L’ordre du jour

 

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« Ils s’appellent BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. Sous ces noms, nous les connaissons. Nous les connaissons même très bien. Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d’entretien, nos radio-réveils, l’assurance de notre maison, la pile de notre montre. Ils sont là, partout, sous forme de choses. Notre quotidien est le leur. Ils nous soignent, nous vêtent, nous éclairent, nous transportent sur les routes du monde, nous bercent. Et les vingt-quatre bonshommes présents au palais du Président du Reischstag, ce 20 février, ne sont rien d’autre que leurs mandataires, le clergé de la grande industrie ; ce sont les prêtres de Ptah. Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer. »  (p. 25)

Livre d’histoire ? Roman ? Un peu des deux mon général – Eric Vuillard nomme ce petit livre de 150 pages, un récit.

Comme à son habitude (récemment « 14 Juillet » un peu plus loin dans le passé « Tristesse de la Terre ») E. Vuillard prend ses jumelles et scrute l’Histoire et l’éclaire en tant qu’auteur-romancier, utilise les décors et fait entendre la voix des divers personnages (les grands et les moins grands).

La soirée ou les patrons des grandes entreprises allemandes scellent leur pacte avec Hitler….. bientôt Krupp et les autres en « profiteront »…; la rencontre de Schuschnigg et Hitler (en 1938 au Berghof);

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le souper des couples Chamberlain et Ribbentrop (au moment de l’annexion de l’Autriche), l’entrée « triomphante » de l’armée et des chars d’assaut allemands en Autriche – la qualité des 1ers chars n’était pas encore au niveau de la qualité allemande qu’on vante aujourd’hui….(les films de l’époque nous n’ont pas montré les moteurs qui fument, le blocage des routes par les chars et voitures « en panne »…)

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E. Vuillard nous parle aussi de la vague de suicides de juifs à Vienne suite à l’annexion…. (le chapitre « Les Morts » est glaçant).

Anschluss Österreich, Wien

De plus, il démontre/démonte bien les rouages de la Communication, du « bluff » sans oublier de parler – toujours et toujours des juifs autrichiens.

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« accroupis à quatre pattes, forcés de nettoyer les trottoirs, sous le regard amusé des passants » (phrase entendue et lue chez S. Zweig aussi – Le Monde d’hier) , victimes du monstre nationaliste, raciste et totalitaire qui, et cela Vuillard ne manque pas de le pointer du doigt, n’est pas très loin.

J’adore son sens du détail (à priori insignifiant et se joignant avec d’autres au grand tableau effrayant), sa manière de juxtaposer une ironie qui fait froid dans le dos à une appréhension de l’Histoire (avec un grand H) constitué de moments minimes et quasi invisibles mais tissent un tapis qu’on peut regarder des deux côtés….

Mais une chose encore doit retenir l’attention : c’est l’expression qu’emploie Goering, cette menace de fondre sur l’Autriche. On lui colle aussitôt des images terrifiantes. Mais il faut rembobiner le fil pour bien comprendre, il faut oublier ce que l’on croit savoir, il faut oublier la guerre, il faut se défaire des actualités de l’époque, des montages de Goebbels, de toute sa propagande. Il faut se souvenir qu’à cet instant la Blitzkrieg n’est rien. Elle n’est qu’un embouteillage de panzers. Elle n’est qu’une gigantesque panne de moteur sur les nationales autrichiennes, elle n’est rien d’autre que la fureur des hommes, un mot venu plus tard comme un coup de poker. Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, plie devant le bluff.

Dommage qu’on ne nous apprend pas l’Histoire (et ses répercussions) ainsi… Un livre essentiel pour comprendre aussi.

P.S. Le 6 novembre 2017

Le livre a reçu le Prix Goncourt 2017 !! Mérité pour moi – mais peut-être une déception pour les gens qui vont le lire pour le seul « Goncourt » – ceci n’est pas un roman ! 

A propos lorenztradfin

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6 commentaires pour L’ordre du jour

  1. MALS dit :

    Merci, je note et le lirai dès que j’aurais terminé un autre livre essentiel : « Les portes du néant ».

    Aimé par 1 personne

  2. Analyse réellement captivante qui donne envie de lire ce récit ! Je (Thomas) ne suis pas grand spécialite mais me documente beaucoup sur cette période de l’histoire (3 ème reich) au cours de laquelle un inconnu sans expérience à réussi à élever les masses et prendre le contrôle de l’Europe uniquement sur des coups de poker… Comme vous le dites si bien, le monde tombe dans le bluff et plus c’est gros plus ça marche ! Merci encore pour cette fine analyse 🙂

    Aimé par 1 personne

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