a six mois. Il observe, il surveille, il est patient. Parmi tous ceux qu’il croise, serveurs de snack, routiers, prostituées, cantonniers, tout ce peuple qui s’agite dans un monde clos, quelqu’un sait, forcément. Week-end du 15 août, caniculaire, les vacanciers se pressent, s’agacent, se disputent. Sous l’asphalte, lisse et rassurant, la terre est chaude, comme les désirs des hommes. Soudain ça recommence, les sirènes, les uniformes. L’urgence. Pierre n’a jamais été aussi proche de celui qu’il cherche. (4e de couv’)

C’est ainsi que le roman débute :

« Pierre Castan ouvre les yeux. Derrière le pare-brise sale, le monde est toujours là : une aire de repos écrasée par la chaleur. Herbe jaune piétinée jusqu’à la trame. Poubelles débordant de déchets. Tables de pique-nique en ciment dont les angles révèlent des moignons de métal rouillé. Mouchoirs tachés de merde, recouvrant la merde elle-même, au gré des buissons longeant la clôture de l’autoroute. »  (p. 11)

Nous sommes jeté illico dans la vie de Pierre, ancien médecin légiste, dont la fille a été enlevée (elle avait 8 ans !) – ce qui a détruit sa vie et celle de sa femme Ingrid. Lui sera le chasseur de l’autoroute, son moteur est la vengeance, tandis que sa femme se détruit par l’alcool et des rencontres sexuelles genre sordides. Une enfant disparaît sur un air d’autoroute un weekend du 15 août …Pierre se met en route certain de trouver la personne qu’il recherche – et la police aussi….

Le lecteur sera dans la tête des policiers (pas toujours nets), du criminel (forcément marqué par le sceau du mal), de Pierre, d’Ingrid. Le lecteur assiste à la douleur des parents devenus fous d’inquiétude par la disparition de leur enfant…. et suit – c’est haletant –  l’évolution de l’enquête…. sautant d’un protagoniste à l’autre ….Dans une langue sèche – parfois juste une liste de mots …-  parfois poétique aussi (pour mieux faire passer le glauque ?), Incardona avance son récit tout en respectant les codes du polar — enlèvement, traque, résolution (pas comme on aurait pensé) —, et c’est sombrement puissant et politiquement loin d’être correcte. Ce n’est pas par hasard qu’on le compare Chuck Palahniuk p.ex…..

Incardona vient de recevoir en 2017 le Prix du polar romand pour « Chaleur ».

FRENCH VACATION TRAFFIC BLOCKS ROADS NEAR LYON.

(alors c’est qui le criminel ?)

A propos lorenztradfin

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2 commentaires pour Deux petits Noirs svp

  1. Elisa dit :

    Bon enlèvement d’enfant, je passe mon tour mais là… comment résister ? Je suis revenue vers le polar depuis quelques temps et je suis très attentive à ceux qui jouent avec les codes… Alors je note et j’irai feuilleter. Merci pour le partage 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. CultURIEUSE dit :

    Aaah, un écrivain suisse! J’ai bien aimé ce roman qui se lit d’une traite. Belle plume acérée…

    Aimé par 1 personne

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