« La Promesse » tenue

Alors, mon Romouchka, qu’aurais-tu répondu ? Tu t’en serais sorti, comme toujours, par une pirouette, tu m’aurais dit que l’important c’est d’y croire, et d’ailleurs j’y avais cru, tu m’aurais dit que c’est ça la littérature, l’irruption de la fiction dans le réel et parodiant la bonne vieille parade de Boris Vian tu m’aurais dit mais voyons, mon cher F.-H., cette scène est vraie, puisque je l’ai inventée. (p. 242)

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Une claque ce M. Piekielny…

Certains diront, ah Bernhard pourquoi tu lis tant de livres qui se trouvent sur les listes des pris (Désérable se trouve sur les 1eres shortlist de 6 sur 7 prix )… Je retorquerai eh ben, je ne savais pas qu’il s’y trouvait… j’avais aimé son humour et son écriture dans « Evariste » et j’avais envie de « champagne littéraire ».

Et quand un auteur arrive à nous-balader, à sa guise de Paris à Vilnius, de Romain Gary/Emile Ajar (ou aussi Roman Kacew son nom « d’avant ») aux extermination des juifs en Lituanie (et Pologne et…), des réflexions sur l’écriture aux forces évocatrices de la littérature, de Google à Gogol, … je ne dis pas non.

J’ai eu un immense plaisir à lire ces 259 pages

« Peu m’importait…de savoir s’il avait réellement vécu, s’il avait jailli de la main bien connue de Gary ou d’ailleurs, des entrailles d’une femme que nul ne connaît plus : s’il n’était que d’encre et de papier, voilà qui signait le triomphe indubitable, éclatant, de la littérature, via la fiction. » (p. 258)

Le narrateur (double de François-Henri Désérable) va par un enchainement de hasards (plutôt drôles) se trouver à Vilnius devant la maison dans laquelle Romain Gary avait vécu avant de partir avec sa mère à Nice. Une plaque en lituanien et français rappelant l’auteur deviendra sa Madeleine de Proust puisque sort de sa mémoire une phrase du livre « La Promesse » de R. Gary « Au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny », phrase qui déclenchera une quête qui mènera l’auteur à 4 reprises à Vilnius, dans des archives, dans les livres et écrits de et sur R. Gary, les interviews de ce dernier (à la TV – Apostrophes p.ex…) toujours à la recherche de ce M. Piekielny….toujours à l’affût d’indices de sa « réalité ».

« Je commence tous mes romans par cinquante pages ennuyeuses. Pour décourager les cons » (dixit un ami écrivain p. 144) – et le narrateur à la même impression en débutant la lecture de « Les Racines du ciel » mais n’applique pas ce précepte à son livre. Dès le début, ça fuse, ça brille, parfois peut-être même un peu trop (amoureux de ses trouvailles de jeu de mots et/ou associations), mais vu que deux paragraphes plus tard il arrive à être d’une sobriété, d’une colère sourde face aux horreurs commis contre les juifs pour redevenir « comique » quelques lignes après.. je lui pardonne.

« ….elle l’avait sûrement croisé dans la cour, venteuse en automne quand les ombres rallongent et se roulent dans un tapis de feuilles mortes, enneigée l’hiver ou peut-être plus tard, à la saison des premiers embrasements, quand la neige a fondu goutte à goutte sur les lèvres fiévreuses, à moins que ce ne fût dans la langueur de l’été, la nuit, sus les étoiles infinies quand les lèvres, avides et tremblantes, sont d’une infinie curiosité ,ce qui voulait dire enfin qu’elle avait dû connaître aussi la balle dans la nuque au bord d’une fosse, ou les fabriques à nuages dans les plaines à betteraves et barbelés de Pologne, ou les bûchers de Klooga, Helena Pietkiewicz dont il ne reste peut-être qu’un nom sur un registre jauni, un pauvre nom qui fut crié, chuchoté, murmuré, dit des milliers de fois de mille façons et ne veut plus rien dire à personne – et que j’écris comme on lance une bouteille à la mer. « (p. 95)

« …ou les attend certainement le grand lit doré « surmonté d’un baldaquin et d’un miroir » évoqué par Gary dans Lady L.., grand lit doré dans lequel, peut-être la nudité se parant volontiers de lieux communs, l’un se trouva bientôt en tenue d’Adam tandis que l’autre était nu comme un ver, et la suite on ne la connait pas mais je vous connais, vous, on est faits du même bois, vous et moi, vous aimeriez savoir ce qu’il a bien pu se passer dans cette chambre, et si là-dessus vous avez vote petite idée pas plus que moi vous ne savez s’ils l’ont fait, car vous n’y étiez pas et je ne suis pas omniscient. (après la rencontre « drôle » de Gary et sa future femme Lesley p. 117/118)

Je ne veux pas « tarasboulber l’intrigue » (p. 238), et en fin de conte elle ne compte pas, c’est la force évocatrice de la littérature, le pouvoir des mots dont le lecteur, « tutoyant » l’auteur qui parfois s’adresse directement à lui, est saisi. « ….toutes les phrases, quasiment toutes les phrases que je mets dans sa bouche, il n’est pas impossible qu’il les eût prononcées : la plupart sont de sa main, on peut les trouver dans ses écrits… (p. 176)

Tout a l’air vrai-de-vrai, R. Gary lui-même va s’adresser à l’auteur, les personnages, d’un coup vivent, nous font sourire et/ou pleurer. De plus, F.H.D. nous donne envie de (re-)lire Romain Gary /E. Ajar, nous conte des moments d’une drôlerie extrême (le dîner de Gary & Jean Seberg – alors sa femme –  avec les Kennedy…. les cigares cubaines !).

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des périodes noirs de notre Histoire aussi (encore une fois « Ilska, le mal » n’est pas loin !) et tout devient un film dans notre tête qui nous fera peut-être dire un jour qu’on a passé un beau moment avec FHD mais qu’on ne se rappelle plus avec qui ou dans quel restaurant, juste le Beychevelle 2004 partagé …..

 

 

A propos lorenztradfin

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9 commentaires pour « La Promesse » tenue

  1. Oui, parce que d’abord j’aime Gary, premier livre lu de lui, La promesse de l’aube, sans parler du film… Et puis j’ai hésité , là, cet après-midi en dressant une liste de tentations

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